IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Link to concordances are always highlighted on mouse hover
Le Shikarri eut bientôt dépouillé le sambour, dont il coupa la chair en morceaux, qu’il suspendit aux branches d’un arbre. Bien que nos voyageurs eussent déjà soupé, les émotions de la chasse et le mouvement qu’ils s’étaient donné avaient réveillé leur appétit : ils coupèrent une belle tranche de venaison qu’ils placèrent au-dessus de leur brasier de chêne et qui, lorsqu’elle fut cuite à point, leur parut délicieuse. Ils l’arrosèrent d’une nouvelle libation de leur excellent vin de palmier, formèrent auprès du feu une couche épaisse de mousse appartenant à la famille des usnées, s’enveloppèrent de leurs couvertures, s’étendirent sous les branches du banian, et furent bientôt plongés dans un profond sommeil.
Ils dormaient depuis quelques heures, lorsqu’ils furent réveillés tout à coup par les aboiements de Fritz, dont la voix irritée et les démonstrations hostiles annonçaient qu’un ennemi s’était approché du bivouac. En effet, lorsque les dormeurs s’éveillèrent, ils crurent entendre marcher auprès d’eux, et comme le grondement sourd de quelque bête féroce. Toutefois, il était difficile de distinguer la nature des sons qui frappaient leur oreille ; car, à cette heure avancée de la nuit, les forêts des tropiques sont pleines de bruits divers, et parfois tellement forts, qu’il est impossible d’entendre la personne avec qui vous parlez. On est assourdi par le craquettement des cigales, le coassement des grenouilles, le tintement des crapauds, le houhoulement des hiboux, les cris des engoulevents et des singes qui unissent leurs vociférations aux rugissements des carnassiers.
Les trois voyageurs cherchèrent pendant quelques instants à discerner, au milieu de ce concert infernal, quelle était la cause de la fureur de Fritz ; mais le bruit des pas qu’ils avaient cru entendre n’arrivait plus jusqu’à eux ; les aboiements du limier cessèrent, et les voyageurs se rendormirent jusqu’au lendemain matin.
À peine le jour commençait-il à poindre que nos trois jeunes gens étaient debout et s’occupaient de leur déjeuner ; ils avaient été ramasser des branches de chêne, Karl préparait le feu devant lequel devait bientôt rôtir une tranche de venaison, et le Shikarri escaladait le figuier banian pour aller tirer du vin au palmier, tandis que l’ami Gaspard allait chercher la viande.
Les quartiers de cerf avaient été suspendus, comme nous l’avons dit, à un arbre qui pouvait être à cinquante pas du feu des voyageurs.
Un cri violent de Gaspard attira bientôt les deux autres chasseurs à la place où la venaison avait été mise la veille.
« Voyez donc ! s’écria le jeune homme dès que son frère et l’Hindou furent à portée de l’entendre, l’un des quartiers du cerf a disparu.
– Ah ! je comprends, répondit Karl, ce sont des voleurs qui cette nuit ont fait aboyer Fritz.
– Nous avons été volés, reprit Gaspard, cela ne fait pas le moindre doute ; mais le voleur n’est point un homme, c’est quelque bête sauvage qui nous a pris notre viande.
– Oui, Sahib ; vous dire la vérité, ajouta le Shikarri ; c’est une bête féroce, très-féroce, un gros tigre qui a volé le morceau. »
Les deux frères tressaillirent en entendant ces paroles et regardèrent avec une vive inquiétude le fourré qui les environnait. Ossaro lui-même témoignait d’une certaine frayeur. Penser qu’ils avaient dormi à la belle étoile dans le voisinage d’un tigre, c’est-à-dire de l’animal le plus féroce de toute la terre ! et cela dans l’Inde, où l’on entend sans cesse parler des ravages exercés par ce terrible habitant des jungles.
« Vous croyez que c’est un tigre ? s’écria le botaniste en interrompant l’Hindou.
– Bien sûr ! regardez plutôt, Sahib. »
Et le Shikarri désignait les pas dont la berge sableuse du ruisseau avait gardé l’empreinte. C’était bien certainement la piste d’un animal de grande taille, et, en l’examinant de plus près, il était facile de reconnaître que cet animal appartenait à la famille des chats. La patte de velours du félin avait laissé dans le sable la marque des coussinets dont ses doigts étaient garnis, et l’on voyait à peine la trace légère que les griffes y avaient faite : car le tigre, dont les ongles tranchants sont énormes, a la faculté, comme tous les animaux de son espèce, de rentrer ses griffes entre ses doigts coussinés, ce qu’il fait toujours en marchant. Les empreintes que nos chasseurs avaient sous les yeux étaient trop larges pour qu’on pût les attribuer au léopard ou bien à la panthère ; elles ne pouvaient provenir que d’un tigre ou d’un lion ; mais Ossaro avait trop d’expérience pour se tromper à cet égard : il savait parfaitement distinguer les deux pistes et déclara, sans hésiter, que le voleur dont on voyait les pas était bel et bien un tigre.
Cette assertion donnait à réfléchir, et nos trois voyageurs se consultèrent pour savoir quelle mesure il leur restait à prendre. Devaient-ils abandonner leur bivouac et aller s’établir à une certaine distance ? Karl voulait passer deux jours à l’endroit où ils étaient campés ; il avait la certitude de pouvoir y découvrir quelques plantes d’une espèce inconnue ; mais le repos devenait impossible en songeant à un pareil voisinage. Le tigre ne manquerait point de revenir ; il ne s’éloignerait pas d’un endroit où il avait trouvé la table mise, et l’on ne pouvait douter de sa visite aussitôt qu’il ferait nuit. Peut-être valait-il mieux partir et aller camper dans un endroit où ils seraient plus tranquilles.
Cette question importante fut débattue à déjeuner par nos trois voyageurs. Gaspard, entraîné par l’amour de la chasse, éprouvait le désir de faire connaissance avec le tigre ; mais Karl était plus prudent, peut-être plus timide ; et opinait pour un départ immédiat. Cependant il finit par céder à Gaspard et surtout à Ossaro, qui, disait-il, se chargeait de tuer leur voleur de viande, s’ils consentaient à passer au même endroit seulement la nuit prochaine.
« À coups de flèches ? demanda Gaspard au Shikarri ; les vôtres sont donc empoisonnées ?
– Non, jeune Sahib, répondit Ossaro.
– Je ne crois pas alors que vous ayez beaucoup de chances de tuer un tigre avec de pareilles armes ; comment ferez-vous pour tenir votre promesse ?
– Que le Sahib consente à rester ici jusqu’à demain et Ossaro vous montrera ; lui tuera le tigre, et lui d’abord l’avoir pris tout vivant. »
Évidemment le Shikarri était sûr du moyen qu’il voulait employer ; Gaspard n’en était que plus curieux d’apprendre la méthode qui devait lui réussir ; et comme l’Hindou affirmait que son procédé n’avait rien de périlleux, le botaniste voulut bien différer son départ et permettre que l’épreuve fût tentée.
Ossaro apprit alors aux deux frères le plan qu’il méditait ; la curiosité de Gaspard n’en devint qu’un peu plus vive ; Karl lui-même ne pouvait s’empêcher de prendre intérêt à la chose, et, aussitôt que le déjeuner fut terminé, chacun se mit à l’œuvre pour mener à bonne fin le projet du Shikarri.
Les trois jeunes gens coupèrent d’abord un grand nombre de tiges de bambous qu’ils se procurèrent dans un fourré voisin ; nous avons déjà vu, à l’occasion du palmier, que ces tiges sont creuses et qu’elles peuvent servir de vase, en laissant à l’une de leurs extrémités l’un des nœuds qu’elles contiennent de loin en loin. Ossaro coupa ensuite l’écorce des jeunes branches du figuier des banians, et introduisit, dans les entailles qu’il venait de faire, ses tiges de bambou, de façon à recueillir la sève du figuier, sève qui est épaisse et qui ressemble à du lait. Aussitôt que les bambous furent remplis de ce liquide, le Shikarri en versa le contenu dans la marmite, qu’il suspendit au-dessus d’un feu très-doux ; il remua la sève, en ajouta de nouvelle de temps en temps, et la laissa réduire jusqu’à ce qu’elle eût acquis la consistance de la glu. C’est, en effet, avec cette glu particulière, tout aussi bonne que la nôtre, que les Indiens prennent les oiseaux.
Pendant ce temps-là, Karl et Gaspard, d’après les indications d’Ossaro, avaient cueilli une énorme quantité de feuilles qu’ils avaient également prises aux plus jeunes rejetons du figuier. Chacune de ces feuilles, qui sont de la dimension d’une soucoupe de tasse à thé, présente un duvet laineux qui la recouvre et qui est particulier aux feuilles des jeunes arbres ; à mesure que le banian prend des années, ses feuilles deviennent plus consistantes et plus lisses.
Le monceau de feuilles que les deux frères avaient récoltées ayant été remis à l’Hindou, et la glu étant bien préparée, nos trois chasseurs se rendirent vers l’endroit où la venaison avait été suspendue. Ils y laissèrent, comme appât, les deux quartiers de cerf qui leur restaient encore ; seulement ils les attachèrent un peu plus haut, afin qu’il fût impossible au tigre de les emporter immédiatement.
Une fois la venaison placée comme il le désirait, Ossaro nettoya, sur un assez grand espace, le terrain qui s’étendait autour de l’arbre où la viande se trouvait attachée. Aidé par Karl et Gaspard, il en ôta les broussailles, le bois mort et les feuilles, qu’il amoncela dans un coin ; puis il s’occupa de la dernière partie de son stratagème. Cette opération importante, qui ne dura pas moins de deux heures, consistait à poser une couche de glu sur toutes les feuilles de banian qui avaient été cueillies par les deux frères, et dont Ossaro joncha l’espace de terrain qu’il avait nettoyé ; de cette façon, il était impossible d’approcher de l’endroit où se trouvaient les morceaux de viandes, sans marcher sur ces feuilles barbouillées de glu ; le Shikarri avait eu le soin de mettre un peu de cette matière collante au revers des feuilles engluées, pour qu’elles pussent adhérer légèrement à l’herbe qui couvrait la terre, afin que le vent ne les dérangeât pas de la place où il les avait étalées.