Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXIV LA VALLÉE SOLITAIRE

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XXIV

LA VALLÉE SOLITAIRE

Un passage s’ouvrait effectivement entre les deux rochers qui formaient en cet endroit comme un portail gigantesque. Les chasseurs ne l’avaient pas découvert plus tôt, parce qu’un peu avant de se terminer, la gorge décrivait une courbe, d’où il résultait que les deux côtés de la falaise avaient l’air de se rejoindre et de former une impasse.

 

Lorsqu’ils furent à peu près à cent mètres de l’endroit où le glacier formait cette courbe, les voyageurs se trouvèrent entre les deux montagnes dont la séparation leur permettait enfin de sortir de l’enceinte où ils s’étaient crus enfermés, et la vue qui s’offrit à leurs regards les remplit d’étonnement.

 

Jamais peut être, en aucun lieu du monde, ils n’auraient pu rencontrer un paysage aussi étrange. En face d’eux, et un peu plus bas que le niveau du glacier, se déployait une vallée circulaire qui pouvait avoir quatre kilomètres de tour ; au centre de cette vallée se trouvait un lac d’une assez grande étendue ; le fond du val, un peu plus élevé que la surface de l’eau, formait une pelouse charmante, parsemée de bouquets d’arbres et de massifs d’arbrisseaux dont le feuillage présentait les nuances les plus variées et les plus riches. Des troupeaux de daims et de cerfs de différente espèce, des animaux qui paraissaient appartenir à la race bovine, paissaient dans la prairie ou erraient autour des arbres, tandis que de nombreux oiseaux aquatiques s’ébattaient sur les eaux bleues du lac.

 

Cette vallée, perdue au milieu des montagnes, ressemblait tellement à un parc entretenu avec soin, que les regards des deux chasseurs de plantes cherchèrent instinctivement la demeure du propriétaire de ce ravissant endroit, quelque noble manoir, quelque château splendide qui fût en rapport avec la beauté des lieux. Il leur semblait toujours qu’ils allaient découvrir, au milieu des grands arbres, la fumée bleuâtre d’une cheminée à corniche de pierre, ou la toiture blasonnée de tourelles. En effet, une vapeur blanchâtre apparaissait à l’extrémité de la vallée et tourbillonnait en s’élevant, comme celle qui provient de la chaudière d’une locomotive. Cette vue frappa singulièrement nos voyageurs et leur causa une vive surprise.

 

Une ceinture de couleur sombre, presque aussi large que la vallée elle-même, entourait ce bassin verdoyant, auquel elle formait une muraille d’enceinte aux proportions colossales ; en examinant cette clôture gigantesque, on découvrait qu’elle était constituée par une ligne de rochers énormes, ou plutôt par une série d’écueils qui faisaient face à l’intérieur de la vallée.

 

Derrière cette ligne d’enceinte se dressaient les flancs nus d’un premier rang de montagnes, que dominaient à leur tour les cimes neigeuses des grands monts, les unes découpées à vive arête ; comme une immense toiture, les autres formant une croupe arrondie, en perçant les nuages de leurs pics élancés.

 

L’endroit où les voyageurs étaient parvenus et d’où ils contemplaient cet admirable paysage, paraissait être la seule ouverture qui permît d’arriver jusqu’à l’enceinte du bassin. Nous avons dit que le fond de la vallée se trouvait beaucoup plus bas que le niveau du glacier ; mais il était facile d’y arriver, en suivant la pente que formaient les nombreux quartiers de roche qui constituaient la moraine17.

 

Les trois chasseurs restèrent immobiles pendant quelques minutes ; une vive admiration, à laquelle se mêlait un sentiment qui tenait du respect et de la crainte, les fixait à la place où ils venaient de découvrir cette vallée mystérieuse.

 

La surface du lac, ridée çà et là par les jeux des oiseaux aquatiques, partout ailleurs unie comme un miroir, reflétait les pics neigeux, la sombre ligne de rochers qui formaient l’enceinte de la prairie et le feuillage des arbres qui décoraient ses bords.

 

Karl Linden serait resté pendant des heures entières à contempler cette admirable scène. Gaspard, bien que d’une nature moins sensible, était lui-même en extase ; et le Shikarri, l’indigène des plaines du Bengale, l’habitant des bosquets de palmiers et de bambous, avouait dans son enthousiasme qu’il n’avait jamais vu d’aussi beau paysage. Aucun d’eux n’ignorait la superstition des Indiens à l’égard des monts Himalaya ; ils savaient que dans l’Inde on considère les vallées perdues au milieu de ces montagnes inaccessibles comme étant la demeure des dieux, et dans ce moment ils comprenaient que l’on pût ajouter foi à cette croyance superstitieuse. Effectivement, si l’une des nombreuses divinités des Hindous avait demeuré sur la terre, la vallée qui se déployait sous les yeux des trois jeunes gens devait être le séjour de Siva ou de Vishnou, sinon de Brahma lui-même.

 

Mais les sentiments poétiques et les croyances traditionnelles s’effacèrent bientôt de l’esprit des voyageurs. Tous les trois avaient faim, aussi faim que des loups en temps de neige, et la pensée qui ne tarda pas chez eux à dominer toutes les autres fut de chercher par tous les moyens possibles à satisfaire leur appétit.

 

Dans cette intention, ils franchirent la brèche qui s’ouvrait dans le granit, et se dirigèrent immédiatement vers le fond de la vallée.





17 Amas confus de rochers que les glaces transportent jusqu’aux vallées inférieures, et qui est composé de fragments plus ou moins gros des montagnes qui bordent et qui dominent le glacier.



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