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Karl et Ossaro acceptèrent la direction de Gaspard, et se mirent immédiatement à la besogne ; les fusils ne tardèrent pas être démontés, les crosses à être mises en pièces ; les baguettes même furent sacrifiées après qu’on en eut soigneusement retiré la tête, le tire-bourre, en un mot toutes les parties de métal ; nos chasseurs, tout en sacrifiant avec joie la portion combustible de leurs armes, n’oubliaient pas qu’il fallait songer à l’avenir, surtout maintenant qu’ils avaient la certitude de sortir de leur cachot ; il était donc de la dernière importance de ne perdre aucun des objets qu’il serait impossible de remplacer, et les moindres vis, les plus petites goupilles furent réunies avec soin et placées dans l’une des poches du botaniste.
Les armes du Shikarri passèrent à leur tour sous la hache et fournirent une quantité d’excellents matériaux : sa grande lance fut coupée en huit ou dix pièces ; son carquois, son arc et ses flèches furent également fendus ou brisés ; tout cela finit par constituer un assez bon fagot de bûchettes qui devaient s’enflammer à la première étincelle, tant le bois en était sec.
Il leur restait encore une ressource imprévue ; c’était le manche des deux torches, auquel jusqu’à présent ils n’avaient pas songé. Vous vous rappelez qu’ils avaient placé les copeaux de bois résineux au bout d’une branche ayant au moins un mètre de longueur ; ils avaient jeté ces deux branches au moment où la résine avait été consumée ; Gaspard s’en souvint tout à coup : ils se trouvaient précisément à l’endroit où ils s’étaient débarrassés de leurs torches éteintes, et les manches de celles-ci ne devaient pas être bien loin. Effectivement, après avoir talonné pendant quelques minutes, les chasseurs retrouvèrent les deux morceaux de bois, auxquels étaient restés quelques fragments de copeaux résineux qui avaient formé les torches ; circonstance des plus heureuses, car il devenait facile d’allumer le feu avec un seul coup de briquet.
Voilà donc nos trois amis pourvus d’une assez bonne pile de bois pour n’avoir pas besoin de sacrifier le manche de la petite hache d’Ossaro. Néanmoins il était probable qu’en établissant leur foyer tout simplement à découvert, leurs bûchettes seraient entièrement brûlées avant la fin de l’opération, et cette fois ils n’auraient plus qu’à mourir.
Mais songeant à éviter cette catastrophe, notre ingénieux Gaspard s’imagina d’établir une espèce de petit fourneau, ayant tout au plus quinze ou vingt centimètres de diamètre ; il suffisait pour cela de rassembler quelques-unes des pierres qui gisaient autour de nos chasseurs. Le bois devait être placé dans l’intérieur du fourneau, et il est facile de concevoir qu’un vase quelconque, posé immédiatement au-dessus d’une flamme renfermée entre des pierres, doit recevoir bien plus de chaleur que s’il avait été mis tout simplement au-dessus d’un foyer ouvert de toute part.
Le fourneau allait en se rétrécissant, de manière à ne laisser qu’une ouverture suffisante pour contenir la poire à poudre de Gaspard ; nos chasseurs devaient en profiter pour y brûler des morceaux de graisse, dont l’emploi augmenterait d’autant leur provision de combustible.
Tout cela fut arrangé sans lumière ; mais, le fourneau terminé, Gaspard battit le briquet, approcha de l’amadou un petit copeau de bois résineux qui lui servit d’allumette, et, l’instant d’après, l’endroit de la caverne où se trouvaient les chasseurs étincela comme une chambre dont les murs seraient enrichis de diamants.
À la clarté de la flamme, nos amis purent agir avec plus de certitude et surtout avec plus de vivacité. Ossaro, penché sur les restes de l’ours, enlevait rapidement les masses de suif qui se trouvaient dans le corps de la bête ; Karl surveillait le feu, qu’il entretenait en ajoutant des lambeaux de graisse aux bûchettes qui s’y trouvaient déjà ; tandis que son frère tenait à la main le double canon de son fusil qui paraissait absorber son attention.
« Et que pouvait-il faire de ce canon sans batterie et sans crosse ? » demandez-vous avec surprise. Regardez notre jeune ami et vous verrez à quel usage il emploiera cette arme démontée ; observez bien tous ses mouvements ; il a dévissé les deux cheminées qui sont faites pour supporter les capsules, et fait passer par l’ouverture le bout d’une ficelle dont l’autre extrémité sort par la bouche du canon ; ce n’est pas une ficelle à proprement parler, c’est une mèche que l’Hindou a fabriquée avec la corde dont il lui restait un morceau ; et vous comprenez maintenant pourquoi Gaspard tient à la main ces deux tubes de fer poli, dont vous devinez l’emploi.
« Un moule à chandelles ! » s’écrie l’un d’entre vous.
Précisément ; et l’un des meilleurs moules dont fabricant de chandelles se soit jamais servi.
Voilà donc nos trois chasseurs dans le coup de feu de leur manipulation ; les mèches sont à leur place, la flamme pétille, la graisse fond à merveille dans la poire à poudre qui sert de marmite, et, chaque fois qu’elle est cuite à point, c’est-à-dire liquéfiée, on la verse dans l’un des tubes qui l’attendent, et l’on réitère l’opération jusqu’au moment où le canon de fusil est sur le point de déborder.
Il faut à présent laisser refroidir le suif ; toutefois la graisse conserve longtemps la chaleur, et nos jeunes gens sont remplis d’impatience. Mais il y a un moyen d’activer le refroidissement : c’est de porter le canon brûlant auprès du ruisseau, mieux encore, à l’endroit où la source jaillit du rocher ; en appuyant le tube de fer contre la paroi de granit, il se trouvera certainement arrosé par l’eau qui s’échappe de cette muraille, et Gaspard jouira bien plus tôt du résultat de son invention.
La chose faite, nos trois amis revinrent auprès de leur fourneau dont ils couvrirent le feu pour économiser le bois ; car ils avaient l’intention de fabriquer une seconde paire de chandelles ; il leur restait assez de bûchettes pour l’essayer ; ils avaient encore de la mèche, et la graisse ne manquait pas : aussi dès que le moule serait vidé, recommenceraient-ils l’opération.
« Pourquoi se donner la peine d’attendre, puisqu’ils avaient deux fusils ? » demandez-vous d’un air étonné. La raison en est bien simple : le fusil de Karl était une longue carabine, c’est-à-dire qu’à l’intérieur il se trouvait des rayures qui décrivaient une spirale et qui auraient empêché la graisse de sortir dès qu’elle aurait été refroidie.
Les chasseurs néanmoins ne restèrent pas à rien faire : quand ils eurent fini de préparer les deux mèches dont ils allaient avoir besoin, ils pensèrent à déjeuner, et cette fois leur menu se composa d’une ou deux belles tranches d’ours, bien grillées, qui leur donnèrent des forces pour continuer leur besogne.
Enfin, le canon de fusil étant froid comme la glace, ils ranimèrent leur brasier en y jetant un peu de bois.
Deux autres chandelles furent ajoutées aux premières ; nos trois amis avaient maintenant de quoi s’éclairer pendant à peu près cent heures ! Ils pouvaient, au reste, augmenter leur provision, car il leur restait du bois et du suif ; mais il était probable qu’avant d’avoir consumé celle qu’ils avaient déjà, ils seraient sortis de la caverne et jouiraient de nouveau de la lumière du soleil.
Je ne vous raconterai pas tous les détours que nos chasseurs furent obligés de faire pour retrouver l’endroit par lequel ils avaient pénétré dans cet affreux labyrinthe. Qu’il me suffise de vous dire qu’après avoir marché pendant huit heures, ils aperçurent l’orifice de la galerie principale qui se dessina devant eux comme un brillant météore, et que, se précipitant vers ce portique inondé de lumière, ils contemplèrent avec des yeux ravis l’azur du ciel, qu’un instant ils avaient craint de ne jamais revoir.