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La sollicitude maternelle que l’ours avait déployée à l’égard de ses petits, en cherchant à les soustraire au danger qui les menaçait, avait rempli les chasseurs d’admiration ; maintenant qu’ils étaient de sang-froid, ils regrettaient sincèrement d’avoir tué la pauvre bête ; mais la chose était faite, il n’y avait plus à y songer ; d’ailleurs Ossaro leur apprit que les habitants de cette région considèrent les ours comme des animaux nuisibles. Non pas qu’on ait à craindre qu’ils attaquent les troupeaux ou la basse-cour ; mais ils sortent de leur retraite un peu avant la moisson et ravagent les récoltes, s’introduisent jusque dans les jardins, où ils dévorent et bouleversent tout ce que renferme l’enclos.
La conscience des deux frères fut bientôt tranquillisée à l’égard de l’ours, qui d’abord avait excité leur pitié. Mais ils n’en revinrent pas moins sur ce fait assez curieux que leur avait offert la pauvre bête, en emportant ses deux petits sur son dos pour les mettre à l’abri du danger. Karl avait lu quelque part que cette habitude est commune à diverses espèces d’animaux, par exemple au tamanoir ou grand fourmilier de l’Amérique du Sud, à l’opossum, à la plupart des singes, et les deux frères convinrent que c’était l’un des traits les plus touchants du caractère des bêtes, et la preuve que les plus sauvages d’entre elles sont susceptibles d’affection.
Il arriva, par hasard, que le même jour un semblable exemple de tendresse maternelle fut donné à nos trois voyageurs, et dans une circonstance où le dévouement de la pauvre mère fut couronné de succès.
Ils avaient fini leur journée de marche et se reposaient à l’ombre d’un talauma, sorte de magnolier à grandes feuilles qui se trouvait placé au bord d’une petite clairière. La course avait été rude pour nos chasseurs de plantes ; ils étaient maintenant au pied des hautes montagnes, et, bien qu’ils parussent descendre aussi souvent qu’ils montaient, ils se trouvaient à dix-sept ou dix-huit cents mètres au-dessus des plaines de l’Inde. La végétation n’était plus du tout la même ; ils étaient arrivés aux grandes forêts de magnoliers qui forment une ceinture aux basses montagnes himalayennes. C’est dans cette partie du monde que la famille des magnolias acquiert le plus de vigueur et présente le plus grand nombre de variétés. On y rencontre, à une élévation de quatorze cents à deux mille huit cents mètres au-dessus du niveau de la mer, le magnolier à fleurs blanches, que remplace, toujours en remontant, le magnolier de Campbell, à fleurs pourpres, le plus remarquable de tous, et dont les corolles brillantes recouvrent le versant des montagnes d’un manteau sans pareil.
Karl observa encore, à la même altitude, plusieurs espèces de châtaigniers fort rares, différentes variétés de chênes, des érables et des lauriers, non pas réduits aux proportions d’un arbrisseau, mais dont les tiges droites et lisses s’élevaient jusqu’à la cime des chênes ; enfin des rhododendrons qui n’avaient pas moins de douze à treize mètres de hauteur.
Ce qui frappait surtout les regards du chasseur de plantes et ce qui l’étonnait singulièrement, c’était de voir les arbres d’Europe se mêler aux espèces qui caractérisent les forêts des tropiques : ainsi les noyers, les aunes, les bouleaux et les saules croissaient au milieu des bananiers, des figuiers d’espèces diverses, des palmiers de Wallich, des bambous, des cédrels10, des mélastomes, des balsamiers, des pothos, des poivriers, des orchidées, des lianes gigantesques ; et de plus on retrouvait parmi ces végétaux des véroniques, des orties, des ronces et des ne m’oubliez pas, absolument comme en Europe. Trois espèces de fougères s’élevaient au-dessus de la fougère commune de nos terrains marécageux, et le fraisier de nos bois couvrait la terre sur une grande étendue. Cette fraise de l’Himalaya est toutefois d’une insipidité complète ; mais une belle framboise jaune, l’un des fruits les plus doux et les plus parfumés que l’on trouve dans ces montagnes, mûrit précisément dans la même région, et semble avoir pris à tâche de compenser le manque de saveur qui se fait remarquer chez la fraise.
Nos trois amis étaient donc étendus sous le beau feuillage de l’un de ces magnolias, dont les fleurs blanches comme du lait parfumaient l’atmosphère. L’Hindou mâchait son bétel, Karl et Gaspard ne faisaient rien et parlaient peu, tant leur fatigue était grande ; Fritz lui-même, couché sur l’herbe à côté de son maître, avait la langue pendante et paraissait n’en pouvoir plus.
Tout à coup Gaspard, dont l’œil perçant était toujours au guet, tira son frère par la manche et lui dit à l’oreille :
« Vois donc, n’est-ce pas une ravissante créature ? » En disant ces paroles, Gaspard désignait un animal qui venait de sortir des jungles et qui s’était arrêté au bord de la clairière. Cette charmante bête ressemblait à un daim par son ensemble ; elle en avait la taille, les jambes fines, le corps bien proportionné ; mais elle en différait essentiellement par la robe ; le fond de son pelage était cependant de même couleur que celui des daims, mais il était couvert de taches d’un blanc de neige11 qui lui donnaient une beauté particulière.
« Est-ce un jeune daim, ou le faon d’un cerf ? murmura Gaspard.
– C’est un daim tacheté, ou plutôt un axis, répondit Karl ; veille à ton chien pour qu’il ne l’effraye pas et que nous puissions l’examiner à loisir. »
Karl ne s’était pas trompé ; c’était bien un axis, l’un des plénicornes indiens les plus connus en Europe. Les axis n’offrent pas moins de rapports avec nos daims qu’avec la famille des roussas, groupe de l’espèce cervine qui appartient à l’Asie orientale. Il en existe plusieurs variétés que l’on distingue par les taches plus ou moins nombreuses de la robe, et nulle part ces jolis animaux ne sont plus communs que dans la région qui s’étend des rives du Gange à celles du Burrampouter, région que traversaient précisément nos voyageurs.
Gaspard s’assura de Fritz, et les deux frères, gardant le silence, suivirent des yeux tous les mouvements de l’axis. À leur grande surprise, un autre accourut bientôt ; c’était un tout jeune faon qui ne devait pas avoir plus de quelques jours, et dont la robe était déjà mouchetée de blanc comme le pelage de sa mère.
L’axis n’aperçut pas les voyageurs ; elle s’avança dans la prairie et se mit à manger, tandis que son faon, qui ne pouvait pas encore brouter l’herbe, jouait autour d’elle et folâtrait comme un chevreau.
Les trois chasseurs se consultaient tout bas pour savoir ce qu’il fallait faire ; le Shikarri désirait avoir une tranche de venaison pour souper ; Gaspard songeait moins à l’avantage de faire un bon repas qu’au plaisir de la chasse, et opinait aussi pour qu’on tuât la pauvre biche ; mais son frère avait l’humeur plus douce, et l’arrêta au moment où il prenait son fusil.
« Quel dommage ! s’écria le botaniste ; vois comme elle est gracieuse ; d’ailleurs elle ne fait aucun mal ; tu as été fâché d’avoir tué l’ours, tu aurais bien plus de regrets cette fois-ci. »
Pendant que celle discussion avait lieu à voix basse, un nouvel acteur apparut sur la scène et fit oublier à Gaspard et au Shikarri leurs idées meurtrières.
Le nouvel arrivant était un animal de la grosseur de l’axis, mais d’une forme complètement différente ; le fond de sa robe, à peu près de la même nuance que celle de la biche, était cependant plus jaune ; il était également tacheté sur tout le corps, et néanmoins il présentait avec l’axis un contraste frappant. Ainsi que nous l’avons dit plus haut, les taches de cette dernière étaient blanches comme la neige, et celles de l’arrivant étaient noires comme du jais. À proprement parler ce n’étaient pas même des taches, mais ce qu’on appelle des roses, c’est-à-dire des anneaux formés de points, et dont le centre était de la même couleur que tout le reste du corps.
L’animal paraissait vigoureux ; il avait les membres courts, très-forts, une longue queue se terminant en pointe et la tête pareille à celle d’un chat, ce qui n’avait rien d’étonnant, puisque c’était une panthère, et que par conséquent il appartenait à la famille des chats.
L’attention des voyageurs se concentra immédiatement sur cet animal, qu’ils avaient reconnu au premier coup d’œil et qu’ils savaient être, après le tigre et le lion, le plus redoutable des félins asiatiques. Ils n’ignoraient pas que la panthère de l’Inde se permet souvent d’attaquer l’homme, et ce n’était point sans inquiétude qu’ils avaient vu apparaître celle qui venait de sortir des jungles. Karl et Gaspard avaient armé leurs fusils. Ossaro tendait son arc, et ils étaient bien résolus à tirer sur la panthère dès qu’elle approcherait d’eux.
Mais celle-ci n’avait pas même aperçu nos voyageurs ; toute son attention était absorbée par l’axis, ou peut-être par le faon qui, pensait-elle, lui fournirait un bon souper.
Couchée sur l’herbe, elle glissait en rampant à la lisière du bois et s’approchait de sa victime sans faire le moindre bruit. Encore deux ou trois mètres à franchir, et le félin s’élancerait sur sa proie. L’axis broutait toujours ; la panthère se rassemblait déjà pour sauter d’un bond sur la biche, lorsque Gaspard éternua sans le vouloir. Peut-être était-ce l’odeur pénétrante du magnolia qui lui avait monté au cerveau ; toujours est-il que Gaspard éternua, et que son éternuement produisit le meilleur effet. L’axis, en l’entendant, releva la tête, regarda autour d’elle, aperçut la panthère, prit son faon dans sa bouche, et, rapide comme la floche, elle traversa la prairie et disparut dans les jungles qui se trouvaient en face d’elle.
La panthère avait bondi, mais l’écart que la biche avait fait pour s’emparer de son faon avait empêché la bête féroce de la saisir ; celle-ci avait couru un instant, avait bondi une seconde fois, était retombée sans atteindre la pauvre mère, et voyant que, malgré son fardeau, la biche s’éloignait tellement vite qu’elle ne pouvait pas l’atteindre, elle avait renoncé à la chasse, comme le font tous les félins en pareille occasion ; puis, se retournant vers l’endroit d’où elle était sortie, elle se replongea dans le fourré, avant que les chasseurs eussent pu l’approcher d’assez près pour lui envoyer une balle.
Comme ils revenaient à leur magnolia, Karl félicita Gaspard d’avoir éternué si à propos, mais celui-ci confessa qu’il ne l’avait pas fait exprès : il avoua même qu’il aurait mieux aimé ne pas éternuer du tout et avoir un morceau de venaison à souper, quitte à se débarrasser de la panthère par un bon coup de fusil aussitôt qu’elle aurait eu cassé la tête de l’axis.