Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXIII LES TROIS CHASSEURS À LA RECHERCHE D’UN PASSAGE

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XXIII

LES TROIS CHASSEURS À LA RECHERCHE D’UN PASSAGE


La théorie du mouvement des glaciers n’a pas encore été suffisamment expliquée, même par les plus savants géologues. On pense que la couche inférieure de ces grands amas de glace est détachée de l’endroit où elle repose, par le dégel qui résulte de la chaleur de la terre ; l’eau se joindrait également à la chaleur pour opérer ce phénomène, car il est avéré que des ruisseaux, quelquefois même des rivières, coulent au-dessous des glaciers. On comprend alors que cette couche de glace, n’étant plus adhérente au sol qui la supporte, soit nécessairement entraînée par sa propre pesanteur, puisqu’elle repose sur un plan incliné.

 

Il arrive parfois que le mouvement ne s’opère que dans une portion minime de la partie inférieure du glacier, il en résulte alors une cassure perpendiculaire au-dessus de la partie qui se détache ; plus tard cette crevasse est remplie par le glissement de la couche supérieure, qui vient s’y engloutir lorsqu’à son tour cette partie du glacier est en mouvement. La chaleur exceptionnelle que l’on remarque dans certaines années produit quelquefois cet effet, de concert avec les avalanches, dont la chute détermine le déplacement de la couche de glace.

 

Le poids de nos voyageurs n’était certainement pas assez considérable pour ébranler la masse du glacier ; mais il était possible que la roche de gneiss qu’ils avaient traversée pour franchir la crevasse reposât précisément sur un endroit rendu liquide par le dégel intérieur ; et comme, dans certains cas, il suffit d’une plume pour entraîner le plateau d’une balance, peut-être avaient-ils détruit l’équilibre de cette masse, dont la moindre impulsion pouvait causer la chute.

 

Ce bloc énorme, tombant dans l’abîme au-dessus duquel il se trouvait suspendu, avait pu, à son tour, produire sur le glacier le même effet que le poids insignifiant des chasseurs avait déterminé à son égard ; et les couches de glace, détachées du sol, ébranlées par cette secousse, avaient, en glissant jusqu’au fond du val, provoqué la scène effrayante qui venait de se passer sous les yeux de nos chasseurs.

 

Mais, quelle que fût la manière dont cet affreux bouleversement avait été produit, les trois amis ne cherchèrent pas à se l’expliquer ; ils étaient trop préoccupés de leur situation pour penser à autre chose. L’un après l’autre ils grimpèrent sur le rocher, d’où Gaspard avait aperçu l’abîme, et se convainquirent par eux-mêmes de la disparition de la roche. La crevasse avait maintenant une largeur considérable ; sa profondeur paraissait être d’au moins cent mètres, et il n’était pas au pouvoir de l’homme de franchir ce précipice. Nos chasseurs n’avaient plus l’espoir de sortir du glacier en allant rejoindre le ravin qui les y avait conduits et, jetant des regards inquiets sur les hautes falaises dont ils étaient environnés, ils gravirent lentement la partie supérieure de cette gorge étroite, sans savoir si elle avait une issue.

 

Avançant d’un pas timide, ils gardaient le silence, ou murmuraient tout bas quelques paroles qui exprimaient le découragement. Ils inspectaient d’un œil avide chaque côté des murailles qui les emprisonnaient et qui se rapprochaient de plus en plus ; mais elles n’offraient à leurs regards que les flancs escarpés du granit ; pas la moindre saillie, pas de terrasse, pas de corniche que l’on pût atteindre, pas de versant qu’on pût gravir, pas d’issue qui permît de quitter cette vallée de glace ! Les aigles et les vautours, dont les cris retentissaient près des nues, pouvaient seuls escalader ces rocs.

 

Tout à coup l’espoir revint au cœur des trois jeunes gens : ils avaient retrouvé les pas du porte-musc, et l’empreinte n’en était pas récente ; elle datait bien de la veille.

 

Ils suivirent avec joie cette vieille piste, non pas avec le sentiment du chasseur qui n’a d’autre désir que d’atteindre le gibier ; mais, au contraire, dans l’espérance que le porte-musc avait pu fuir de cette gorge désolée.

 

Malgré la faim qui les tourmentait, il est facile de comprendre ce vœu ardent qui, tout d’abord, vous paraît inexplicable. Si le porte-musc avait pu s’échapper, c’était une preuve que l’extrémité supérieure du val n’était pas sans issue : peut-être la voie qu’avait suivie le chevrotain conduisait-elle à quelque passage inaccessible, à quelque précipice infranchissable ; mais on avait la chance du contraire, tandis que, si l’animal se trouvait au fond de cette impasse, il fallait renoncer à tout jamais à l’espoir d’en sortir.

 

Ils poursuivaient leur chemin, craignant toujours d’apercevoir la piste fraîche du porte-musc, et ne trouvant, par bonheur, que les empreintes de la veille. Le cœur palpitant, nos trois amis tantôt scrutaient les rochers du regard, tantôt examinaient la neige qui s’étendait devant eux.

 

Ils arrivèrent enfin à l’extrémité du glacier ; c’est tout au plus s’ils avaient encore cent mètres à franchir pour toucher à la falaise qui en formait l’enceinte, et l’on n’apercevait pas la moindre brèche à cette montagne, plus haute et plus inaccessible que les murs d’une prison.

 

Mais où pouvait être le porte-musc ? Rien n’obstruait le passage des voyageurs, aucun débris ne recouvrait la glace dans la direction qu’ils suivaient ; toutefois, quelques fragments détachés de la montagne gisaient sur l’un des côtés du glacier, et l’animal avait pu trouver un refuge au milieu de ces quartiers de granit ; s’il en était ainsi, les chasseurs ne tarderaient pas à le retrouver. Ils approchèrent donc avec précaution des rochers où le porte-musc pouvait être : car, tout en désirant de ne point l’y rencontrer, ils avaient tellement faim que, si l’animal n’avait pu leur montrer une issue, il fallait au moins qu’il servît à calmer leur appétit.

 

Gaspard fut envoyé à la découverte, pendant que son frère et le Shikarri demeuraient en arrière pour arrêter le musc au passage, en supposant qu’il cherchât à descendre le glacier.

 

Le jeune chasseur avança tout doucement au milieu des blocs de granit, et, se glissant derrière l’un des plus gros, il se leva sur la pointe des pieds et regarda autour du rocher. Le musc n’y était pas et la neige ne portait aucune empreinte.

 

Gaspard continua cette manœuvre et finit par arriver au bout de l’endroit qui était couvert par les débris de la montagne. Il n’aperçut pas davantage l’animal qu’il cherchait, mais la vue qui frappa ses yeux lui causa une satisfaction bien plus vive que n’auraient pu le faire des milliers de chevrotains.

 

Un cri de joie s’échappa de ses lèvres ; il sortit des rochers et s’écria en se précipitant vers Karl :

 

« Viens vite, frère, viens vite, nous pouvons sortir d’ici ! »


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