Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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VI LE TÉRAÏ

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VI

LE TÉRAÏ

Lorsque, venant des bords de la mer, vous approchez des grandes montagnes qui forment une chaîne importante, vous avez à traverser une région plus ou moins étendue, composée de hautes collines et de vallées étroites et profondes que sillonnent de nombreux torrents et des rivières rapides ; cette région est proportionnée à l’importance de la chaîne qu’elle avoisine, et, quand il s’agit de montagnes de premier ordre, sa largeur est ordinairement de quarante à quatre-vingts kilomètres. Il existe une région de cette nature de chaque côté des Cordillères, dans l’Amérique du Sud ; on en trouve une pareille aux abords des montagnes Rocheuses et des monts Alléghanys, et celle des Alpes, que l’on rencontre en Italie, est bien connue sous le nom significatif de Piémont.

 

La chaîne de l’Himalaya présente également cette particularité géologique ; son versant méridional, celui qui regarde les plaines de l’Hindoustan, est longé par une ceinture d’environ quatre-vingts kilomètres de largeur, composée de rochers, de montagnes abruptes, de ravines profondes, de torrents écumeux, de gorges et de défilés d’un accès difficile, et présente par conséquent un aspect à la fois sauvage et pittoresque.

 

La partie inférieure de cette région, c’est-à-dire celle qui touche aux plaines fertiles de l’Inde, est appelée Téraï par les Européens. C’est une bande irrégulière, qui a parfois quarante-cinq kilomètres de large, et parfois seulement une quinzaine ; elle s’étend depuis la frontière du haut Assam jusqu’aux rives du Sutledge, et ne ressemble ni aux plaines de l’Hindoustan ni aux montagnes de l’Himalaya. Ses animaux et ses plantes diffèrent essentiellement de la flore et de la faune des deux régions qui la circonscrivent ; son climat est l’un des plus dangereux du globe, d’où il résulte que le Téraï est presque entièrement désert ; on n’y trouve qu’un petit nombre d’habitants à demi sauvages, dispersés de loin en loin, et qui portent le nom de Mechs.

 

Toutefois, si le mauvais air qui fait du Téraï un séjour mortel en a éloigné les hommes, il semble, au contraire, attirer les bêtes féroces, qui ont choisi pour retraite favorite les forêts et les jungles épaisses dont cette région est couverte. Le lion, le tigre, la panthère, le léopard et divers autres félins de grande espèce habitent ces halliers impénétrables ; l’éléphant, le gyal3, le rhinocéros, vivent à l’ombre de ses forêts, et le sambour et l’axis pâturent dans ses vallées herbeuses. On y trouve des serpents sans nombre, d’affreux lézards, d’horribles chauves-souris, mais en même temps de beaux papillons et d’admirables oiseaux.

 

Quelques jours de marche suffirent à nos voyageurs pour franchir la partie cultivée des Indes et pour arriver à la lisière des jungles. Ils avaient pénétré dans la région que nous venons de décrire, et, comme ils étaient partis de fort grand matin, le soleil n’était pas couché lorsqu’ils arrivèrent à l’endroit où ils devaient camper. Il leur eût été facile de prolonger leur étape ; mais, ravi des formes nouvelles que la végétation offrait partout à ses regards, le jeune botaniste résolut de s’arrêter dans ces lieux et d’y passer plusieurs jours.

 

Vous connaissez de nom, tout au moins, le figuier des banians, cet arbre merveilleux dont les branches, après s’être déployées de manière à constituer une ramée touffue, s’abaissent vers la terre où elles s’implantent, y prennent racine et forment de nouvelles tiges, qui poussent de nouvelles branches, et ainsi de suite.

 

Un seul arbre suffit dès lors à couvrir un espace de terrain assez grand pour que l’on puisse y caserner un régiment tout entier, ou y faire asseoir les membres d’une assemblée nombreuse. L’arbre des banians est un figuier, mais il ne produit pas les figues que vous trouvez si bonnes ; il est cependant de la même famille que le figuier ordinaire, et appartient, comme lui, au genre que l’on appelle ficus. Que de végétaux d’aspects différents se trouvent réunis dans cette famille ! Quelques-uns d’entre eux sont des lianes grimpantes et s’attachent aux rochers et aux arbres comme le lierre qui tapisse nos murailles ; tandis qu’il en est d’autres, ainsi que le banian des Indes, qui sont rangés parmi les arbres les plus gros que l’on connaisse4. Tous les figuiers possèdent plus ou moins la faculté remarquable de se multiplier en implantant leurs branches dans le sol, comme nous l’avons dit plus haut à l’occasion du banian, et il arrive parfois qu’ils entourent complètement d’autres arbres, de manière à cacher le tronc de ceux-ci à l’œil du spectateur. Celui dont la feuillée abritait le Shikarri et les deux Bavarois offrait précisément cette particularité ; ce n’était pas l’un des plus gros qu’on pût voir, car il était encore jeune ; mais du milieu de sa cime, déjà fort touffue, s’élevaient les grandes feuilles en éventail d’un magnifique palmier (borassus flagelliformis) ; On n’apercevait pas du tout le stipe du palmier dont les frondes se déployaient au-dessus du banian, et si Karl n’avait pas été botaniste et n’avait pas connu les habitudes singulières du figuier qui les abritait, il n’aurait jamais pu s’expliquer le fait qu’il avait sous les yeux. Rien n’était plus différent que la nature de ces deux cimes qui semblaient sortir du même tronc ; les feuilles ovales du banian, un peu en forme de cœur, contrastaient vivement avec les larges frondes radiées et rigides du palmier, et l’on reconnaissait au premier coup d’œil qu’elles appartenaient à des arbres d’espèce tout opposée.

 

Mais comment ce phénomène avait-il pu se produire ?

 

Si le fait bizarre que nos voyageurs avaient sous les yeux eût été le seul du même genre qui se fût jamais rencontré, on aurait pu croire que le palmier avait été planté par quelqu’un dans la position où le voyaient les chasseurs ; mais il est tellement commun dans les forêts de l’Inde, et cela dans des régions complètement inhabitées, qu’il était impossible que ce fût l’œuvre d’un homme. Comment expliquer, dès lors, cette union des deux arbres ?

 

De nos trois voyageurs, après tout, Gaspard était le seul qui fût intrigué par cette énigme ; Karl et Ossaro pouvaient l’un et l’autre expliquer ce phénomène, et Karl se chargea de le faire comprendre à son frère.

 

« Le palmier, dit-il, ne s’est pas développé sur le figuier ; c’est au contraire le banian qui est le véritable parasite. Un oiseau, un pigeon sauvage, ou un mainate, ayant pris une baie de figuier, l’aura déposée dans l’aisselle de l’une des frondes du palmier ; les plus petits oiseaux peuvent accomplir ce transfert, puisque le fruit de banian est de la grosseur d’une merise. Une fois à la place où l’oiseau l’a laissée choir, la graine a germé, un petit figuier en est sorti, dont les racines ont longé le stipe du palmier jusqu’au moment où elles ont gagné la terre ; puis elles se sont multipliées autour du palmier, qu’elles ont enveloppé complètement, à l’exception du bouquet de palmes qui se trouvait au-dessus de leur point de départ ; le figuier ensuite a poussé des branches latérales qui ont masqué tout à fait le corps du palmier et qui lui ont donné l’air d’être le soutien de l’arbre nourricier dont il puise la sève. »

 

Effectivement c’était ainsi que la chose avait eu lieu. Ossaro ajouta que les Hindous ont une vénération profonde pour l’union de ces deux arbres, qu’ils considèrent comme sacrée. Quant à lui, qui ne se piquait pas d’être un fervent sectateur de Brahma, sous aucune de ses formes nombreuses, il se moquait de cette croyance, qu’il appelait une mystification.





3 Bœuf des jungles.



4 Il existe dans l’île de Ceylan un figuier de cette espèce qui a vingt-huit mètres de circonférence. (Note du traducteur.)



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