Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XI UN TIGRE PRIS À LA GLU

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XI

UN TIGRE PRIS À LA GLU

Le procédé du Shikarri fut mis à l’épreuve un peu plus tôt que ne s’y attendaient nos voyageurs. Ils ne croyaient pas que le tigre dût revenir avant le coucher du soleil, et ils avaient formé le projet de passer la nuit au milieu des branches du figuier banian, afin de se préserver de tout danger. Le tigre pouvait avoir la fantaisie de s’approcher de leur bivouac ; et, bien qu’en général ces bêtes féroces aient peur du feu, on cite plusieurs circonstances où des tigres ont attaqué des hommes qui étaient assis à côté d’une flamme brillante. Ossaro en connaissait plusieurs exemples, et c’est pour cela qu’il avait proposé aux deux frères d’aller s’établir dans l’épaisse ramée du banian aussitôt que la nuit serait arrivée. Le tigre, il est vrai, a la faculté de grimper aux arbres, et celui que nos voyageurs attendaient pouvait, sans peine, escalader le tronc rugueux du figuier ; mais, à moins d’attirer son attention par un bruit quelconque, il n’était pas probable qu’il découvrît nos chasseurs au milieu du feuillage. Ceux-ci avaient eu la précaution d’y établir une espèce de plate-forme, qu’ils avaient faite avec des bambous, et où ils devaient être assez à l’aise pour rester immobiles.

 

La plate-forme était finie : les chasseurs en étaient descendus avec l’intention de n’y remonter qu’un peu plus tard, et ils étaient assis auprès de leur feu, quand un bruit particulier vint frapper leurs oreilles ; ce bruit avait quelque chose d’analogue au ronflement d’une machine abattre, que vous avez pu entendre si vous avez passé, l’automne, dans le voisinage d’une ferme. Toutefois, le grondement qui parvenait à l’oreille de nos amis n’était pas continu comme celui de la machine ; il ne se produisait que par intervalles, et cessait complètement après avoir duré quelques secondes.

 

L’Hindou fut le seul des trois voyageurs que ces sons alarmèrent ; les deux autres furent tout simplement curieux d’en apprendre la cause ; mais ils partagèrent bientôt l’anxiété du Shikarri, lorsque ce dernier les informa que ce bruit insolite n’était ni plus ni moins que le feulement d’un tigre.

 

Ossaro leur fit cette terrible communication à voix basse ; dès qu’il eut proféré ces paroles, il se glissa du côté du banian, et fit signe aux deux frères de le suivre en toute hâte.

 

Karl et Gaspard obéirent au Shikarri ; tous les trois escaladèrent le figuier et s’établirent sur leur plate-forme, où ils gardèrent le plus profond silence.

 

De l’endroit où ils étaient placés, nos chasseurs apercevaient, à travers le feuillage, les quartiers de venaison et les feuilles engluées dont ils avaient tapissé le terrain, au-dessous de la branche qui supportait la viande.

 

Soit que le morceau qu’il avait pris la veille ne lui eût pas suffi pour le rassasier complètement, soit qu’il eût ressenti la faim plus tôt qu’à l’ordinaire, le tigre avait quitté sa retraite avant la chute du jour, et l’Hindou, qui connaissait parfaitement les habitudes de ce voleur à peau zébrée, était loin de penser qu’il reviendrait aussitôt ; il ne s’attendait à le voir que quand la nuit serait arrivée. Mais le ronflement sonore qui retentissait à travers les jungles et qui à chaque instant devenait de plus en plus distinct, prouvait assez que l’énorme félin s’approchait de l’endroitcampaient les voyageurs.

 

Tout à coup, ceux-ci aperçurent le tigre au moment où il sortait des broussailles qui couvraient le bord opposé du ruisseau ; sa poitrine blanche se détachait vivement sur le vert sombre du feuillage ; il s’accroupit dans l’herbe exactement comme le chat domestique, lorsque celui-ci guette un oiseau qui ne le voit pas. Le corps allongé, les pattes étendues, l’œil en feu, le tigre contempla les morceaux de viande qui pendaient à la branche ; puis il se ramassa sur lui-même, franchit d’un bond la petite rivière qui le séparait de sa proie, et se dirigea vers l’arbre où elle était fixée.

 

Nous avons dit qu’Ossaro avait placé la viande à une certaine élévation ; la partie inférieure du morceau qui descendait le plus bas était au moins à quatre mètres du sol, et, bien que le tigre, en bondissant, puisse franchir une surface d’une très-grande étendue, sa conformation ne lui permet pas, lorsqu’il saute verticalement, d’atteindre à une hauteur comparable au point où il serait arrivé sur un plan horizontal : aussi notre voleur fut-il assez désappointé lorsqu’il trouva les quartiers de cerf attachés un peu plus haut qu’ils ne l’étaient la veille. Cependant, après avoir exprimé son mécontentement d’une manière significative, il s’accroupit de nouveau, et s’élança dans l’air. Vain effort, il retomba sans avoir atteint la viande, et un grondement prolongé témoigna de son dépit. Il renouvela sa tentative quelques instants après, et cette fois, ayant mieux calculé la distance, il frappa la venaison, qui se balança vivement sans se détacher néanmoins. Ossaro l’avait fixée d’une manière trop solide pour qu’elle tombât sous l’impulsion qu’elle venait de recevoir.

 

Mais ce nouvel échec étonna la bête féroce, habituée à saisir tout ce que sa griffe parvenait à effleurer ; cette circonstance éveilla donc l’attention du tigre et l’appela sur un fait qui augmenta la surprise du félin ; quelque chose était collé à ses pattes ; il releva l’une d’elles, et vit que deux ou trois feuilles s’y trouvaient attachées. Qu’est-ce que cela voulait dire ? Elles paraissaient humides ; mais il n’a jamais vu les feuilles mouillées s’attacher à ses pattes ; d’où provenait ce fait étrange ? Peut-être étaient-ce ces feuilles qui l’avaient empêché de réussir ? Dans tous les cas, elles le gênaient, et il fallait d’abord qu’il s’en débarrassât, avant de chercher une troisième fois à s’emparer de la venaison. Il secoua sa patte ; mais les feuilles ne tombèrent pas ; il la secoua plus violemment, les feuilles restèrent encore ; il n’y comprenait rien. Il lui était arrivé bien souvent, dans sa vie, de marcher sur des feuilles de figuier, sans que jamais pareille chose se fût encore produite !

 

Le tigre s’obstinait à secouer ses pattes, mais sans obtenir de résultat plus heureux ; quelque substance, d’une incroyable ténacité, retenait les feuilles à la place où elles se trouvaient fixées ; les unes lui garnissaient les doigts et lui formaient des gants ; les autres lui constituaient des guêtres : c’était à en perdre l’instinct ! Mais, puisqu’il était impossible de se délivrer de ces maudites feuilles en secouant la patte de toute sa force, il fallait chercher un autre moyen, et le seul qu’il eût jamais employé pour se nettoyer les doigts consistait à se les frotter contre la tête ou bien à les lécher. Il porta donc une patte à son oreille et la ramena jusqu’au bout du museau ; le moyen n’était pas mauvais, relativement à la patte ; car le tigre était parvenu, de cette façon, à enlever la plupart des feuilles qui lui couvraient les doigts ; mais, à son grand chagrin, ces maudites feuilles collaient maintenant à ses oreilles, à ses mâchoires ; il en avait sur le nez, où elles le gênaient encore plus qu’au bout des ongles. Il fallait bien les arracher, et, pour cela, faire usage de sa griffe ; mais, au lieu d’ôter celles qui s’y trouvaient déjà, il ne fît qu’en ajouter davantage ; il essaya d’une autre patte, et le nombre de ces feuilles malencontreuses dont il se barbouillait la face parut encore augmenter ; quelques-unes même, en s’attachant à ses paupières, commençaient à l’aveugler : c’était désespérant. Toutefois il lui restait un moyen d’arracher ce masque poisseux, du moins il le croyait ; c’était de se rouler par terre en s’y frottant la tête.

 

À peine cette idée lumineuse avait-elle frappé son esprit, que le tigre, appuyant sa joue sur l’herbe et se servant de l’une de ses pattes de derrière, se frictionna avec ardeur, puis il se retourna pour en faire autant de l’autre côté, et se roula bel et bien, jusqu’au moment où il découvrit que la situation était de plus en plus fâcheuse ; un énorme emplâtre lui couvrait les deux yeux, et, de la tête à la croupe, il se sentait enfermé dans une espèce de gaîne qui augmentait d’épaisseur à chacun de ses mouvements.

 

Le pauvre tigre était exaspéré ; il ne songeait plus guère au morceau de viande qu’il était venu chercher, et ne pensait qu’à sortir de cette atroce position. Il bondissait à l’aventure, se heurtait contre les arbres en poussant des cris affreux, et recommençait à se rouler par terre, oubliant que par ce moyen il aggravait son supplice.

 

Karl et Gaspard avaient la plus grande envie de rire, et ne l’osaient pas néanmoins, dans la crainte de compromettre le succès de l’entreprise. Le moment d’ailleurs était venu de s’occuper d’une chose plus sérieuse que de rire de l’embarras du tigre ; Ossaro descendit de la plate-forme, et, prenant sa lance, il appela les deux jeunes gens qui l’accompagnèrent, chacun avec son fusil.

 

L’Hindou pouvait approcher de la bête et la tuer sans péril ; mais un coup de fusil était plus sûr ; nos Bavarois d’ailleurs n’étaient pas fâchés de pouvoir dire qu’ils avaient chassé le tigre. L’instant d’après, une balle avait mis fin aux contorsions de la bête féroce, qui, frappée au cœur, gisait sur l’herbe sans mouvement et sans vie.

 

En l’examinant de près, nos chasseurs trouvèrent l’animal tellement enveloppé de feuilles, que ses griffes lui auraient été parfaitement inutiles, et n’auraient pas même offert de danger à la personne qui se serait approchée de lui pour le tuer à coups de poignard.

 

Une fois le tigre bien mort, nos trois jeunes gens purent donner cours à leurs bruyants éclats de rire ; jamais ils n’avaient été de plus belle humeur. N’est-il pas bizarre, en effet, non-seulement d’avoir songé, mais encore d’avoir réussi à prendre un tigre royal au moyen d’un gluau !


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