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Ossaro ne manqua pas de dépouiller le tigre et de manger à son souper une belle tranche de viande qu’il avait enlevée aux côtes charnues de la bête. Karl et Gaspard ne voulurent point goûter de sa cuisine, bien que le Shikarri leur affirmât que le bifteck de tigre est supérieur même à la grillade de sambour.
Ossaro pouvait avoir raison, car il est avéré que la chair de certains carnivores est une excellente chose. La saveur et la délicatesse de la viande, comme le prouve le cochon domestique, n’est pas toujours en rapport avec le genre de nourriture de l’animal qui la fournit.
On peut faire la même remarque à propos des volatiles : divers oiseaux de proie sont fort bons à manger ; le faucon des poulets, si avidement recherché par les nègres des plantations américaines, est peut-être meilleur que l’oiseau de basse-cour dont il fait sa nourriture.
Toutefois, ce n’était pas pour s’en procurer la chair que le Shikarri avait dépouillé le tigre, mais bien pour en avoir la peau, qui par elle-même n’a cependant pas beaucoup de prix dans l’Inde. Si notre Hindou avait tué un léopard ou une panthère, la dépouille de ces animaux lui aurait été plus productive, car elle se serait vendue plus cher ; mais celle du tigre avait une valeur indirecte assez considérable, Ossaro ne l’ignorait pas : il savait qu’une prime de dix roupies8 est allouée à chaque individu qui a tué un tigre, et que, pour l’obtenir, il est nécessaire de montrer la dépouille de l’animal. C’est, il est vrai, la Compagnie des Indes qui donne cette prime, et seulement pour les tigres qui sont tués sur son territoire. Celui-ci n’était pas mort à l’ombre du pavillon anglais ; mais la chose n’importait guère ; une peau de tigre est toujours une peau de tigre ; le Shikarri espérait bien un jour ou l’autre parcourir les rues de Calcutta, et dans ces prévisions il grimpa jusqu’au haut du figuier banian, afin d’y cacher sa peau de tigre au milieu des branches, avec l’intention de la reprendre en revenant de la montagne.
Les deux jours suivants furent passés au même endroit, où notre botaniste fit une récolte précieuse. Il fut assez heureux pour recueillir la graine d’un certain nombre de plantes rares, parmi lesquelles il s’en trouvait de complètement inconnues. Il les mit en lieu sûr, comme le Shikarri l’avait fait de sa peau de tigre, se promettant bien de déposer ainsi à différentes places, où il les retrouverait plus tard, tous les objets dont il voudrait faire collection, et qu’à son retour il ferait transporter à Calcutta par des indigènes, dont il espérait alors pouvoir payer les services.
Le quatrième jour de leur entrée dans le Téraï, nos voyageurs se mirent en route et marchèrent directement vers le nord afin de gagner les montagnes. Ils n’avaient pas pris de guide et suivaient le bord de la rivière, sachant bien qu’ils arriveraient ainsi dans la région qu’ils voulaient explorer.
Il était environ midi lorsqu’ils virent devant eux l’un des affluents de la rivière qu’ils suivaient depuis le matin. C’était un cours d’eau rapide, assez large, et qu’il fallait nécessairement franchir, puisqu’il coulait en travers de leur chemin ; les ponts n’existent pas dans cette contrée déserte, et cette rivière était trop profonde pour qu’on pût la passer à pied. Nos chasseurs firent un mille ou deux sur ses bords, afin de voir s’ils ne trouveraient pas un endroit qui leur offrît un gué ; mais ils marchèrent pendant deux heures, et la rivière n’était ni moins large, ni surtout moins profonde.
Gaspard et Ossaro, qui nageaient à merveille, ne s’en seraient pas inquiétés s’ils avaient été seuls ; mais Karl n’avait jamais nagé, et c’était à propos de lui qu’Ossaro et Gaspard ne savaient comment faire : le courant était trop rapide pour qu’ils pussent se charger du botaniste ; il fallait déjà être excellent nageur pour franchir, sans fardeau, cette rivière torrentielle. Comment parvenir sur le bord opposé ?
Ils s’étaient assis sous un arbre pour débattre cette question, et je suis certain qu’Ossaro n’eût pas tardé à proposer un expédient quelconque, si un moyen imprévu ne s’était offert à nos trois voyageurs.
En face d’eux, sur l’autre rive, se trouvait une prairie étroite, qui se déployait entre la berge et la lisière d’une épaisse forêt.
Tout à coup, un homme sortit du bois, traversa la prairie et se dirigea du côté de la rivière. Son teint basané, ses cheveux noirs et touffus qui retombaient négligemment sur ses épaules, son vêtement grossier qui consistait en une simple draperie serrée à la taille par une ceinture de cuir, ses jambes nues, ses pieds garnis de sandales, prouvaient suffisamment que c’était l’un des indigènes de cette contrée presque déserte.
Son apparition causa une vive surprise aux deux frères ; quant à Ossaro, j’imagine qu’il avait déjà vu pareille chose. Ce n’était pas d’ailleurs l’air sauvage ni le singulier costume du nouvel arrivant qui surprenaient Karl et Gaspard ; quiconque a voyagé pendant quelque temps dans l’Inde ne s’étonne plus ni d’un vêtement bizarre ni d’une figure étrange. Mais cet homme portait un buffle sur son dos, un buffle tout entier, c’est-à-dire un animal de la taille et du poids d’un taureau d’Angleterre. L’échine de l’énorme bête reposait sur celle du porteur, sa tête et ses cornes surmontaient les épaules de l’Indien, ses quatre jambes se roidissaient dans l’air, et sa queue traînait sur l’herbe.
Comment un homme pouvait-il ne pas fléchir sous un pareil fardeau ? Voilà ce que nos chasseurs ne pouvaient pas comprendre. Et non-seulement l’indien n’était pas écrasé par sa charge, mais il la portait avec aisance et traversait la prairie d’un pas aussi léger que s’il n’avait eu qu’un sac de plumes sur les épaules.
À cette vue, Karl et Gaspard avaient poussé un cri de surprise ; ils se retournèrent vivement du côté d’Ossaro et lui adressèrent une foule de questions à propos de ce fait étrange. Pour toute réponse, l’Hindou les regarda en souriant d’une manière significative : il était évident que ce phénomène n’avait pour lui rien que de fort ordinaire ; mais il s’amusait trop de la surprise de ses compagnons pour ne pas la prolonger, autant, toutefois, que les convenances pouvaient le lui permettre.
Ce n’est pas tout : un second indigène sortit bientôt de la forêt, puis un troisième, puis un autre ; bref, une demi-douzaine de Mechs (vous vous rappelez qu’on nomme ainsi les habitants du Téraï) apparurent à la suite les uns des autres, portant, comme le premier, un buffle sur leur dos.
Pendant ce temps-là, celui qui les précédait avait gagné la rive ; et c’est alors que l’étonnement de Karl et de Gaspard atteignit son apogée. Le Mech posa par terre l’animal qu’il avait sur les épaules ; il le prit ensuite dans ses bras, le plaça sur l’eau et l’enfourcha comme il eût fait d’un cheval. L’instant d’après il était au milieu de la rivière, où, faisant usage de ses pieds et de ses mains en guise de rames, il poussa rapidement sa monture vers le bord sur lequel se trouvaient nos voyageurs.
Les cinq individus qui le suivaient agirent précisément de la même façon, et toute la bande eut bientôt abordé.
Mais ce ne fut qu’au moment où le premier indigène, ayant mis le pied sur la rive, tout à côté de nos Bavarois, reprit son buffle et le replaça sur ses épaules, que les deux frères comprirent le fait qui les surprenait tant. Il s’aperçurent alors qu’au lieu d’un buffle, ainsi qu’ils l’avaient cru jusqu’à présent, c’était tout simplement la peau de cet animal, qui était remplie d’air, et que les habitants primitifs de cette contrée déserte employaient comme un radeau.
On fait usage du même moyen dans le Punjaub et dans quelques autres parties de l’Inde, où il n’y a pas de ponts, et où il est très-rare que les rivières puissent être passées à gué. Pour construire cette espèce de radeau, les indigènes prennent la dépouille d’un buffle à laquelle ils ont laissé la tête, les cornes et les pieds, afin qu’elle soit plus maniable ; ils recousent la peau avec soin, et la remplissent d’air comme un ballon. Ainsi gonflée, cette dépouille ressemble tellement à l’animal qui la portait jadis, que les chiens s’y méprennent et qu’on les voit aboyer après elle, comme après un buffle vivant. La quantité d’air que cette peau renferme est plus que suffisante pour supporter le poids d’un homme et pour lui permettre de traverser un fleuve sans enfoncer dans l’eau. Quand on veut transporter des marchandises, ou certains objets d’un poids considérable, on attache ensemble plusieurs de ces buffles artificiels, et l’on possède alors un excellent radeau ; ce qui eut lieu précisément à l’occasion de nos voyageurs. Bien que les Mechs soient à demi sauvages, ils n’en sont pas moins remplis de politesse et de complaisance à l’égard des étrangers. Quelques paroles d’Ossaro, accompagnées d’un peu de tabac qu’y joignit le chasseur de plantes, suffirent pour que les Indiens consentissent à faire passer la rivière aux trois jeunes gens. Ils réunirent leurs peaux de buffle, comme nous l’avons dit plus haut, et se chargèrent de les manœuvrer, et une demi-heure après, Karl, Gaspard et le Shikarri avaient abordé sur l’autre rive, et poursuivaient leur voyage en se félicitant d’avoir rencontré ces bons Mechs, dont le radeau leur paraissait extrêmement ingénieux.