Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XX LE PORTE-MUSC

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XX

LE PORTE-MUSC

Après avoir marché pendant plusieurs jours, à partir de l’endroit où ils avaient été mordus par les sangsues, nos voyageurs arrivèrent à la limite de la forêt et contemplèrent de nouveau les cimes neigeuses des grands monts qui s’élevaient au-dessus des nuages. Ils les avaient admirées en traversant les plaines de l’Inde, alors qu’ils en étaient à plus de cent milles de distance ; mais depuis qu’ils se trouvaient au pied même de ces montagnes, ils avaient cessé d’en découvrir le sommet couvert de neige.

 

Quelques-uns des pics neigeux des monts Himalaya s’élèvent à plus de huit mille mètres au-dessus du niveau de l’Océan. L’intention de nos chasseurs de plantes n’était pas de gravir jusqu’au sommet de ces montagnes gigantesques. Toutefois Karl était bien résolu de s’élever jusqu’à la région des neiges ; il espérait y découvrir un certain nombre de plantes rares et précieuses ; plusieurs espèces de rhododendrons, de genévriers et de pins croissent en effet dans la partie qu’on peut nommer la zone polaire de l’Himalaya, et ne se rencontrent même que dans cette région glacée. Il en résulta que nos trois amis pénétraient chaque jour plus avant au cœur de la montagne, et qu’à chaque pas ils s’élevaient davantage.

 

Depuis quelque temps ils franchissaient des vallons complètement déserts et d’un aspect désolé ; néanmoins ils n’avaient pas manqué de nourriture, car ces vallées rocailleuses renferment un nombre considérable d’animaux de races différentes, et, comme ils étaient bons chasseurs, il leur était facile de se procurer de la viande. Ils rencontraient dans ces lieux escarpés des talins, sorte de chèvre dont le mâle arrive à peser jusqu’à cent vingt kilogrammes, et une espèce de daim que les indigènes appellent sérou. Ils avaient tué aussi un ou deux moutons sauvages connus sous le nom de burrell, et un goral, qui est le chamois des Alpes de l’Inde.

 

Remarquons en passant qu’il existe dans l’Himalaya, et dans toute la partie montagneuse des steppes de l’Asie, une grande quantité de chèvres et de moutons, aussi bien que de cerfs et d’antilopes, qui n’ont jamais été décrits par les naturalistes ; c’est à quelques chasseurs anglais d’un caractère aventureux que nous devons le peu de renseignements que nous possédons sur ce point. Grâce à leur amour pour la chasse on connaît dès à présent une douzaine d’espèces de moutons sauvages qui habitent ces montagnes, autant d’espèces de chèvres, et, lorsque des savants auront exploré l’Asie, je suis persuadé qu’on aura beaucoup de noms à ajouter au catalogue des ruminants de cette région.

 

Mais de tous les animaux de l’Himalaya, il n’en est pas qui intéressât plus vivement nos voyageurs que le petit chevrotain qu’on appelle musc ; c’est l’animal qui fournit le parfum célèbre auquel il a donné son nom, et c’est assez vous dire qu’il est persécuté. Il habite les monts Himalaya, qu’il parcourt depuis une hauteur de deux mille quatre cents mètres jusqu’aux neiges éternelles. C’est là que vont le poursuivre sans cesse les chasseurs de cette région, qui gagnent leur vie en trafiquant de son parfum avec les marchands de la plaine.

 

Le musc est moins grand que le chevreuil ; sa robe est d’un gris brun tacheté, qui s’assombrit sur la croupe et sur les cuisses ; il a la tête petite, les oreilles longues et droites, et son front n’a pas de cornes.

 

Mais une chose particulière, et qui ne le distingue pas moins des chevreuils et des antilopes que son front dépourvu de cornes ou de bois, c’est qu’il a deux longues canines, ou plutôt deux défenses, à la mâchoire supérieure : ces deux défenses, qui sont aussi grosses qu’une plume d’oie, et qui ont sept ou huit centimètres de longueur, se dirigent de bas en haut et donnent à l’animal qui les porte un aspect singulier. Le mâle seul est armé de ces défenses, et lui seul, également, donne le parfum que vous connaissez ; il le porte dans une petite bourse qui est située près du nombril ; on l’y trouve en grains assez volumineux15, et il serait difficile de dire quelle est la véritable nature de cette substance odorante et quel est son usage, relativement à l’animal qui la produit. Toujours est-il que cette matière parfumée est devenue fatale au pauvre musc ; sans elle on n’aurait pas songé à le poursuivre ; il est inoffensif, et l’accès difficile des régions qu’il habite aurait suffi à le protéger contre l’homme ; mais la substance qu’il sécrète, possédant une valeur considérable, lui a créé des ennemis qui n’ont pas d’autre occupation que de le poursuivre et de le tuer.

 

Nos voyageurs, depuis qu’ils étaient dans la montagne, avaient rencontré plusieurs fois le porte-musc, mais sans pouvoir l’atteindre : c’est un animal farouche et tellement rapide, que Gaspard lui-même n’avait pas trouvé moyen de lui envoyer une balle ; raison de plus pour que nos trois jeunes gens eussent le désir de tuer l’un de ces chevrotains inabordables.

 

Un jour qu’ils gravissaient péniblement une ravine escarpée, au milieu de genévriers rabougris et de massifs de rhododendrons, ils firent lever un musc de belle taille, le plus gros mâle de cette espèce qu’ils eussent encore aperçu ; l’animal prit la même direction que nos voyageurs, et, comme il ne paraissait pas très-rapide, ceux-ci résolurent de le chasser. Fritz fut lancé sur sa piste, et les trois jeunes gens suivirent le limier aussi vite qu’ils le pouvaient sur un pareil terrain.

 

Ils avaient à peine couru pendant quelques minutes, lorsque les aboiements de Fritz leur annoncèrent que la bête avait quitté la ravine et se trouvait à leur gauche. Ils se dirigèrent du côté d’où venait la voix du chien, et débouchèrent dans une gorge étroite qui renfermait un glacier. Ce n’était pas la première fois que pareille chose leur arrivait, et ils furent d’autant moins surpris, qu’ils pénétraient chaque jour plus avant dans la région où se présente ce phénomène.

 

La pente n’était pas excessivement rapide ; un sentier leur permit d’en atteindre le sommet, et de l’endroit où ils se trouvèrent alors, ils aperçurent la trace du porte-musc. Un peu de neige, qui était récemment tombée, avait conservé les empreintes de la bête, et il n’y avait pas à s’y méprendre.

 

Fritz, debout à l’extrémité du glacier, se retourna vers Gaspard comme pour lui demander ce qu’il devait faire, car le cas était grave. Mais les trois amis ne se donnèrent pas le temps de réfléchir, et s’élancèrent sans hésiter sur les traces du chevrotain.





15 Ce n’est qu’après la mort de l’animal que le musc est en grains dans la petite bourse que les chasseurs lui enlèvent ; pendant la vie du chevrotain, c’est une substance à demi fluide et onctueuse au toucher, mais que le chasseur falsifie presque toujours, au moment où il s’en empare, en y mêlant, avec beaucoup d’adresse, de la terre, du sang, et parfois même des grains de plomb. (Note du traducteur.)



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