Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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III GASPARD, OSSARO ET FRITZ

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III

GASPARD, OSSARO ET FRITZ


Un navire anglais transporta notre chasseur de plantes à Calcutta, d’où ses bonnes jambes le conduisirent au pied de l’Himalaya. Il aurait pu employer, pour s’y rendre, une foule d’autres moyens ; car je ne crois pas qu’il y ait de pays au monde où l’on ait autant de manières différentes de voyager que dans l’Inde ; mais les fonds dont Karl Linden pouvait disposer n’étaient pas ceux du trésor public : c’était l’argent d’un particulier, et ses appointements étaient assez minimes. Toutefois ce n’était pas une raison pour que ses découvertes en fussent moins importantes. Plus d’une expédition pompeusement organisée est revenue sans avoir fait autre chose que de gaspiller à tort et à travers les sommes considérables qui lui avaient été allouées, tandis que les voyages les plus remarquables, en fait de découvertes, ceux qui ont le plus contribué aux progrès des sciences et de la géographie, ont été faits avec la plus grande simplicité de moyens ; l’exploration des côtes septentrionales de l’Amérique, par exemple, après avoir coûté des sommes énormes et la vie de tant de braves marins, ne s’est exécutée que par la compagnie de la baie d’Hudson, qui, pour obtenir ce résultat, n’a eu besoin que de l’équipage d’une barque, et a dépensé moins d’argent pendant toute la durée du trajet, que nos vaisseaux qui l’avaient précédée dans cette voie n’en absorbaient en huit jours.

 

Notre chasseur de plantes voyage donc de la façon la plus modeste ; pas d’équipement dispendieux, pas d’escorte inutile, d’animaux ni de valets. Il se dirige à pied vers les monts de l’Himalaya et compte bien les gravir et traverser leurs vallées rocailleuses, sans avoir recours à d’autres porteurs que ses jambes infatigables.

 

Cependant il n’est pas seul : Karl est accompagné de son frère Gaspard, l’être qu’il aime le mieux au monde, de Gaspard qui a été le rejoindre en exil, et qui partage maintenant ses travaux et ses dangers.

 

Il y a peu de différence entre eux sous le rapport de la taille, bien que Gaspard ait deux années de moins que son frère ; mais l’étude n’a pas entravé sa croissance ; il arrive de ses montagnes, et son corps vigoureux, son teint frais et vermeil, contrastent vivement avec la pâleur et les formes grêles du botaniste.

 

Le costume des deux frères est en rapport avec leurs habitudes et leur physionomie. Karl est vêtu des couleurs sombres et de l’habit du savant, tandis que sa tête est couverte du chapeau des patriotes. La toilette de Gaspard est beaucoup moins sérieuse ; il porte un frac vert, une casquette de la même nuance, un pantalon de velours marron se boutonnant sur le côté, et des bottes à la Blücher.

 

Tous les deux sont armés d’un fusil et pourvus de divers objets qui forment l’équipement du chasseur. Le fusil de Gaspard est une canardière à deux coups ; celui du botaniste, une longue carabine qui porte le nom de yager ou chasseur suisse.

 

Gaspard a passé sa vie à chasser. À peine sorti de l’enfance, il a fréquemment suivi le chamois sur les cimes vertigineuses des Alpes tyroliennes. Il est peu lettré, car il n’est pas resté longtemps à l’école ; mais il serait difficile de rencontrer un tireur plus habile. Joyeux et brave, Gaspard a la vue perçante, l’oreille fine, le coup d’œil juste, le pied ferme, la jambe infatigable, et Karl n’eût pas trouvé, du nord au sud de l’Inde, un meilleur auxiliaire.

 

Mais ce n’est pas tout, un autre personnage accompagne encore le botaniste. Il faudrait un chapitre pour vous dépeindre Ossaro, que nos deux frères ont engagé comme guide, et Ossaro a bien assez de valeur pour qu’on fasse son portrait d’une façon détaillée ; mais nous laisserons à ses actes le soin de le faire connaître. Qu’il me suffise de vous dire qu’Ossaro est un Hindou aux proportions admirables, au teint brun, aux grands yeux noirs, à la chevelure épaisse, qui caractérisent les hommes de sa nation. Il appartient à la classe des Shikarris, c’est-à-dire à celle des chasseurs, et l’on ne trouverait pas, dans tout le Bengale, un tueur de tigres plus courageux et surtout plus adroit. Sa renommée s’étend au loin, car il possède un courage, une force et une activité bien rares parmi ses indolents compatriotes : aussi est-il vanté, glorifié par tout le monde ; c’est un véritable héros, le Nemrod de sa province.

 

Son costume n’a rien de commun avec celui des deux frères : il se compose d’une tunique de cotonnade blanche ; d’un large pantalon serré à la taille par une écharpe écarlate, d’un turban à carreaux et d’une paire de sandales. Quant à son équipement de chasse, il ne diffère pas moins de celui de Gaspard que son turban ne s’éloigne de la casquette du Bavarois. Le Shikarri tient une lance légère à la main, il porte sur le dos un arc de bambou et un carquois rempli de flèches, un long couteau est passé dans sa ceinture ; il a au côté un sac de cuir, et différents objets, suspendus à son cou et retombant sur sa poitrine, complètent son attirail.

 

Ossaro n’a jamais gravi les monts Himalaya ; il est dans la plaine, c’est un chasseur des jungles ; s’il a été engagé par notre collecteur de plantes, ce n’est pas en qualité de guide proprement dit, puisqu’il ne connaît pas la région qu’il s’agit d’explorer ; c’est comme ingénieux camarade, habitué à coucher en plein air, connaissant mieux qu’un autre les difficultés et les ressources de la vie errante au milieu des solitudes de l’Inde, et pouvant, par cela même, être d’un grand secours à nos deux voyageurs et les assister d’une manière efficace dans leur périlleuse entreprise.

 

Et puis cette expédition comble les vœux du Shikarri ; de la plaine éloignée qu’il parcourait chaque jour, il regardait depuis longtemps cette chaîne de l’Himalaya qui renferme les montagnes les plus élevées du globe ; il contemplait ces dômes couverts de neige, ces pics étincelants qui s’élèvent au-dessus des nuages, et il avait rêvé plus d’une fois au bonheur d’y aller faire une de ces belles parties de chasse qui durent toute une année ; mais l’occasion ne s’était jamais présentée pour lui de parcourir ces montagnes imposantes, et ce fut avec une joie bien vive qu’il accepta les offres du jeune botaniste et, qu’il se joignit aux deux frères pour les accompagner dans leur expédition.

 

Enfin, un quatrième individu, également de la race des chasseurs, complète notre petite caravane ; il a autant de passion pour la chasse qu’Ossaro ou Gaspard : c’est un beau chien de la taille d’un grand dogue, mais dont les oreilles pendantes et la robe noire marquée de taches fauves annoncent que, loin d’être de la famille des mâtins, il fait partie de celle des limiers ; ses mâchoires puissantes ont étranglé plus d’un cerf et ont eu raison de maint sanglier des forêts bavaroises. C’est un chien valeureux que le bel et bon Fritz ; il appartient à Gaspard, qui connaît son mérite et qui ne le donnerait pas pour le meilleur éléphant des quatre présidences de l’Inde.


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