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Les chasseurs parcoururent plus d’un mille en gravissant la pente du glacier ; à droite et à gauche s’élevaient deux murailles de roches perpendiculaires, et il était impossible que le chevrotain se dérobât à leur poursuite en prenant un sentier latéral ; d’ailleurs ses pas étaient toujours marqués sur la neige, et les trois jeunes gens étaient bien certains d’être restés sur sa piste.
À mesure que les chasseurs avançaient, la gorge se resserrait de plus en plus, et les rochers qui en constituaient les parois semblaient se réunir à quelques centaines de mètres, où formant le sommet d’un triangle, ils paraissaient n’offrir aucune issue.
Rien ne faisait mieux l’affaire de nos amis ; leur chevrotain devait nécessairement être acculé dans cette impasse, et leurs balles ne manqueraient pas de l’y atteindre.
Ils se séparèrent pour être plus sûrs de ne pas manquer leur but ; et, s’écartant sur une ligne qui formait la base du triangle dont les roches de granit constituaient les côtés, ils s’avancèrent vers l’impasse où devait être le porte-musc.
Le glacier pouvait avoir quatre cents mètres de large à l’endroit où nos chasseurs adoptèrent cette mesure, de sorte qu’il y avait entre chacun d’eux un espace de cent mètres. Ils s’efforçaient de marcher en droite ligne, afin de conserver une distance égale de l’un à l’autre ; mais les nombreuses fissures, les monceaux de glaces qu’ils rencontraient sur leur passage, les énormes rochers arrondis qui reposaient sur le glacier comme des galets gigantesques, les obligeaient à faire de grands détours. Ils avançaient néanmoins et se rapprochaient nécessairement les uns des autres, puisque le glacier formait un triangle ; c’est tout au plus si maintenant il y avait entre eux un espace de cinquante mètres, et l’animal, en supposant qu’il voulût rebrousser chemin, ne pouvait plus le faire sans leur fournir l’occasion de le tirer à belle portée : dans cet espoir, les trois jeunes gens marchaient avec ardeur, et ne sentaient pas la moindre fatigue.
Cependant ils s’arrêtèrent tout à coup et se regardèrent avec des yeux qui exprimaient tout leur désappointement ; une crevasse profonde, ayant plus de six mètres de large, était béante à leurs pieds et se déployait d’une roche à l’autre. Il suffisait d’un coup d’œil pour voir qu’il n’y avait pas moyen de la franchir : il fallait renoncer à la chasse et retourner sur ses pas. Le glacier remplissait toute la gorge, dont les murailles à pic s’élevaient à deux cents mètres ; et, comme nous l’avons dit, cette crevasse touchait aux deux murailles ; quant à sa profondeur, le vertige vous saisissait dès que votre regard plongeait dans cet abîme, et les trois chasseurs ne purent en approcher sans péril qu’en rampant sur la glace pour en atteindre la lisière.
Mais comment le porte-musc avait-il franchi cet effroyable gouffre ? Il était impossible qu’il eût sauté d’un bord à l’autre.
Et pourtant c’était bien ce qu’il avait fait ; la trace de ses pas arrivait jusqu’à l’abîme, et l’empreinte que l’on voyait sur la neige, du côté opposé, annonçait l’endroit où il avait dû retomber. Ainsi l’animal avait franchi, d’un bond, un espace de plus de six mètres, et en partant d’un point plus bas que celui qu’il était forcé d’atteindre. Mais ce n’était rien pour un musc ; il aurait traversé de la même manière une crevasse trois fois plus large si le terrain avait été plat, et l’on a vu de ces animaux franchir en descendant, et d’un seul bond, l’énorme distance de dix-huit mètres. Le saut périlleux, dont l’idée seule effrayait l’esprit de nos voyageurs, n’était donc qu’une bagatelle pour le porte-musc, aussi léger que le chamois, dont il a le pied sûr et l’élasticité.
« N’y pensons plus, dit Karl après avoir regardé l’abîme pendant quelques instants : il faut retourner sur nos pas. Qu’en dites-vous, Ossaro ?
– Vous avoir bien parlé, Sahib : pas moyen de passer de l’autre côté ; pas d’arbre ici, pas de bambou pour faire un pont : et la crevasse est trop large pour que nous puissions la sauter. »
En disant ces paroles, le Shikarri tourna la tête d’un air découragé ; il était vexé d’avoir perdu la bête qui les avait tant fait courir ; c’était l’un des plus gros mâles qu’il eût jamais rencontrés ; il en aurait tiré une ou deux onces de musc, et il savait bien qu’une once de cette matière odorante se vend une guinea16 dans les bazars de Calcutta.
Ossaro jeta une dernière fois les yeux sur le gouffre qui les arrêtait au passage et se détourna en poussant une exclamation de dépit.
« Eh bien ! partons-nous ? demanda le chasseur de plantes.
– Un instant ! s’écria Gaspard, j’ai une idée ; nous pouvons bien rester ici pendant quelques minutes ; l’animal ne peut pas être loin, tout au plus au bout du glacier ; qu’y trouvera-t-il ? Un peu de neige, beaucoup de glace et de granit, mais pas un seul brin d’herbe ou la moindre racine, et pourtant il faudra bien qu’il mange ; il sera donc forcé de revenir par ici, puisqu’il est en face d’une muraille infranchissable ; attendons-le, et nous sommes bien sûrs de le revoir. Est-ce que mon idée n’est pas bonne ?
– On peut toujours essayer, répondit Karl ; mais ne restons pas ensemble, allons-nous placer chacun derrière un rocher, afin que l’animal ne puisse pas nous apercevoir, car autrement il se garderait bien de revenir. Je vous accorde une heure pour le tuer ou l’attendre ; après cela nous partirons.
– Oh ! repartit Gaspard, il s’ennuiera d’être immobile, et quittera son impasse avant une heure d’ici ; dans tous les cas, nous verrons bien. »
Les trois amis se dispersèrent et choisirent un rocher ou un monceau de glace qui pût les dissimuler aux yeux du chevrotain. Gaspard avait pris à gauche, où il apercevait une quantité de ces énormes roches qui reposaient à la surface du glacier : il ne tarda pas à disparaître au milieu de ces débris entassés les uns sur les autres ; mais bientôt ses compagnons l’entendirent s’écrier d’une voix forte :
« Par ici, par ici ! un pont sur l’abîme ! J’ai trouvé un pont qui franchit la crevasse. »
Karl et Ossaro quittèrent l’endroit où ils étaient cachés et se dirigèrent en toute hâte vers celui d’où venait la voix qui les appelait toujours. Dès qu’ils furent arrivés au milieu des débris où Gaspard s’était engagé quelques instants auparavant, ils aperçurent avec joie que l’un de ces blocs de granit, en se détachant de la montagne, avait glissé en travers de la crevasse et formait un pont naturel au-dessus du précipice. On aurait pu croire que la main des hommes avait dirigé cet énorme bloc dans sa chute et l’avait conduit à l’endroit qu’il occupait, mais il n’en était rien : il avait plus de dix mètres de longueur, à peu près autant de largeur, et n’était guère moins épais ; des géants eux-mêmes n’auraient jamais pu remuer un pareil bloc de pierre, surtout dans ces lieux inaccessibles. Peut-être sa chute avait-elle précédé l’ouverture de la crevasse dont il réunissait les bords ; dans tous les cas il était difficile de comprendre comment une pareille masse, dont l’extrémité supérieure ne débordait pas la fissure de plus de trente centimètres, pouvait se maintenir dans cette position, qu’elle occupait sans doute depuis des siècles ; elle était suspendue comme par magie au-dessus de l’abîme, et le moindre attouchement paraissait devoir suffire pour la précipiter dans le gouffre.
Si Karl avait été près de son frère, il l’aurait certainement prié de ne pas traverser un pont aussi dangereux ; mais, avant qu’il fût à portée de se faire entendre, Gaspard était sur le rocher qu’il franchissait en courant, et, parvenu sur le bord opposé de la crevasse, il agitait sa casquette en appelant ses camarades.
Les deux autres le rejoignirent, et tous les trois continuèrent à se diriger vers le sommet du triangle dont ils formaient la base. La falaise était bien sans issue, le chevrotain n’avait pas pu s’enfuir, et nos chasseurs espéraient toujours que la bête ne leur échapperait pas.
« Quel dommage, s’écria Gaspard, que nous ne puissions pas faire tomber le pont dans l’abîme et rendre le gouffre assez large pour que notre chevrotain ne puisse pas le franchir en sautant ! nous serions bien sûrs de nous emparer de lui.
– C’est fort heureux que la chose soit impossible, répondit le chasseur de plantes ; que deviendrions-nous si le pont n’existait plus ? nous serions, comme le musc, enfermés dans cette enceinte.
– Tu as raison, je n’y pensais pas, répliqua notre étourdi. Quelle chose affreuse que d’être emprisonné dans cette horrible impasse, au milieu de ces rochers noirs, entre ces murailles que l’on ne peut pas gravir, ce serait à devenir fou, si la faim ne vous tuait pas auparavant. »
À peine Gaspard avait-il proféré ces paroles, qu’un bruit pareil aux éclats du tonnerre se fit entendre à nos chasseurs ; un craquement effroyable, accompagné d’un roulement sourd, fut répété par l’écho, et l’on aurait dit que la montagne allait s’entr’ouvrir du sommet jusqu’à la base.
Les noires murailles de granit se renvoyèrent les grondements étranges qui venaient d’éclater tout à coup ; les aigles quittèrent la cime des rocs en jetant des cris d’effroi ; les animaux féroces hurlèrent en fuyant de leurs retraites, et la vallée, jusque là silencieuse, fut remplie au même instant de clameurs infernales, de détonations effrayantes et de roulements lugubres, qui semblaient annoncer que la fin du monde était venue.