Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
Lecture du Texte

LXII ESPÉRANCE

«»

Liens au concordances:  Normales En évidence

Link to concordances are always highlighted on mouse hover

LXII

ESPÉRANCE


La joie d’Ossaro n’était pas moins vive que celle des jeunes Sahibs ; et nos chasseurs, rapprochant leurs trois têtes, s’empressèrent d’examiner la proposition de Gaspard et de discuter les moyens d’exécution.

 

Mais le botaniste et le Shikarri n’avaient pas besoin de se préoccuper des détails de l’affaire, l’auteur du projet avait tout prévu, tout réglé pendant qu’il sommeillait. Ce n’était pas un rêve, comme il l’avait cru d’abord ; l’idée d’employer la graisse de l’ours à faire de la chandelle lui était venue pendant qu’Ossaro découpait la venaison, et depuis lors, jusqu’au moment où il s’était endormi, cette idée lui avait trotté dans l’esprit.

 

« Lorsque je reçus des mains du Shikarri les tranches de viande qu’il découpait, raconta Gaspard à ses deux auditeurs, je fus frappé des morceaux de graisse que je trouvais sous mes doigts ; cela me fit songer qu’il devait y avoir énormément de suif dans le corps de l’animal, et, du suif aux chandelles, le passage est tout simple. Par malheur, me disais-je, la graisse ne brûle pas comme une torche de résine, il faut d’abord la fondre et y mettre un lumignon ; comment faire, puisque nous n’avons pas de bois ? et quand nous aurions une forêt dans le coin de ce maudit labyrinthe, nous n’en serions pas plus avancés ; il nous faudrait une chaudière, un vase quelconque où nous puissions renfermer notre graisse pour la mettre sur le feu.

 

– Ce n’est que trop vrai, dit le botaniste d’un ton découragé.

 

– Assurément, continua Gaspard. Je fus donc sur le point d’abandonner mon projet ; c’est pour cela que je ne vous en ai rien dit tout d’abord ; vous ne pouviez pas plus que moi changer ces pierres en combustible, et je résolus de n’y plus penser.

 

– Tu avais raison ; mieux valait n’en rien dire puisque c’est impossible, répliqua le botaniste en soupirant.

 

– Mais tu vas voir, reprit Gaspard ; j’avais beau me dire que c’était impraticable, une fois que la chose fut logée dans ma tête, il n’y avait plus moyen de ne pas s’en occuper. Nous avons de la poudre et de l’amadou, c’est autant qu’il en faut pour se procurer du feu ; c’est donc le bois qui nous manque, et ensuite un chaudron. Sois tranquille, je ne pensai d’abord qu’au moyen de faire bouillir la marmite, celle-ci viendrait après, ou ne viendrait pas du tout, à la rigueur on s’en passerait ; quand, au lieu de chandelles, nous n’aurions qu’un lumignon bien saucé dans la graisse, nous y verrions toujours assez pour nous conduire, et…

 

– Mais où trouver une mèche ? interrompit le chasseur de plantes.

 

– Est-ce que nous n’avons pas la ficelle du Shikarri ? Elle peut bien passer pour une corde, et la filasse qui la compose nous servira merveilleusement. Tout le reste était facile, et je ne m’en serais pas inquiété si j’avais eu du bois.

 

– Comme tu as l’esprit inventif ! jamais pareille idée ne me serait venue à l’esprit ; quel dommage que tu n’aies pas de quoi faire du feu !

 

– Mais si ! j’ai trouvé ce qu’il me fallait.

 

– Bravo ! s’écrièrent à la fois le botaniste et le Shikarri ; cependant tu n’as pas de bois ? ajouta le chasseur de plantes.

 

– Si, si, si ! Me voilà donc remuant tout cela dans ma tête, continua Gaspard, et m’imaginant que je rêvais ; mais pas du tout, je ruminais mon affaire, et, tout en réfléchissant, j’ai trouvé la marmite.

 

– De plus fort en plus fort !

 

– Écoutez bien, vous m’aiderez peut-être à perfectionner la chose. Nous avons deux fusils, Ossaro a une lance, un arc, un bon paquet de flèches et un carquois, fait d’un bambou épais ; je propose d’abord qu’il fende avec sa hache la crosse de nos fusils, nous en aurons bientôt fait d’autres une fois que nous serons dehors ; il y ajoutera, son arc, ses flèches, son carquois, la hampe de sa lance… Ne t’inquiète pas, Ossaro, tu les remplaceras dans la forêt, et nous aurons de quoi faire autant de paquets de chandelles que nous pourrons en désirer.

 

– Très-bien, lui dit son frère, mais je ne vois pas la marmite.

 

– J’avoue qu’elle m’a terriblement embarrassé, répondit l’ingénieux Gaspard, et cependant la chose était bien simple ; j’ai fini par me rappeler ma poire à poudre ; elle est énorme, d’une solidité à toute épreuve ; la partie supérieure se dévisse, nous l’enlevons, je mets soigneusement la poudre dans ta poche ou dans la mienne, et le fond de la machine remplit le rôle de chaudron ; elle est en cuivre, garantie sans défaut, et je vous assure qu’elle fera merveille : le seul inconvénient, c’est qu’elle est un peu petite ; mais on recommencera l’opération, et…

 

– Je comprends, s’écria le botaniste avec joie : nous transformons la ficelle d’Ossaro en mèches plus ou moins grosses, et tu les plonges dans la graisse bouillante.

 

– Tu n’y es pas, répondit Gaspard d’un son de voix triomphante ; j’y avais songé d’abord, mais cela ne me suffit plus. Ce n’est point un lampion ni une veilleuse que je veux faire, ce sont des chandelles parfaitement moulées que j’ai la prétention devons offrir.

 

– De vraies chandelles ! et comment vas-tu faire ?

 

– C’est là mon secret ; lorsqu’il s’est agi de prendre un tigre avec de la glu, Ossaro n’a pas voulu me dire comment il y arriverait ; c’est à mon tour de l’intriguer ; qu’il devine ou qu’il attende. »

 

Gaspard termina sa phrase par un joyeux éclat de rire. C’était la première fois qu’il riait depuis son entrée dans la caverne, et bien certainement le seul bruit du même genre qui eût jamais retenti sous ces voûtes ténébreuses.


«»

Best viewed with any browser at 800x600 or 768x1024 on touch / multitouch device
IntraText® (VA2) - Some rights reserved by EuloTech SRL - 1996-2011. Content in this page is licensed under a Creative Commons License