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« Une avalanche ! s’écria le botaniste au premier craquement qui frappa son oreille. Mais non, poursuivit-il en jetant autour de lui des yeux remplis de terreur, c’est le glacier qui s’ébranle ! »
Il n’avait pas besoin de désigner l’endroit où avait lieu ce terrible phénomène ; Ossaro et Gaspard l’avaient déjà remarqué. Bientôt toute la surface du glacier fut en mouvement ; aussi loin que leur vue pouvait s’étendre, nos chasseurs virent la glace se soulever et s’agiter comme les vagues de la mer sous l’influence de la tempête ; des blocs énormes se détachaient du haut du glacier et roulaient jusqu’en bas en produisant un bruit sourd, tandis qu’ailleurs des lames bleuâtres s’élevaient au-dessus du niveau général et se brisaient contre les rochers en faisant entendre un cliquetis effroyable ; la neige, entraînée, chassée, refoulée, tourbillonnait et remplissait l’atmosphère d’un brouillard épais, comme pour étendre un voile sur cet affreux bouleversement. Tout à coup néanmoins ces bruits de foudre cessèrent, et les cris d’effroi des oiseaux et des bêtes fauves troublèrent seuls le silence de la vallée.
Pâles et tremblants, nos voyageurs s’étaient mis à genoux, s’attendant à chaque seconde à être précipités dans l’abîme ou écrasés par les vagues de cette mer de glace. Le fracas avait cessé qu’ils respiraient à peine, croyant toujours que le gouffre allait les engloutir et se refermer au-dessus d’eux. Ils crurent néanmoins sentir que le glacier ne bougeait pas à l’endroit où ils se trouvaient ; mais combien de temps cette immobilité durerait-elle ? La couche qui les supportait devait être profondément ébranlée ; n’allait-elle pas à son tour glisser vers la ravine et disparaître, en passant, dans la crevasse béante dont ils n’avaient pu sonder la profondeur ?
Quelle effroyable appréhension ! Le calme était rétabli autour d’eux, qu’ils n’osaient pas bouger, dans la crainte de faire perdre l’équilibre au monceau de glace sur lequel ils étaient accroupis.
Puis la réflexion leur vint en aide. À quoi bon rester dans un endroit aussi dangereux ? N’était-il pas plus sage de chercher asile ailleurs ? La glace n’avait pas bougé en amont de la fissure ; les rochers de granit, au surplus, conservaient leur fixité ; la glace et la neige pouvaient se déplacer, mais la montagne était inébranlable. Il restait à savoir s’il y avait moyen de poser les pieds sur cette muraille, qui semblait perpendiculaire.
Nos chasseurs parcoururent des yeux la falaise la plus voisine ; elle leur offrait peu d’espoir : néanmoins, en la regardant avec plus d’attention, on découvrait une saillie au flanc du rocher, très-étroite, il est vrai, mais assez large pour que trois hommes pussent y trouver un refuge ; et par bonheur l’accès en était facile.
Nos trois amis coururent vers le rocher avec l’empressement qu’on met à fuir l’orage ; quelques instants après, ils s’attachaient aux inégalités de la falaise, et atteignirent la corniche qu’ils avaient aperçue. La saillie n’était pas grande, ils avaient bien juste la place indispensable pour y mettre les pieds ; un quatrième n’aurait pas trouvé moyen d’y accrocher les doigts. Mais, si étroite que fût la banquette où ils se trouvaient perchés, c’était un lieu de refuge, un appui solide qui ne leur manquerait pas comme la glace mouvante ; et les trois chasseurs respirèrent librement.
Néanmoins la crise n’était pas terminée, et leurs appréhensions étaient toujours bien vives. Si la partie supérieure du glacier venait par hasard à s’entr’ouvrir comme le reste, que deviendraient-ils alors ? Certes ils n’avaient rien à craindre des lames de glace qui surgissaient pour retomber en se brisant ; mais la couche puissante qui formait la surface de cette mer congelée pouvait fuir, glisser jusqu’au fond du ravin, et les abandonner sur leur écueil, en face d’un horrible précipice.
Même en supposant que la partie solide qui se trouvait immédiatement au-dessous d’eux conservât la place qu’elle occupait, leur situation n’en était pas moins inquiétante. Karl n’ignorait pas que le phénomène qui se passait sous leurs yeux, et qu’il est donné à peu de mortels de contempler, était un glissement des couches qui composaient le glacier ; il supposait, avec raison, que le déplacement avait eu lieu au-dessous de la crevasse qu’ils avaient traversée ; dès lors cette fissure devait s’être élargie ; l’énorme rocher de gneiss qui en rejoignait les bords avait sans doute été déplacé. Tout moyen de retraite pouvait être interdit. Est-ce que le souhait de Gaspard se serait réalisé ? Mais ce n’était pas seulement le chevrotain qui se trouvait enfermé dans cette impasse infranchissable ; les trois chasseurs eux-mêmes n’auraient alors que la glace pour couchette et que le ciel pour abri.
Cette supposition, dont la pensée était affreuse, ne pouvait manquer de venir à l’esprit des voyageurs ; cependant ce n’était qu’une conjecture : un éperon de la falaise dérobait la partie inférieure du glacier à leurs regards, et les empêchait de s’assurer du fait qu’il leur importait si fort de connaître. L’instinct de la conservation les avait fait se précipiter vers l’endroit où ils s’étaient réfugiés, sans leur laisser le temps de regarder derrière eux ; ils n’avaient songé à examiner l’état du glacier qu’au moment où ils avaient été en lieu sûr, et la partie avancée de la falaise qui se déployait à leur gauche leur en cachait la vue.
Les heures s’écoulaient, et ils n’osaient pas s’aventurer sur la glace. La journée s’avançait, la nuit vint et les trouva toujours sur le rebord du rocher. Ils avaient une faim dévorante ; mais à quoi bon descendre et quitter leur asile, puisque rien autour d’eux ne pouvait satisfaire leur appétit ?
Ils passèrent donc toute la nuit sur l’étroite assise où ils étaient perchés, tantôt sur une jambe, tantôt sur l’autre, s’appuyant contre le mur de granit ou cherchant à se soutenir réciproquement, mais sans fermer l’œil jusqu’au lendemain matin. Cette position était intolérable, et, lorsque les premières lueurs du jour commencèrent à paraître, ils se décidèrent à mettre les pieds sur la glace. Elle n’avait pas bougé depuis la veille, aucun bruit ne s’était fait entendre, il était probable que tout s’était raffermi ; et nos trois voyageurs, s’aidant avec précaution des aspérités de la falaise, se retrouvèrent sur le glacier, qu’ils n’abordèrent qu’en tremblant. Ils côtoyèrent d’abord le rocher de granit, puis ils s’enhardirent peu à peu et se hasardèrent jusqu’au milieu des glaces, afin d’examiner les lieux et de se rendre compte de leur situation.
Gaspard monta sur une roche élevée qui dominait toutes les autres. L’abîme était considérablement élargi, et le pont de rocher n’y était plus !