Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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IV EST-CE DU SANG ?

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IV

EST-CE DU SANG ?


Karl avait terminé le jour même ses arrangements avec le Shikarri, et c’était la première fois qu’ils voyageaient ensemble. Nos trois compagnons avaient sur le dos leur havre-sac et leur couverture ; et comme ils se servaient à eux-mêmes de domestique et de bête de somme, ils n’emportaient, en fait de bagages, que le strict nécessaire. L’Hindou marchait un peu en avant, Karl et Gaspard cheminaient côte à côte, à moins que le sentier ne fût trop étroit pour le permettre ; derrière eux trottinait Fritz qui, néanmoins, de temps en temps, passait à l’avant-garde et rejoignait Ossaro, comme si son instinct lui avait dit que c’était un grand chasseur ; ils avaient eu, du reste, fait bientôt connaissance, et Fritz était déjà le favori du jeune Hindou.

 

Tandis qu’ils cheminaient gaiement, l’attention de Gaspard fut attirée par quelques taches qui, à différents intervalles, rougissaient la surface du sentier ; ces taches étaient humides, très-apparentes sur l’herbe rase que foulaient nos voyageurs, et il y avait, certes peu de temps qu’elles avaient été faites.

 

« C’est du sang, fit observer Karl, dont ces taches avaient également frappé les yeux.

 

– Je n’en doute pas, répondit Gaspard ; mais je me demande s’il vient d’un homme ou seulement d’un animal.

 

– Ce doit être celui d’une bête, et d’une bête assez volumineuse, reprit le jeune botaniste, car il y a plus d’un mille que j’ai remarqué la première de ces taches ; il faut que ce soit un éléphant qui ait été blessé ; il aurait été impossible à un homme de supporter, sans s’évanouir, une pareille hémorragie.

 

– Mais nous verrions la piste de l’éléphant, répliqua Gaspard ; je n’en aperçois aucune, ou du moins je n’en vois pas qui soit fraîche, et le sang qui nous occupe est nouvellement répandu.

 

– Tu as raison, Gaspard ; on ne voit aucune empreinte qui annonce le passage d’un éléphant ou d’un chameau ; et pourtant d’où viennent ces taches, évidemment sanglantes ? »

 

À cette question, les deux jeunes gens parcoururent du regard le sentier qui se déployait devant eux, dans l’espoir d’y trouver l’explication de l’énigme qu’ils cherchaient à comprendre. Ils ne découvrirent que l’Hindou, qui marchait avec aisance et qui ne paraissait pas avoir la plus légère blessure. Ce n’était point le sang du Shikarri, on ne pouvait en douter.

 

Cependant, comme les deux frères allaient détourner leurs regards, qui s’étaient fixés sur le guide, ils virent Ossaro pencher la tête et cracher sur l’herbe du sentier ; ils remarquèrent la place où avait tomber la salive du chasseur, et quel ne fut pas leur étonnement quand, arrivés à cet endroit, ils observèrent une tache rouge exactement pareille à celles dont ils cherchaient l’origine ! Cette découverte les fit, trembler pour l’existence de leur guide ; on ne pouvait pas s’y méprendre, Ossaro crachait le sang.

 

Voulant s’assurer du fait, Karl et Gaspard attendirent quelques instants ; mais à peine avaient-ils fait cent pas, qu’ils virent un nouveau crachat rouge s’élancer des lèvres du malheureux jeune homme.

 

« Pauvre Ossaro ! s’écrièrent-ils ; sa mort est prochaine ; comment pourrait-il vivre après avoir perdu tant de sang ! »

 

Et les deux frères coururent après leur guide en lui criant de s’arrêter.

 

L’Hindou pirouetta sur ses talons et regarda les deux Bavarois avec un air de surprise ; il détacha son arc et posa une flèche sur la corde, s’imaginant qu’ils étaient poursuivis par un ennemi quelconque. Fritz lui-même avait pris l’alarme en entendant crier son maître, et l’avait rejoint immédiatement.

 

« Ossaro, mais qu’avez-vous ? s’écrièrent à la fois Karl et Gaspard.

 

– Moi, Sahibs ! moi rien avoir, je vous assure.

 

– Mais qu’est-ce qui vous fait mal, à quel endroit souffrez-vous ?

 

– Moi, pas souffrir ; moi, pas malade. Pourquoi, seigneurs, demandez-cela ?

 

– Comment se fait-il que vous crachiez du sang ? » répondit Karl en désignant les taches rouges que l’on voyait sur l’herbe.

 

En entendant ces mots, l’Hindou éclata de rire, non pas avec l’intention de manquer de respect aux jeunes Sahibs, mais parce qu’il lui fut impossible de s’en empêcher, lorsqu’il vit la méprise où les deux frères étaient tombés.

 

« Paunie, Sahibs, » dit-il en prenant dans l’espèce de carnier qu’il portait en bandoulière un petit rouleau pareil à une carotte de tabac ; il coupa avec ses dents un petit morceau de paunie, et le mâcha devant les deux Bavarois, pour leur montrer que c’était cela qui donnait à sa salive la couleur rouge qui les avait inquiétés.

 

Karl et Gaspard comprirent aussitôt la méprise qu’ils avaient faite ; la substance que leur montrait le Shikarri était tout simplement du bétel, et Ossaro n’avait d’autre infirmité que d’être un mâcheur de paunie, comme il appelait sa chique ; infirmité qu’il partageait avec des millions de ses compatriotes et avec la plupart des habitants du pays de Siam, de l’État d’Assam, de la Chine, de la Cochinchine, de la presquîle de Malacca, des Philippines et de presque tout l’archipel Indien.

 

Karl et Gaspard demandèrent alors au Shikarri quelques détails sur le bétel, et celui-ci leur donna l’explication suivante :

 

Le bétel ou paun, ainsi que le nomment les Hindous, est composé d’une feuille, d’une noix et d’une petite quantité de chaux vive. La feuille est cueillie sur un arbrisseau toujours vert, que l’on cultive dans l’Inde, uniquement à l’intention des mâcheurs de bétel, et qu’on place autant que possible à l’abri du soleil ; on va même, en général, jusqu’à construire un hangar de bambou au-dessus de l’endroit où il se trouve, et à l’entourer de palissades très-élevées. Il demande beaucoup de chaleur, une atmosphère humide, et non-seulement les rayons du soleil et les vents secs en flétriraient les feuilles, mais ils leur feraient perdre la saveur piquante qui fait tout leur mérite. La culture de cet arbrisseau est des plus délicates : il faut chaque jour le nettoyer avec soin, et, comme l’endroit où il pousse est un lieu de retraite favori pour les serpents venimeux, il en résulte que cette visite quotidienne est une opération qui n’est pas sans danger. Mais la culture du bétel est si avantageuse, que le bénéfice de la récolte fait oublier le travail et mépriser le péril. Ossaro avait par hasard, dans son petit sac de cuir, quelques-unes de ces feuilles qui n’avaient pas été préparées ; il les montra au botaniste en lui disant : « Tenez, Sahib, voulez-vous voir les feuilles de paun ? » Karl reconnut immédiatement qu’elles appartenaient à une plante rare que, chez nous, on cultive en serre chaude, et qui est une pipérinée, c’est-à-dire une plante de la famille des poivres. Le bétel, effectivement, n’est pas autre chose qu’un poivrier. Très-proche parent de l’arbrisseau sarmenteux qui donne le poivre ordinaire, il a, comme celui-ci, des feuilles ovales, d’un vert foncé, et qui se terminent par une pointe fort aiguë. Le siri-boa, une autre espèce de poivre, se cultive aussi dans l’Inde, où l’on s’en sert également pour confectionner la chique orientale dont Ossaro nous donne la composition, et qui se nomme bétel, du nom de la feuille de poivre qui est l’un de ses éléments.

 

« Regardez là-haut, Sahibs, continua le Shikarri, en désignant la cime d’un arbre, vous verrez la noix du paun. »

 

Les deux jeunes gens levèrent les yeux et aperçurent un bouquet de palmiers dont chacun pouvait avoir seize ou dix-sept mètres d’élévation ; leur tronc, ou plutôt leur stipe, car c’est ainsi que l’on appelle la tige des palmiers, était uni et cylindrique, et portait à son sommet une belle touffe de feuilles pinnées, c’est-à-dire ayant la forme d’une plume ; chacune de ces feuilles était longue de plusieurs mètres, et chacune des folioles dont elles étaient composées avait elle-même à peu près un mètre de longueur. Immédiatement au-dessous de l’endroit où ses palmes s’échappaient du stipe, dont elles formaient le couronnement, on voyait une grappe énorme de fruits d’une nuance aurore et de la grosseur d’un œuf de poule. C’étaient les fameuses noix du bétel, dont il est question depuis si longtemps dans les récits des voyageurs, et l’arbre qui les portait, et qui est l’un des plus beaux palmiers de l’Inde, est connu sous le nom darec ou daréquier catéchou.

 

Il existe encore deux autres espèces d’aréquiers : l’une est également originaire de l’Inde, et la seconde, qui croît en Amérique, est encore plus célèbre que l’aréquier catéchou : c’est le grand palmiste des Indes occidentales, l’arec oléracé2, qui, n’ayant pas plus de cinquante à cinquante-cinq centimètres de circonférence, atteint plus de soixante mètres de hauteur. On abat souvent cette belle colonne pour se procurer les feuilles naissantes qui forment le bourgeon terminal de la cime, et dont vous avez entendu parler plus d’une fois sous la désignation de chou-palmiste.

 

Mais revenons au bétel. À propos de la propriété qu’il a de rougir la salive et de lui donner toutes les apparences du sang, le Shikarri, pour montrer aux chasseurs de plantes que la méprise où ils étaient tombés à son égard n’avait rien de surprenant, leur conta l’anecdote suivante.

 

Un jeune docteur en médecine, tout nouvellement sorti de l’école, venait de débarquer dans l’une des grandes villes de l’Inde. Le lendemain de son arrivée, il se promenait sur la voie publique aux environs d’un faubourg, lorsqu’il rencontra une jeune Indienne qui lui parut cracher le sang. Il se détourna du chemin qu’il voulait prendre afin de suivre cette jeune fille dont la position l’intéressait, et qui, presque à chaque pas, rejetait un crachat sanglant. De plus en plus alarmé de l’état de cette pauvre fille, il crut de son devoir de déclarer à ses parents que la malade courait le plus grand danger, et que, d’après les symptômes que le hasard venait de lui permettre d’observer, il était probable qu’elle n’avait pas plus de quelques minutes à vivre. La famille, dans son effroi, car elle ne doutait pas de l’habileté du docteur, donna cours à ses lamentations, fit coucher la prétendue agonisante et envoya chercher un prêtre qui arriva trop tard : la jeune fille venait d’expirer lorsqu’il se rendit auprès d’elle ; non pas qu’elle fût poitrinaire, comme le médecin l’avait imaginé ; c’était de peur qu’elle était morte ; mais ni les parents, ni le prêtre, ni le médecin lui-même ne s’en doutèrent. Le docteur fut persuadé plus que jamais qu’elle avait succombé à un affreux crachement de sang, et les autres restèrent dans l’ignorance des symptômes qui lui avaient permis d’établir son fâcheux pronostic.

 

Toutefois il avait eu raison, du moins en apparence ; la nouvelle s’en répandit au loin, on ne parla plus que de l’habileté du jeune docteur ; les malades accoururent en foule auprès de lui, et sa fortune s’accroissait rapidement. Il n’avait pas tardé, comme vous pensez bien, à découvrir la nature des symptômes que lui avaient offerts la jeune fille, puisque la plupart des habitants de la ville mâchaient également du bétel. Si, profitant de cette découverte, il avait eu assez de discrétion pour n’en rien dire, il aurait pu conserver sa clientèle et même se rendre digne de la confiance qui lui était accordée, en cherchant à augmenter son savoir par de nouvelles études. Malheureusement pour lui, notre jeune homme était plus bavard que studieux ; il ne put pas s’empêcher de raconter à ses camarades l’histoire de la jeune fille : et comme la vie d’une Indienne est peu de chose, en général, aux yeux des Européens, il osa plaisanter sur la singulière méprise dont la malheureuse enfant avait été victime.

 

Mais l’aventure ne fut pas longtemps plaisante pour notre joyeux docteur. Ses paroles circulèrent de bouche en bouche ; elles revinrent aux oreilles des parents de la jeune fille, qui jurèrent de venger la pauvre défunte en proclamant l’ignorance et le manque de cœur du médecin. Les clients s’éloignèrent aussi vite qu’ils étaient accourus ; et le docteur, afin d’échapper au scandale et aux mauvais traitements dont il était menacé, fut trop heureux de s’embarquer sur le vaisseau qui l’avait amené d’Europe, et de retourner dans son pays, où nous espérons qu’il fut plus sage.





2 Qualification donnée aux végétaux herbacés que l’on emploie comme aliments.



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