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Ossaro avait passé toute sa vie dans une contrée où les bambous sont très-communs, et il connaissait parfaitement tous les usages auxquels ces plantes sont employées dans l’Inde. Il n’était pas un vase, un ustensile quelconque, depuis un tonneau jusqu’à une écuelle, depuis un étui à bétel jusqu’à une table ou une chaise, qu’il ne pût confectionner avec l’une ou l’autre des espèces de bambous qu’il rencontrait sur son chemin.
Comme nos voyageurs traversaient un endroit où l’eau n’était pas rare, Ossaro se contenta d’emporter un tout petit vase de bambou, formé d’un morceau de tige pouvant contenir seulement un ou deux litres, afin de ne pas souffrir de la soif, si par hasard ils avaient besoin de boire au moment où ils seraient éloignés de la rivière.
Bientôt il prouva qu’en se servant du bambou il aurait pu se passer de l’assistance des Mechs. Dans l’après-midi, nos voyageurs s’étant trouvés dans la même position que le matin, Ossaro se mit en mesure de leur faire passer l’eau sans le secours de personne. Il ne s’agissait plus d’un affluent de la rivière dont ils suivaient les bords, mais de la rivière elle-même, qui, décrivant une courbe énorme, les aurait obligés à faire un vaste circuit et à franchir des marécages d’un accès difficile et dangereux.
Ossaro proposa aux deux chasseurs de plantes de traverser le fleuve, au lieu de s’engager dans les marais qui s’étendaient sur ses bords. Karl et Gaspard ne demandaient pas mieux que de suivre le conseil de l’Hindou ; seulement la rivière était large, et ils n’apercevaient aucun indigène qui pût leur prêter une peau de buffle ou un bateau ; mais il y avait dans le voisinage un bouquet de bambous de grande espèce, que leur désignait le Shikarri.
« Est-ce que vous penseriez à construire un radeau avec ces bambous ? lui demanda le botaniste.
– Oui, Sahib, lui répondit l’Indien.
– Mais cela prendra bien du temps.
– Une demi-heure tout au plus, Sahib. »
Le guide se mit à l’œuvre, et, comme il l’avait promis, au bout d’une demi-heure, trois petits radeaux étaient prêts à être lancés sur la rivière. Ils consistaient simplement en quatre morceaux de bambou, réunis avec des bandes de rotang, et qui formaient une plate-forme carrée suffisamment large pour qu’un homme pût s’établir au centre. Les bambous, étant creux et fermés à chacune de leurs extrémités, surnageaient nécessairement et déplaçaient un volume d’eau assez considérable pour que le poids d’une personne ne les fît pas enfoncer.
Chacun de nos voyageurs, ayant assujetti son bagage sur ses épaules, se chargea du petit radeau qui lui était destiné, et le porta vers la rivière ; l’instant d’après, Karl et Gaspard, précédés du Shikarri, flottaient sur l’eau qu’ils agitaient avec leurs pieds et leurs mains, suivant les instructions de leur guide ; si bien qu’après avoir patouillé comme des canards, tout en riant comme des fous, ils se trouvèrent tous les trois sur la rive opposée, où ils abordèrent sains et saufs. Quant à Fritz, qui était arrivé le premier, il avait passé à la nage, sans s’inquiéter du courant et sans avoir besoin de personne.
Comme il fallait repasser la rivière un peu plus loin, chacun de nos voyageurs emporta son radeau ; et, après avoir fait une seconde traversée, nos amis se retrouvèrent sur la rive qu’ils suivaient quelques heures auparavant, mais au delà des marécages qui leur avaient barré le chemin. C’est ainsi que chaque jour Ossaro avait l’occasion d’étonner les deux frères par quelque procédé ingénieux qui les tirait d’embarras, et où il était rare que le bambou ne jouât pas un nouveau rôle.
Mais une plus grande surprise leur était réservée à l’occasion d’un de ces tigres dont la présence, ainsi que nous l’avons dit, suffit pour que tout un village passe des mois entiers dans la consternation. Chaque semaine ce sont de nouvelles preuves de la rapacité de l’ennemi : les vaches, les bouvillons disparaissent, il n’est personne qui n’ait à gémir de la perte de quelque animal domestique ; on ne parle plus d’autre chose, et la frayeur est à son comble. Cependant, lorsque ces razzias continuelles ont duré plusieurs mois, la population exaspérée se décide enfin à traquer le ravisseur et à essayer de le détruire. Tous les hommes se rassemblent, et il est rare que plusieurs d’entre eux ne perdent pas la vie dans ce combat à outrance, où les blessés, quand par hasard ils guérissent, n’en restent pas moins estropiés jusqu’à la fin de leurs jours.
Parfois la chose est plus grave encore : au lieu d’enlever seulement quelques têtes de bétail, le tigre emporte l’un des habitants du village, et si le malheur veut qu’il ne soit pas tué immédiatement, on peut être certain que le monstre ne manquera pas de recommencer. Il est étrange, et c’est malheureusement vrai, que le tigre qui une fois a goûté de la chair humaine, la préfère à n’importe quelle autre, et emploie tous les moyens imaginables pour se procurer cette nourriture favorite. De pareils tigres ne sont pas très-rares dans l’Inde, où ils sont désignés par les naturels sous le nom significatif de mangeurs d’hommes.