Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XIII LA PLUS GRANDE HERBE QU’IL Y AIT AU MONDE

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XIII

LA PLUS GRANDE HERBE QU’IL Y AIT AU MONDE


Tout en continuant à suivre le bord de la rivière, nos voyageurs étaient parfois obligés de traverser de grands espaces couverts d’une espèce d’herbe que l’on nomme herbe des jungles, et qui non-seulement s’élevait au-dessus de leur tête, mais qui aurait dépassé de beaucoup celle des géants les plus fameux. Goliath ou les Cyclopes n’auraient jamais pu, même en se levant sur la plante des pieds, atteindre à la cime de cette plante.

 

Karl mesura quelques-unes des tiges de cette herbe gigantesque, dont le chaume était de la grosseur du petit doigt, et lui trouva plus de quatre mètres de hauteur. Aucun animal, excepté la girafe, n’est assez grand pour regarder au-dessus déjà pointe de cette herbe des jungles ; mais il n’y a pas de girafes dans l’Inde ; ces créatures au long cou habitent le continent africain et ne se trouvent dans aucune autre partie du monde. Les éléphants sauvages, qui sont pourtant d’une grosseur énorme, peuvent se cacher aussi aisément dans les jungles qu’un mulot dans une prairie anglaise, et nous avons dit que les lions et les tigres séjournent de préférence dans ces fourrés inextricables. Aussi n’était-ce pas sans éprouver une certaine appréhension que nos voyageurs suivaient l’étroit sentier à peine visible qui serpentait entre ces chaumes de la grosseur d’une canne.

 

Vous admettez, je n’en doute pas, que l’herbe des jungles est d’une assez belle taille ; cependant elle est bien loin d’être la plus grande herbe du monde, et même du Téraï. Que penseriez-vous d’une autre herbe qui serait quatre fois plus élevée ? Cela vous étonnerait fort, et pourtant il en existe dans l’Inde ; le panis arborescens, dont le chaume n’est pas plus gros qu’un tuyau de plume ordinaire, s’élève jusqu’à quinze mètres de hauteur. C’est toutefois une plante grimpante, qui croît au milieu des grands arbres, s’attache à leurs rameaux et, de branche en branche, atteint presque leur sommet.

 

Cette fois, direz-vous, c’est bien la plus grande herbe que l’on puisse rencontrer ; quinze mètres d’élévation ! Pas du tout ! Apprenez qu’il s’en trouve une autre de la même famille, bien qu’elle soit d’une espèce différente, et qui non-seulement est plus élevée que le panis, mais dont la taille prodigieuse dépasse quelquefois trente mètres de hauteur !

 

Vous devinez que c’est du bambou que je parle, du bambou qui est la plus grande herbe qu’il y ait sur la terre.

 

Vous connaissez le bambou sous la dénomination de canne ; mais ce n’en est pas moins une herbe véritable qui appartient à la famille des graminées, où sont classées la plupart des herbes qui composent nos prairies. La seule différence qui existe entre le bambou et ces humbles végétaux de nos vallées, est tout simplement une différence de taille : l’une est gigantesque et dépasserait en hauteur le plus grand de tous nos chênes ; les autres n’atteindraient pas la cime du plus petit arbrisseau, mais leur organisation n’en est pas moins la même.

 

Et sachez bien qu’il n’est pas, dans tout le règne végétal, de famille qui soit aussi précieuse à l’homme que celle des graminées. Le pain, qui tient une place si importante dans l’alimentation des peuples civilisés, est produit par une herbe ; le blé, l’orge, le seigle, l’avoine, le maïs et le riz ne sont pas autre chose que des herbes de différentes espèces ; il en est de même de la canne à sucre, et il me faudrait faire un long chapitre pour vous décrire toutes les graminées qui contribuent à la satisfaction des besoins de l’homme, un chapitre qui tiendrait trop de place dans notre petit volume et qui ne m’en laisserait plus assez pour vous parler d’autres plantes dont l’usage ne serait pas moins précieux, et dont on n’a pas encore essayé la culture.

 

Disons pourtant quelques mots sur le bambou, car il faut nécessairement le placer au nombre des graminées qui offrent le plus d’intérêt par les services qu’elles rendent ; ce n’est pas comme plante alimentaire que nous en parlons ainsi ; mais les divers usages auxquels le bambou est employé, en Chine et dans l’Inde, sont tellement nombreux qu’il n’est pas de végétal dont l’utilité soit plus incontestable.

 

Le bambou est aux habitants des contrées méridionales de l’Asie et de l’archipel Indien, ce que différents palmiers sont pour les indigènes de certaines parties de l’Afrique et de l’Amérique du Sud. Je ne crois pas que la nature ait fait aux peuples qui habitent cette région un cadeau plus précieux et dont la valeur se manifeste sous des formes plus variées. Pour vous en donner un aperçu, examinons quelques-uns des usages auxquels le bambou est appliqué.

 

Les jeunes pousses de quelques espèces sont coupées à l’époque où elles viennent de paraître, et mangées de la même manière que nous le faisons des asperges ; la tige encore verte, mais parvenue au terme de sa croissance, forme d’élégants étuis dans lesquels on peut transporter des fleurs à des centaines de milles, grâce à l’humidité qui s’exhale de leur paroi. Lorsque, étant mûre, la tige a durci, on en fait des cannes, des arcs, des flèches, des carquois, des hampes de lance, des perches pour porter les palanquins, des mâts de vaisseaux, des ponts légers et une foule d’autres objets ; on construit, avec les tiges les plus fortes, des palissades épaisses, que l’artillerie seule est capable de détruire. Les Malais, en pratiquant sur ces tiges des entailles régulièrement espacées, en font des échelles d’une légèreté merveilleuse, et par conséquent très-faciles à transporter. Broyées dans l’eau et réduites en pâte, les feuilles composent la matière du papier de Chine, à laquelle on ajoute seulement un peu de coton brut, lorsqu’on veut obtenir une qualité supérieure. Les feuilles des espèces moins élevées sont employées par les Chinois pour doubler leurs boîtes à thé. On fait encore avec le bambou des étuis à papier, des conduits pour les eaux : divisée en lanières, sa tige fournit les éléments de plusieurs espèces de paillassons, ou plutôt de diverses nattes de la plus grande solidité ; on en fabrique des jalousies pour les fenêtres, des corbeilles, des paniers, jusqu’à des voiles pour les bateaux, et les Chinois sculptent les brins des plus forts, qu’ils travaillent avec infiniment d’habileté. Mais c’est surtout comme matériaux de construction que les bambous sont précieux ; ils forment dans l’Inde les murailles et les charpentes de la plupart des maisons des indigènes ; les planchers sont faits avec des tiges d’une grosseur de trente à trente-cinq centimètres, placées à côté les unes des autres et recouvertes de lattes de vingt-cinq millimètres de largeur, fixées aux lambourdes avec des filaments de rotang9. Un chaume de bambous fendus par morceaux très-minces, de deux mètres de long, recouvre la charpente et forme la toiture. Une autre manière plus ingénieuse de couvrir les maisons, toujours avec des tiges de bambou, consiste à fendre ces tiges en deux et à placer alternativement la partie convexe et la partie concave du côté de la charpente, en ayant soin de poser le bord de l’une de ces auges dans celle qui est tournée de façon à constituer une gouttière. Tels sont, d’après un écrivain habile, les principaux usages auxquels le bambou est employé dans l’Inde ; mais ce n’est pas la dixième partie des services qu’il rend aux Hindous, aux Chinois et à tous les insulaires de l’archipel Indien.

 

On connaît plusieurs espèces de bambous, peut-être bien une cinquantaine ; quelques-unes sont originaires de l’Afrique et de l’Amérique du Sud, mais le plus grand nombre appartient à l’Asie méridionale, qui est la véritable patrie de ces arbres gigantesques. Il s’en trouve parmi elles dont la tige est mince et flexible, tandis que les autres sont ligneuses et résistantes ; et l’on en voit de toutes les tailles, depuis le bambou nain, dont le chaume, à peine aussi gros que celui du blé, n’atteint pas plus de soixante centimètres de hauteur, jusqu’au bambusa maxima, qui est de la grosseur d’un homme, et qui s’élève à trente et quelques mètres, ainsi que nous l’avons dit plus haut.





9 Plante de la famille des palmiers, et qui a le port d’une graminée ; quelques espèces de rotang fournissent une filasse grossière avec laquelle on fait des câbles tellement forts qu’ils servent à attacher les éléphants indomptés.



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