Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XVII OSSARO DANS UNE POSITION CRITIQUE

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XVII

OSSARO DANS UNE POSITION CRITIQUE


Karl et Gaspard étaient encore penchés au-dessus des deux oursons que Fritz avait étranglés, lorsque des cris perçants vinrent frapper leurs oreilles. C’était bien la voix d’Ossaro qu’entendaient les deux frères, et il fallait que le pauvre Shikarri fût tombé dans quelque piège ou qu’il fût poursuivi par un animal bien dangereux, car au milieu de ses cris on distinguait ces mots qu’il répétait continuellement : « Au secours, Sahibs ! au secours ! »

 

Le botaniste prit sa carabine, Gaspard rechargea son fusil, et en moins d’un instant ils découvrirent Ossaro. À leur grande satisfaction, ils n’aperçurent ni panthère, ni lion, ni tigre, ni aucun animal qui pût motiver leur inquiétude ; et cependant l’Hindou criait toujours et sautait, dansait, gesticulait avec fureur, comme s’il se fût débattu contre un ennemi invisible. Jamais saltimbanque n’avait montré plus de souplesse et plus d’agilité ; jamais clown n’avait bondi avec plus de verve et ne s’était livré à des contorsions plus grotesques. Les deux frères auraient bien ri en le voyant, si les cris du malheureux n’avaient exprimé la crainte et la douleur ; il était certain que le Shikarri éprouvait une souffrance réelle ou courait un danger qu’il ne pouvait pas exprimer. Karl et Gaspard s’élancèrent donc vers le pauvre Ossaro, dont la conduite leur fut bientôt expliquée : un nuage mobile entourait la tête du jeune chasseur et lui formait une auréole bourdonnante, qu’il cherchait à éloigner sans pouvoir y parvenir. En voyant que c’était tout simplement à un essaim d’abeilles qu’il fallait attribuer les gambades et les mouvements désordonnés du Shikarri, les deux frères, jusque-là fort sérieux, ne purent s’empêcher d’éclater de rire. Mais Ossaro ne fut pas du tout satisfait de la manière dont les Sahibs prenaient part à sa détresse ; l’aiguillon des abeilles l’avait piqué de façon à aigrir son humeur, et la gaieté des deux Bavarois l’exaspéra complètement. Il résolut de leur donner un échantillon de ses tortures et de leur faire sentir que la chose était peu divertissante ; il se précipita du côté des rieurs, et entraîna vers eux l’essaim d’abeilles dont il était environné.

 

Cette manœuvre inattendue de la part d’Ossaro mit fin à la gaieté de ses compagnons ; et l’instant d’après, au lieu de rire aux dépens du malheureux Hindou, Karl et Gaspard, devenus également victimes des abeilles, dansaient à leur tour comme de véritables acrobates. Jusqu’à Fritz lui-même, qui sautait en hurlant et se mordillait les jambes avec fureur, comme si tout à coup il fût devenu enragé.

 

Karl et Gaspard commençaient même à s’inquiéter du nombre de leurs ennemis et à sentir que leur vie pouvait bien être en péril.

 

Et comment en finir avec ces maudites bêtes ? Elles s’attachaient d’autant plus à eux qu’ils se démenaient d’avantage ; ils avaient beau courir, elles les suivaient partout, bourdonnaient à leurs oreilles et enfonçaient leur dard empoisonné sur toutes les parties du corps de leurs victimes qui leur étaient accessibles.

 

Nos deux frères ne prévoyaient pas quand et comment se terminerait leur supplice, et il est probable qu’ils seraient morts en proie à d’horribles tortures, si l’Hindou ne s’était avisé d’un moyen qui devait leur réussir. Tout à coup il courut vers un endroit où le ruisseau, entravé dans son cours, formait une nappe d’eau assez profonde, et s’y plongea sans hésiter ; Karl et Gaspard imitèrent son exemple, et tous les trois, ayant de l’eau jusqu’aux lèvres, enfoncèrent la tête à plusieurs reprises dans l’étang, et firent si bien que les abeilles, ne voulant pas être noyées, prirent leur vol une à une et s’enfuirent dans les bois.

 

Après être restés assez longtemps au bain pour être bien sûrs que leurs ennemis ne viendraient pas les retrouver, nos voyageurs sortirent de l’eau et se séchèrent sur la rive. Ils auraient pu rire cette fois de leur mine assez piteuse ; mais la souffrance qu’ils éprouvaient toujours les empêchait de jouir du côté plaisant de l’aventure, et ils revinrent d’assez mauvaise humeur au bosquet de magnolias où ils avaient laissé leurs bagages.

 

Tout en marchant, Ossaro leur apprit comment il s’était fait que les abeilles étaient venues l’assaillir. Lorsqu’il avait entendu la détonation du fusil de Gaspard et le bruit qui résultait du combat de Fritz avec les deux oursons, il s’était mis à courir de toutes ses forces vers l’endroit où le vacarme avait lieu. Dans sa précipitation, il regardait à peine devant lui, et se heurta contre un nid d’abeilles qui était suspendu à une liane placée en travers du sentier ; l’Hindou, en s’empêtrant dans le réseau qui lui barrait le passage, lui imprima une secousse violente et le fît tomber par terre. Le nid se mit en morceaux et les abeilles furieuses bourdonnèrent avec rage autour du malheureux qui avait amené ce désastre. C’est alors qu’Ossaro avait appelé ses compagnons ; Karl et Gaspard savaient la suite de l’histoire et avouèrent combien ils regrettaient les rires dont ils avaient accueilli les souffrances de leur pauvre camarade. Ossaro, qui, de son côté, se reprochait la malice qu’il avait eue de faire piquer les deux Sahibs, s’empressa de chercher une herbe qu’il trouva dans la forêt, et dont la sève les soulagea immédiatement.


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