Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XVI AVENTURE DE KARL AVEC UN OURS AUX GRANDES LÈVRES

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XVI

AVENTURE DE KARL AVEC UN OURS AUX GRANDES LÈVRES


Le lendemain matin, nos voyageurs se remirent en route au point du jour, et, après avoir traversé quelques champs cultivés, ils s’enfoncèrent de nouveau dans les forêts vierges qui couvrent la plupart des coteaux et des vallées du Téraï.

 

Le chemin qu’ils parcoururent dans cette première journée les fit passer alternativement du sommet des collines au fond de gorges étroites et profondes ; ils trouvaient presque toujours dans ces vallons sauvages un ruisseau dont ils suivaient les bords, ou qu’ils franchissaient parfois à gué, parfois au moyen de ponts naturels, formés par les racines traînantes de diverses espèces de figuiers.

 

Bien qu’ils atteignissent graduellement un niveau plus élevé, la végétation conservait, malgré cela, tous les caractères de la flore tropicale ; ils rencontraient à chaque pas des arums aux larges feuilles, des pothos, des bambous et des bananiers sauvages. Des épiphytes, des lianes flexibles, de charmantes orchidées enveloppaient le tronc des arbres, ou suspendaient aux branches leurs festons élégants, qui formaient au-dessus du sentier un réseau inextricable.

 

Ce fut l’occasion d’une ample récolte pour nos chasseurs de plantes. Une grande quantité d’espèces rares étaient couvertes de graines ; le botaniste les recueillit avec soin et les déposa le soir même en un lieu sûr, où il devait les reprendre à son retour, ainsi que nous l’avons dit plus haut. Quant à celles qui étaient en fleurs, Karl en prit note, écrivit sur son carnet de voyage les caractères qu’elles présentaient, et leur situation, afin de pouvoir les retrouver lorsqu’il reviendrait de la montagne, car il était probable qu’à cette époque leur graine serait à maturité.

 

Vers midi nos voyageurs s’arrêtèrent avec l’intention de goûter. L’endroit qu’ils avaient choisi pour se reposer était un massif de beaux magnolias pourpres, dont les fleurs largement épanouies répandaient un doux parfum dans l’air. Un ruisseau limpide traversait en murmurant cet admirable bosquet, et produisait une fraîcheur bienfaisante par la rapidité de sa course. Les trois jeunes gens venaient de se débarrasser de leurs bagages et se disposaient à satisfaire leur appétit, lorsqu’ils entendirent remuer quelque chose au milieu des broussailles qui se trouvaient de l’autre côté de l’eau.

 

Gaspard et l’Indien, toujours prêts à chasser, reprirent immédiatement l’un son fusil, l’autre son arc et ses flèches, et tous deux s’éloignèrent, sans s’inquiéter du botaniste, qui resta tout seul. Karl n’éprouvait d’ailleurs aucune envie de les suivre ; il avait beaucoup travaillé depuis le matin pour recueillir des semences de toutes espèces, il était si fatigué qu’il pensait à bivaquer dans l’endroit où il se trouvait alors et à y passer la nuit. Cependant avant de céder à la fatigue, il voulut essayer d’un cordial qu’il avait emporté sur la foi d’un ami, et qui passait pour rendre immédiatement des forces aux personnes épuisées par la marche ou par des travaux accablants. Ce spécifique merveilleux, qui n’était autre chose que du piment infusé dans du vinaigre, avait tant de vertu, suivant l’ami du Bavarois, qu’il suffisait au voyageur exténué d’en avaler deux ou trois gouttes dans un verre d’eau pour oublier à l’instant même tout sentiment de lassitude. Le botaniste résolut de mettre à l’épreuve les propriétés bienfaisantes de son piquant vinaigre, prit sa bouteille et sa timbale et s’approcha du ruisseau.

 

Le lit de cette petite rivière n’avait pas plus d’un ou deux mètres de large, mais il était excessivement profond, bien qu’il ne renfermât qu’une très-petite quantité d’eau. Karl avait descendu l’un des bords escarpés de la ravine, et se baissait pour emplir sa timbale, lorsqu’il entendit la voix de deux chasseurs qui paraissaient être à la poursuite de quelque gibier intéressant. Un coup de feu partit à peu de distance du botaniste, et les cris de Gaspard suivirent de près la détonation qui venait de se faire entendre.

 

Karl se releva aussitôt et pensa qu’il pouvait se rendre utile aux chasseurs en barrant le passage à l’animal, qui, d’après la voix de Gaspard et la direction du coup de fusil, paraissait venir de son côté.

 

Il aperçut en effet une bête assez grosse, au pelage noir et touffu, et marqué de blanc sur la poitrine. Au premier coup d’œil, il prit cette bête pour un ours ; mais une bosse que l’animal portait sur les épaules fit croire au botaniste qu’il était dans l’erreur ; il ne se donna pas le temps, du reste, de l’examiner avec soin ; il était trop près de l’animal pour se permettre de le contempler à loisir, et, au lieu de l’arrêter au passage, comme il en avait eu l’intention, Karl fit tous ses efforts pour s’éloigner au plus vite.

 

Son premier mouvement fut de sortir du ravin en gravissant la berge ; l’animal accourait en ligne droite, et le seul moyen d’éviter une rencontre qui pouvait être dangereuse, c’était de fuir en toute hâte ; Karl s’efforça donc de remonter sur la rive, mais la côte escarpée qui formait le bord du ruisseau était humide et glissante ; au moment où le botaniste allait en gagner le sommet, les pieds lui manquèrent et il retomba au fond de la ravine beaucoup plus vite qu’il n’en était sorti.

 

L’animal, pendant ce temps-là, avait gagné du terrain, et, au moment où le collecteur de plantes termina sa glissade, il se trouva face à face avec l’ours qu’il avait voulu fuir, car c’était bien un ours comme il l’avait pensé tout d’abord.

 

Deux mètres à peine le séparaient de la bête ; le fond du ravin était trop étroit pour qu’on pût y passer à deux, et Karl était sans armes.

 

La situation devenait embarrassante, et le danger trop imminent pour qu’on pût réfléchir au moyen de le parer. L’ours était déjà debout et se préparait à l’attaque en grondant avec fureur ; son bras puissant était levé, et ses ongles allaient toucher le botaniste, quand celui-ci, avançant la bouteille qu’il tenait à la main, en frappa l’ours au front. Un cliquetis de morceaux de verre, qui tombaient sur les cailloux, indiqua le triste sort que venait d’avoir la bouteille, dont le contenu, fort heureusement, inondait la tête de l’ours.

 

L’animal poussa un cri effroyable, aussi effroyable qu’un ours peut le faire dans sa plus grande terreur, puis, tournant sur ses talons, il escalada prestement la pente que le botaniste n’avait pu gravir, et il allait disparaître au milieu des broussailles, lorsque Gaspard, étant survenu, lui tira un coup de fusil qui, à son tour, le fit dégringoler jusqu’au fond du ruisseau.

 

Karl put alors examiner la bête dont le cadavre gisait à ses pieds ; quelle ne fut pas sa surprise en, voyant que ce qu’il avait pris pour une bosse était deux petits oursons qui avaient roulé avec leur mère et qui tournaient autour de la morte en poussant des cris aigus et en montrant les dents ? Mais Fritz arriva sur ces entrefaites, et, les saisissant à la gorge, il eut bientôt mis fin à leurs démonstrations hostiles.

 

Gaspard dit alors au botaniste qu’au moment où on les avaient aperçus, les deux oursons jouaient sur l’herbe, à quelques pas de leur mère ; au bruit qu’il avait fait en déchargeant son fusil, l’ours, qui n’avait pas été blessée, avait pris ses petits l’un après l’autre dans sa gueule, les avait jetés sur ses épaules et avait disparu avec ce précieux fardeau.

 

L’animal qui venait de tomber sous la balle de Gaspard était l’ours aux grandes lèvres (ursus labiatus), que l’on désigne également sous le nom d’ours paresseux ; le premier de ces noms lui vient de ce que ses lèvres sont extensibles et peuvent se projeter au delà de ses mâchoires pour saisir les aliments qu’il veut prendre. Sa laideur particulière et ses façons grotesques, jointes à la facilité avec laquelle on peut le dresser à faire certaines mômeries, le font rechercher des bateleurs indiens, d’où il résulte qu’on le nomme aussi l’ours des jongleurs.

 

Cet animal est couvert d’un poil très-long et presque hérissé ; il est noir sur tout le corps, excepté sous la gorge, où il est marqué d’une tache blanche qui a la forme d’un Y. Sa taille est à peu près la même que celle de l’ours noir d’Amérique, dont il partage les habitudes. Il n’attaque jamais l’homme, si ce n’est pour se défendre : encore faut-il qu’il ait été blessé ou qu’il soit poursuivi de très-près ; si Karl avait pu lui laisser le passage libre, il est certain que la mère des deux oursons n’aurait pas cherché à le rejoindre, malgré la fureur où l’avait mise le coup de fusil de Gaspard.


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