Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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VII MISE EN PERCE DU PALMIER

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VII

MISE EN PERCE DU PALMIER

L’une des premières choses que fit Ossaro, dès qu’il eut mis par terre ses armes et ses bagages, fut de grimper au banian. Cet exploit n’avait rien de difficile, car le tronc de cette espèce de figuier présente une foule de saillies qui permettent de l’escalader sans peine ; d’ailleurs, Ossaro grimpait aux arbres tout aussi bien qu’un chat.

 

Mais qu’allait-il chercher à la cime du banian ? les figues n’étaient pas mûres ; et même, quand elles sont parvenues à leur entière maturité, c’est un triste régal. Peut-être allait-il cueillir les fruits du palmier ? Encore moins ; car ceux-ci n’étaient pas même formés ; la spathe5 n’était point encore ouverte, et les fleurs commençaient à peine de déchirer leur enveloppe. Si les noix avaient été faites et qu’on les eût prises avant que l’amande eût vieilli, elles auraient constitué un aliment délicat et d’une assez grande importance. En effet, les fruits du palmier sont de la grosseur de la tête d’un enfant ; ils présentent une masse triangulaire, dont les angles sont arrondis, et se composent d’une écorce épaisse, jaunâtre et succulente, qui renferme trois amandes, chacune de la dimension d’un œuf d’oie. Ce sont ces amandes que l’on mange à l’époque où elles sont encore pulpeuses ; arrivées à maturité, elles bleuissent, deviennent très-dures, perdent complètement leur saveur, et ne sont plus du tout mangeables. Mais ce n’était pas pour en avoir les noix qu’Ossaro avait fini par atteindre la cime du palmier, puisque les fleurs étaient encore enfermées dans la spathe qui leur servait de berceau.

 

Gaspard se demandait quelle pouvait être l’intention du Shikarri ; le botaniste croyait l’avoir devinée, mais il n’en suivait pas moins d’un œil aussi attentif que son frère tous les mouvements de l’Indien. Celui-ci commença par couper un morceau de bambou, qui, fermé par un nœud à l’une de ses extrémités, pouvait contenir un peu plus d’un litre ; il l’emporta dans son ascension, atteignit le bouquet d’énormes feuilles qui couronnait le palmier, et s’introduisit au milieu de ces larges frondes. Les deux frères le virent alors saisir fortement l’une des spathes qui renfermait les fleurs, et la courber en l’appuyant contre la tige du palmier ; puis, faisant usage d’une pierre dont il s’était pourvu et qu’il avait prise pour lui servir de marteau, l’Hindou en frappa vivement les jeunes fleurs du palmier ; lorsqu’il les eut écrasées, ce qui ne lui donna pas beaucoup de peine, il tira le couteau qu’il portait à sa ceinture et détacha la première moitié du régime6, qu’il laissa tomber par terre avec indifférence.

 

Une fois cette opération terminée, il attacha son bambou à la spathe, après y avoir introduit l’extrémité du régime dont il avait enlevé la partie inférieure ; il fixa l’un et l’autre au petiole7 de l’une des frondes du palmier, de manière que le bambou fût placé verticalement ; puis il jeta la pierre qui lui avait servi de marteau, remit son coutelas dans sa ceinture et vint retrouver ses compagnons.

 

« Vous attendre une heure, Sahibs, leur dit-il en arrivant auprès d’eux, et vous, après cela, boire du champagne indien. »

 

Lorsqu’une heure se fut écoulée, Ossaro alla chercher son bambou et le rapporta aux deux Bavarois. Karl et Gaspard le trouvèrent rempli d’une liqueur fraîche et transparente, dont ils burent immédiatement, et qu’ils déclarèrent aussi bonne que le meilleur vin de champagne. En effet, il n’existe pas dans l’Inde de boisson plus délicieuse que la sève du palmier ; elle a seulement le défaut d’être beaucoup trop enivrante, et les indigènes en font, par malheur, un usage trop copieux.

 

On peut également fabriquer du sucre avec cet admirable palmier : il suffit, pour cela, d’en faire bouillir la sève, que l’on se procure ainsi que nous venons de le voir ; mais il est indispensable de mettre un peu de chaux dans le vase où on la recueille, afin de l’empêcher de fermenter, ce qui nuirait à la formation du sucre.

 

Ossaro avait saisi d’autant plus vite l’occasion de faire goûter à nos chasseurs l’excellent breuvage qu’il venait de leur procurer, que le figuier banian lui avait offert un moyen facile d’arriver au palmier. Il eût été, sans cela, fort malaisé d’atteindre le régime vinifère, car le stipe d’un palmier s’élève à dix ou douze mètres sans offrir la moindre inégalité. Mais, grâce au banian, lorsque le bambou fut vide, le Shikarri alla de nouveau l’ajuster à l’endroit où il l’avait placé d’abord ; il savait bien que la sève continuerait de couler, et cela pendant plusieurs jours, sans qu’il eût besoin de faire autre chose que de pratiquer une nouvelle incision à l’extrémité du régime.

 

Bien que, pendant le jour, il eût fait assez chaud, l’air devint tellement frais, lorsque la nuit approcha, que nos trois voyageurs se virent dans l’obligation de faire du feu.

 

Karl, dont l’œil cherchait sans cesse quelque plante inconnue, observa que le bois dont ils alimentaient leur feu ressemblait beaucoup au chêne. Il ramassa l’une des branches qu’il avait apportées, en coupa un morceau et vit avec surprise que c’était bien ce qu’il avait cru d’abord ; il n’y avait pas à s’y méprendre, il reconnaissait le grain et la fibre du géant de nos forêts. Il s’attendait certainement à rencontrer des chênes sur les deux versants des monts Himalaya, mais non pas à le voir dans la région des palmiers. Karl ne savait pas encore, et le fait est généralement ignoré, que la zone torride possède différentes espèces de chênes qui croissent dans les contrées brûlantes, au niveau même de l’Océan. Et, chose assez bizarre, on n’en trouve pas dans la région tropicale de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, non plus qu’à Ceylan, ni dans la partie inférieure de la presquîle de l’Inde, tandis qu’à l’est du Bengale, aux Moluques et dans l’archipel indien, il en existe peut-être un plus grand nombre de variétés que dans aucune autre partie du monde.

 

La vue de cette ancienne connaissance eut un heureux effet sur l’esprit de nos Bavarois : il semblait à Gaspard qu’il ne serait plus dépaysé, dès l’instant qu’il reverrait des chênes ; Karl en éprouvait une joie non moins vive, et il aurait déjà voulu être au lendemain pour aller à la découverte, afin de confirmer le fait étrange qu’il venait d’observer.

 

Quant à présent, c’était l’heure de dormir, et nos deux frères se disposaient à s’envelopper dans leurs couvertures, lorsqu’un incident inattendu prolongea leur veillée pendant une heure ou deux.





5 Membrane qui enveloppe les fleurs de certaines plantes et qui les recouvre entièrement avant qu’elles soient épanouies.



6 On appelle ainsi l’énorme grappe que forment les fleurs et ensuite les fruits des palmiers et des bananiers.



7 Tige de la feuille.



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