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« Regarde donc ! s’écria Gaspard, dont la vue était plus perçante que celle du botaniste, regarde là-bas, ne vois-tu pas deux étincelles ?
– Parfaitement, répondit Karl, deux points ronds et lumineux ; mais qu’est-ce que cela peut être ?
– Un animal sauvage, reprit le chasseur ; quelque bête fauve, je l’affirmerais au besoin. »
Cette apparition n’était pas sans causer un certain malaise aux deux frères, car ils savaient que la région où ils étaient alors est peuplée d’animaux féroces.
« C’est peut-être un tigre, dit Karl, après un instant de silence.
– Ou une panthère, ajouta Gaspard.
– Il faut espérer que non, répliqua le botaniste, car je ne sais vraiment pas… »
Le guide l’interrompit et d’un seul mot rassura les deux frères :
Karl et Gaspard comprirent le Shikarri, et la joie la plus vive remplaça leur frayeur. Les deux points lumineux qui les avaient alarmés n’étaient pas autre chose que les yeux d’un cerf, appelé sambour par les Européens, et dont la prunelle réfléchissait la lumière de leur foyer. Comment nos amis n’auraient-ils pas été joyeux ? Au plaisir de la chasse, qui leur promettait d’être heureuse, se joignait la perspective de manger une tranche de venaison, perspective attrayante et qu’ils savaient apprécier. Mais d’abord il fallait réussir. Les deux frères et le Shikarri étaient trop bons chasseurs pour agir avec précipitation ; le moindre mouvement aurait effrayé le sambour, qui, en deux ou trois bonds, eût disparu dans la forêt : il n’avait pas même besoin de cela, il lui suffisait de tourner la tête pour se perdre au milieu des ténèbres, car ses yeux brillants étaient la seule chose qui révélât sa présence et qui pût aider les chasseurs à diriger leurs coups ; s’il avait fermé ses paupières, il pouvait rester à la même place jusqu’au lendemain matin, sans courir le moindre risque.
Mais la curiosité du pauvre animal ne lui permettait pas d’adopter cette mesure ; il donnait au contraire à ses grands yeux toute l’extension qu’ils pouvaient acquérir.
Gaspard recommanda tout bas à ses deux compagnons de ne pas faire le moindre geste et de ne pas dire un mot. Il se baissa graduellement afin de saisir sa canardière, et l’amena sans bruit au niveau de son épaule ; puis, ayant bien visé, il appuya sur la détente, et, guidé par les deux points brillants qu’il apercevait dans l’ombre, il déchargea l’un de ses deux coups. Toutefois, n’ayant pas de balles, il fut assez prudent pour ne pas l’envoyer entre les deux yeux du sambour, dont le crâne épais eût fort bien résisté au plomb qui chargeait son fusil. Au lieu donc de viser au front de la bête, Gaspard tira au moins à trente ou quarante centimètres plus bas, avec l’intention de frapper l’animal en pleine poitrine.
Au moment où la détonation éclata, les yeux brillants s’éteignirent comme une bougie sur laquelle on a soufflé. Gaspard n’en tira pas moins un second coup à l’aventure : peine inutile, car le premier avait atteint son but ; au bruit qu’on entendait parmi les feuilles sèches, il était facile de juger que le sambour n’avait pas pu s’enfuir, et qu’il se débattait contre les approches de la mort. Fritz, le chien de Gaspard, s’était déjà élancé vers l’endroit où le cerf était tombé, et n’avait pas attendu l’arrivée des chasseurs pour terminer l’agonie de la pauvre bête.
Karl, Gaspard et Ossaro, ayant fait une torche avec les branches d’un arbre résineux, allèrent rejoindre le limier qui était resté près du cerf et rapportèrent celui-ci à leur bivouac. Ce fut tout ce qu’ils purent faire que de le traîner jusque-là, car le sambour est l’un des plus grands animaux de l’espèce cervine, et celui qu’ils venaient de tuer se trouvait être précisément un vieux mâle, dont le front était couronné d’un bois énorme qui, je n’en doute pas, avait fait son orgueil.
Le sambour est l’un des plus beaux cerfs qui existent ; bien que pour la taille il soit inférieur au wapiti (cervus canadensis), il est beaucoup plus grand que le cerf commun d’Europe. C’est un animal agile, audacieux et méchant, et qui devient un adversaire dangereux pour le chasseur et pour les chiens, lorsqu’il est réduit aux abois. Sa robe est d’un brun grisâtre et composée d’un poil roide et serré, qui s’allonge et s’ébouriffe autour du cou, principalement sur la ligne médiane de la gorge, où il forme une longue barbe analogue à celle du wapiti ; une crinière s’étend également sur la région supérieure du col, et ajoute à là physionomie pleine de hardiesse de l’animal ; le mufle est cerclé d’une bande presque noire, et la tache qui entoure la queue est petite et jaunâtre.
Cette description est celle de l’hippélaphe ou sambour ordinaire, que les Anglo-Indiens appellent tout bonnement cerf. Mais on trouve plusieurs variétés de sambours dans les différentes parties de l’Asie. Les naturalistes les classent en général dans un groupe de l’espèce cervine, qu’ils ont appelé roussa, et dont il existe divers représentants dans chacune des provinces de l’Inde, depuis l’île de Ceylan jusqu’à l’Himalaya, et depuis l’Indus jusqu’aux îles de l’archipel Indien. Ils habitent les forêts, où ils choisissent de préférence le voisinage des eaux.