Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XV ATTAQUE DU MANGEUR D’HOMMES

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XV

ATTAQUE DU MANGEUR D’HOMMES

Le chemin que suivaient nos voyageurs les conduisit à un village situé dans l’une des parties les plus écartées de la forêt. Ils furent accueillis avec enthousiasme par les habitants de cette pauvre bourgade, qui, ayant appris leur arrivée, étaient venus à leur rencontre en les saluant d’acclamations joyeuses.

 

Karl et Gaspard, qui ne comprenaient pas le langage des indigènes, étaient fort surpris d’un pareil accueil et demandèrent à Ossaro quel pouvait être le motif de ces démonstrations.

 

« C’est un mangeur d’hommes, répondit le Shikarri.

 

– Un mangeur d’hommes ? s’écria le botaniste.

 

– Oui, Sahib, dans les jungles. »

 

Les deux frères n’en furent pas plus avancés ; que voulait dire Ossaro, avec son mangeur d’hommes ? Ni Karl ni Gaspard ne s’attendaient à trouver des anthropophages dans cette partie du monde, et ils interrogèrent de nouveau le Shikarri.

 

Ce dernier leur répondit qu’il s’agissait d’un tigre, qui avait déjà tué et dévoré un homme, une femme et deux enfants, sans parler d’un nombre considérable d’animaux domestiques. Il y avait plus de trois mois qu’il était fixé dans les environs, et depuis cette époque la terreur qu’il avait répandue dans le pays était si grande, que plusieurs familles avaient quitté le village, et que ceux des habitants qui étaient restés s’enfermaient chez eux dès que le jour commençait à baisser, et n’osaient plus en sortir jusqu’au lendemain matin. Cette précaution n’avait pas toujours suffi, car le tigre avait brisé dernièrement la frêle muraille de bambou dont est construite la demeure des indigènes, et avait enlevé un enfant sous les yeux mêmes de sa famille éplorée.

 

Les timides habitants de ce village s’étaient réunis à plusieurs reprises pour tâcher de se délivrer de cet effroyable ennemi ; chaque fois ils l’avaient trouvé dans son repaire ; mais l’insuffisance de leurs armes, joint à leur manque d’adresse, avait toujours permis au tigre d’échapper à leurs attaques ; je dirai plus, ces tentatives infructueuses avaient fourni à la bête féroce l’occasion d’un nouveau triomphe, car, dans l’une de ces chasses, un homme avait péri et plusieurs avaient été blessés.

 

On comprend donc la joie de ces malheureux, quand ils apprirent l’arrivée de nos voyageurs. Ossaro expliqua aux deux frères le motif de cette joie fort naturelle, car elle était fondée sur l’espoir qu’avaient ces pauvres gens d’être enfin délivrés de leur terrible voisin. C’est avec un juste orgueil qu’Ossaro donna cette explication au botaniste et qu’il promit aux villageois de se rendre à leur désir en supposant que les jeunes Sahibs voulussent bien s’arrêter quelque temps parmi eux et lui permettre de tenter l’aventure. Karl ne fit aucune objection à la demande du Shikarri, et Gaspard fut enchanté en pensant qu’il allait être témoin d’une chasse d’un nouveau genre. Il fut donc résolu que nos voyageurs resteraient jusqu’au lendemain matin, puisque c’était pendant la nuit qu’Ossaro devait exécuter sa promesse.

 

Karl et Gaspard s’attendaient à voir leur camarade faire usage du procédé qui, dernièrement, lui avait si bien réussi. Tout d’abord, Ossaro en avait eu l’intention ; mais, après avoir interrogé les habitants du village, il lui fallut renoncer à l’emploi de cette méthode : on ne trouvait pas dans les environs un seul arbre avec lequel on pût faire de la glu ; pas de figuiers, pas de houx : il était donc impossible de songer au moyen qui avait tant amusé nos deux chasseurs de plantes.

 

Mais que faire en pareille circonstance ? Le Shikarri devait-il renoncer au projet de détruire le mangeur d’hommes, et abandonner les villageois à leur malheureux sort ? Non pas ! son orgueil et son bon cœur s’y opposaient également ; sa réputation était engagée au succès de l’entreprise, et son humanité lui commandait de faire tout ce qui était en son pouvoir pour venir au secours de ses semblables. Karl et Gaspard, en outre, s’intéressaient vivement à la chose ; ils lui promettaient de lui prêter assistance et de le secondes de tous leurs efforts. Tout le monde se mit à ses ordres, et ce fut à qui travaillerait avec le plus d’ardeur et lui obéirait au moindre signe. En face du village se trouvait une petite plaine découverte, et c’est là qu’Ossaro établit le champ de ses opérations.

 

Il commença par faire apporter quatre énormes poteaux qu’il fit placer aux quatre angles d’un espace dont l’étendue pouvait être de trois mètres carrés. Ces pièces de bois se terminaient chacune par une fourche et furent solidement enfoncées dans la terre. Sur les fourches ainsi dressées, le chasseur fit placer de grosses poutres que l’on fixa au moyen de fortes lanières de cuir ; on creusa ensuite de profondes tranchées d’un poteau à l’autre, et des bambous de dix centimètres d’épaisseur y furent plantés à une distance de huit à dix centimètres. Lorsqu’on eut bien battu la terre au pied de ces bambous, afin de leur donner de la solidité, on en posa de pareils en travers des poutres que soutenaient les poteaux, et, quand on eut fermement attaché ces espèces de chevrons aux pièces de bois principales, la construction fut terminée. Cet édifice ressemblait à une grande cage dont la porte aurait été oubliée ; mais c’était un oubli volontaire, car l’animal à propos duquel on avait fait cette cage ne devait pas y entrer.

 

Une fois cette opération finie, Ossaro demanda aux villageois qu’on lui procurât une chèvre qui eût de petits chevreaux, ce qui n’était pas difficile, et une de ces peaux de buffle remplie d’air, que les gens du pays emploient en guise de bateaux.

 

La nuit approchait lorsque tout fut préparé suivant les indications du Shikarri, et le chasseur n’avait pas de temps à perdre ; il se fit aider par les villageois, entra le plus vite possible dans la peau de buffle, dont les quatre jambes lui servirent de manches et de culotte, puis il ramena la tête et les cornes sur son front, de manière à placer devant ses yeux les ouvertures où ceux du buffle se trouvaient autrefois.

 

Ainsi métamorphosé, le Shikarri pénétra dans la cage, en ayant soin d’y faire entrer la chèvre ; les bambous qui avaient été enlevés pour qu’il pût s’introduire dans l’enclos furent replacés immédiatement ; lorsqu’ils furent assez bien assujettis pour qu’on ne pût pas les ébranler, chacun rentra dans sa maison, et le chasseur et la chèvre furent livrés à eux-mêmes.

 

Un étranger qui, par hasard, aurait passé auprès de la cage, aurait cru tout bonnement qu’elle renfermait un buffle et une chèvre ; toutefois, en y regardant de plus près, il se serait aperçu que le buffle tenait étroitement serrée dans l’un de ses pieds de devant une forte lance de bambou, ce qui n’eût pas manqué de le surprendre.

 

Le soleil était couché, l’ombre commençait à couvrir la prairie, les habitants du village avaient éteint leurs lumières, et, la porte bien close, ils attendaient avec anxiété le résultat des préparatifs du chasseur. De son côté, Ossaro n’était pas moins inquiet, non pas pour lui, car il se savait à l’abri du danger, mais il craignait que le tigre, en ne venant pas ne lui fît manquer l’occasion d’exhiber son adresse.

 

Il espérait néanmoins n’être pas désappointé ; les habitants lui avaient assuré que le tigre venait rôder toutes les nuits pendant plusieurs heures autour de leur village, à moins qu’il n’eût réussi la veille à leur enlever quelque tête de bétail ; dans ce dernier cas, ayant apaisé sa faim, il restait quelque temps sans revenir ; mais comme il y avait déjà plusieurs jours qu’il avait opéré sa dernière capture, les villageois l’attendaient cette nuit même.

 

S’il approchait du village, Ossaro était bien sûr que le tigre viendrait donner dans le piège qu’il lui avait tendu ; la chèvre qui, pour la première fois, était séparée de ses chevreaux, les appelait sans cesse d’une voix plaintive, et le Shikarri ne doutait pas que la bête féroce n’accourût à cette voix, car il connaissait par expérience la prédilection marquée du tigre pour le bifteck de chèvre.

 

L’incertitude où était le Shikarri ne devait pas durer longtemps ; il y avait à peine une demi-heure qu’il était dans sa peau de buffle, quand un grondement sonore se fit entendre à la lisière de la forêt et lui annonça la présence du tigre. À cette voix bien connue, la chèvre se mit à bondir follement autour de la cage et à pousser de cris désespérés. C’était précisément ce que désirait le chasseur. Le tigre n’avait pas besoin de renseignements plus exacts, à l’instant même, prenant le petit trot, il se dirigea vers l’endroit où la chèvre était placée. Nul besoin, pensait-il, d’examiner les lieux : il y avait trop longtemps qu’il exerçait dans ces parages une domination incontestée, pour avoir à craindre qu’on essayât de le combattre ; il avait faim, la chèvre qu’il venait d’entendre lui fournissait un excellent souper ; c’était une raison suffisante pour qu’il n’hésitât pas à s’emparer de la bête ; et en quelques bonds il fut près de la cage.

 

Intrigué par cet objet bizarre, il s’arrêta tout à coup pour en faire l’examen. Le ciel était clair, et non-seulement la lune permettait à l’animal de voir ce qu’il y avait dans la cage, mais elle donnait à Ossaro la faculté de suivre tous les mouvements du tigre.

 

« C’est une clôture que ces bonnes gens auront faite, pensa celui-ci, afin d’empêcher ce buffle et cette chèvre de s’égarer dans les bois, peut-être même avec l’intention de les préserver de ma griffe. Ils paraissent avoir apporté beaucoup de soin à la construction de leur édifice ; nous verrons bien si les murailles en sont assez solides pour m’empêcher d’y pénétrer. »

 

Tout en faisant ces réflexions, le tigre s’approcha de la cage ; il se dressa sur ses pattes, saisit l’un des barreaux avec ses griffes et s’efforça de l’ébranler. Le bambou, aussi fort qu’une barre de fer, ne céda pas même à la puissance du félin, qui fit le tour de la clôture, en cherchant à découvrir la porte de cette singulière palissade et en s’efforçant à plusieurs reprises de s’y frayer un passage.

 

Mais vains efforts ; la clôture n’avait pas d’issue et les bambous résistaient toujours. Voyant l’impossibilité de pénétrer dans cette enceinte, le tigre essaya de saisir la chèvre en introduisant la patte dans l’intervalle qui séparait les bambous ; mais la chèvre se réfugia vivement à l’autre extrémité de la cage et parvint à esquiver les griffes qui cherchaient à l’atteindre. La bête féroce se fût également contentée de mettre sa patte sur le buffle, dont un morceau eût fort bien fait son affaire ; mais celui-ci ne bougeait pas du centre de la cage et paraissait bien moins effrayé que sa compagne. Il y avait là, sans aucun doute, matière à réflexion, car le sang-froid du buffle n’était pas ordinaire ; mais le tigre se préoccupait tellement de la chèvre qu’il ne s’arrêta pas à ce fait assez étrange.

 

Tout à coup, néanmoins, le buffle, sortant de son immobilité, se dirigea vers l’agresseur ; le tigre, ayant l’espoir de le saisir, étendit son énorme patte, qui pénétra dans la cage ; mais à sa grande surprise un instrument aigu lui déchira le museau, et produisit un bruit sec en lui frappant les dents. Ce ne pouvait être que la corne du buffle ; et pourtant, comment se faisait-il que cette corne l’ayant blessé, il n’eût pas même effleuré la peau de son adversaire ? Peu importe : rendu furieux par la douleur, exaspéré par l’impuissance de ses efforts, le tigre abandonna la chèvre et dirigea son attention vers l’animal dont il voulait tirer vengeance. C’est alors que, s’imaginant qu’il pouvait pénétrer dans la cage en s’y introduisant par le haut, il sauta d’un bond sur les poutrelles qui en formaient la toiture. Le buffle ne demandait pas autre chose ; le ventre d’un blanc pur qui s’étendait au-dessus de lui offrait une large cible à cette terrible corne dont il avait déjà frappé l’assaillant. Rapide comme une flèche, l’arme puissante du buffle s’enfonça entre les côtes du tigre, dont le sang jaillit avec force ; un effroyable cri s’échappa de la poitrine de la bête agonisante, qui se débattit pendant quelques minutes ; puis un silence profond succéda au râlement suprême du tigre, et la roideur de la mort à ses dernières convulsions. Un coup de sifflet d’Ossaro appela tous les villageois, qui accoururent délivrer le Shikarri et la chèvre. Le cadavre du mangeur d’hommes fut traîné dans le village au milieu d’acclamations triomphales, et le reste de la nuit fut consacré à des réjouissances de toute espèce.

 

Les villageois, dans leur gratitude, offrirent à Ossaro tous les privilèges que la qualité d’indigène pouvait assurer parmi eux, et lui prodiguèrent, ainsi qu’à ses deux compagnons, tous les soins que put imaginer l’hospitalité la plus touchante.


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