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On a écrit bien des pages à la louange du soleil et du ciel bleu des tropiques ; on a vanté largement les fleurs splendides, les fruits et le feuillage des forêts équatoriales ; et celui qui n’a jamais visité ces pays embrasés, rêve, en y pensant, à une vie pleine de charmes et dont aucun souci ne vient troubler les délices. Mais la nature n’a pas accordé de semblables privilèges à une partie de son territoire, sans lui faire payer chèrement ces avantages ; et peut-être, si l’on établissait une comparaison rigoureuse entre les diverses régions du globe, trouverait-on moins de différences qu’on ne le suppose entre le sort de l’Esquimau qui grelotte dans sa hutte de neige et celui du méridional qui se balance dans son hamac, à l’ombre d’un palmier.
Cette terre féconde, où la végétation est luxuriante, engendre avec la même puissance les insectes et les reptiles venimeux, d’où il résulte que l’habitant des pays chauds est souvent exposé à des souffrances plus vives et plus nombreuses que celui des contrées polaires ; ni la privation de nourriture végétale, ni la violence du froid, ne sont aussi difficiles à supporter que les moustiques et les reptiles qui pullulent entre les deux tropiques12.
Ainsi nos chasseurs de plantes avaient précisément à subir, dans les bois humides des basses montagnes himalayennes, toutes les tortures que l’illustre de Humboldt a eu à supporter dans les forêts de l’Amérique du Sud. Jour et nuit l’air était rempli d’insectes sans nombre, de teignes de toutes grandeurs, de hannetons, de lucioles, de blattes, de fourmis ailées, de perce-oreilles volants, de scarabées, de mouches de toute espèce. À tous moments nos voyageurs étaient mordus par les fourmis, piqués par les moustiques, sucés par de gros tiquets, odieuse vermine qui infeste les bambous et que l’on ne peut éviter dans ces parages lorsqu’on traverse la forêt ; ils s’insinuent sous vos habits, et parfois en grand nombre, introduisent dans votre peau leur appareil mandibulaire en forme de bec, y enfoncent leur tête, leur corselet, qui, retenus par la lancette barbelée que renferme ce bec, ne peuvent plus s’arracher de l’endroit où ils sont implantés.
Mais de tous les animaux infimes qui les torturaient sans cesse, aucun n’inspirait à nos chasseurs un dégoût plus profond que la vermine dont nous allons parler.
C’était le lendemain de leur aventure avec l’ours aux grandes lèvres et avec l’essaim d’abeilles ; nos trois jeunes gens avaient marché depuis le matin, et, la chaleur étant devenue excessive, ils s’arrêtèrent avec l’intention de prendre quelques instants de repos. Après avoir placé leurs bagages à côté d’eux, ils s’étaient couchés sur l’herbe à l’ombre d’un arbre touffu qui se trouvait au bord d’un ruisseau, et, accablés de fatigue, ils s’étaient promptement endormis. Toutefois Gaspard se réveilla peu de temps après ; il était mal à son aise : les moustiques ou d’autres insectes l’avaient piqué ; le sommeil avait augmenté sa lassitude, et, se frottant les yeux pour se réveiller tout à fait, il se mit sur son séant. Ses deux compagnons dormaient toujours, et ses regards s’arrêtèrent sur le Shikarri, dont la tunique s’était écartée et laissait la poitrine à découvert ; Ossaro avait relevé son pantalon pour ne pas le mouiller en traversant l’herbe humide, et ses jambes étaient nues. Quelle ne fut pas la surprise de Gaspard en voyant la peau du Shikarri parsemée de taches brunes et sillonnée de raies rouges, qui étaient évidemment des traces de sang ! En regardant avec plus d’attention, il s’aperçut que les taches brunes s’allongeaient et se contractaient de nouveau ; il se leva, s’approcha de l’Hindou et comprit enfin la nature de ces taches mobiles : Ossaro était couvert de sangsues !
Gaspard jeta un cri, et ses compagnons se réveillèrent.
L’Hindou fit une mine assez piteuse en voyant la position dans laquelle il se trouvait ; mais les deux frères n’eurent pas le temps de s’apitoyer sur son sort : ils étaient eux-mêmes devenus la proie de ces maudites bêtes.
Il serait difficile de décrire la scène qui suivit cette découverte. Les trois voyageurs se dépouillèrent de leurs habits et arrachèrent les sangsues avec leurs doigts, car c’était le seul moyen de se délivrer de ces parasites sanguinaires ; enfin, après les avoir ôtés les uns après les autres, ils reprirent leurs vêtements à la hâte et s’éloignèrent aussi vite que possible.
De tous les fléaux des contrées chaudes de l’Asie orientale, il n’en existe pas de plus répugnant que ces petites sangsues terrestres. On les trouve partout dans les forêts humides qui couvrent les flancs des monts Himalaya, depuis environ six cents mètres jusqu’à plus de trois mille mètres d’élévation. Toutefois elles ne sont pas restreintes à la chaîne de l’Himalaya ; on les rencontre dans les montagnes de Ceylan, de Sumatra et des autres parties de l’Inde, où elles sont très-communes. Il y en a de plusieurs espèces, même sur le versant des monts himalayens ; les petites sangsues noires abondent à une hauteur de mille mètres, ou elles vivent en sociétés fort nombreuses ; tandis qu’une espèce jaune, beaucoup plus grosse que cette dernière, séjourne bien plus bas et se compose d’individus qui vivent isolément. Ces odieuses petites bêtes, qui appartiennent à la classe des annélides13, ne sont pas seulement importunes et dégoûtantes, mais souvent très-dangereuses ; elles s’introduisent dans le nez, dans l’estomac, dans les intestins de l’homme, causent d’horribles souffrances, et déterminent parfois la mort ; elles attaquent fréquemment le bétail, et des centaines de bœufs périssent chaque année par les effets de cette vermine, sans qu’on sache à quoi attribuer la maladie qui les emporte.
Il est presque impossible de se préserver des atteintes de ces vilaines sangsues lorsqu’on traverse les bois qui en sont infestés ; d’une activité singulière, elles se meuvent avec une vitesse incroyable : plusieurs personnes ont même supposé qu’elles avaient le pouvoir de s’élancer comme une flèche sur la proie qu’elles aperçoivent. Il est certain qu’elles ont le moyen de se contracter et de s’étendre d’une façon extraordinaire ; lorsqu’elles s’allongent, vous les prendriez pour un fil, et quand elles sont repliées sur elles-mêmes, elles forment une boule de la grosseur d’un pois. Cette faculté, qui explique la rapidité de leur marche rampante, leur permet de s’introduire par les plus petites ouvertures. On prétend que les sangsues possèdent un odorat excessivement subtil, et qu’elles sont guidées par le flair auprès de l’animal qui s’arrête ou de l’individu qui passe. Quelle que soit d’ailleurs la faculté qui leur fasse découvrir votre présence, il est très-vrai que le voyageur est à peine assis, qu’elles accourent de toutes parts, et qu’en moins de quelques minutes elles rampent sur lui au nombre d’une centaine14.
C’est principalement dans les forêts humides et ténébreuses qu’on les trouve en plus grand nombre ; elles y couvrent les feuilles chargées de gouttes de rosée, et les jours de pluie elles pullulent dans l’herbe et envahissent tous les sentiers. Quand il fait sec, elles entrent dans les ruisseaux, ou vont se réfugier dans l’intérieur des jungles.
Il faut connaître les lieux qu’elles fréquentent, leur amour du sang, la finesse de leurs organes, l’intuition qu’elles possèdent à l’égard des créatures qu’elles peuvent attaquer, et dont elles devinent la présence, pour s’imaginer ce qu’elles font souffrir au voyageur qui traverse leur habitat. Elles s’insinuent dans ses cheveux, se suspendent à ses paupières, rampent sur ses jambes, se fixent à son dos, se collent à sa poitrine, s’attachent à la plante de ses pieds ; et si le malheureux, accablé de fatigue, s’est endormi, elles se gorgent de sang jusqu’à ce que, ne pouvant plus en contenir, elles tombent en roulant sur elles-mêmes. Il arrive souvent au voyageur de trouver, le soir, ses bottes remplies de ces odieuses petites bêtes. Leur morsure, qui d’abord ne lui a fait aucun mal, est suivie d’une plaie qui dure plusieurs mois et dont la cicatrice est presque ineffaçable.
On emploie, pour faire tomber les sangsues, du jus de tabac ou du tabac en poudre qu’on leur met sur la peau ; mais il est bien difficile de faire usage de ce moyen lorsqu’on traverse la forêt : aussi les voyageurs préfèrent-ils porter de longues bottes qui recouvrent leur pantalon, et veiller à ce que cette vermine rampante et insidieuse ne vienne pas les attaquer.