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Nous avons dit que plusieurs espèces d’animaux paissaient dans la prairie qui se déployait aux yeux de nos voyageurs ; on pouvait donc choisir, entre tous ceux qui avaient la chair la plus fine et la plus savoureuse ; mais il était naturel que nos chasseurs affamés donnassent la préférence au gibier qui se trouvait le plus près d’eux.
Précisément le troupeau qui s’offrait d’abord à leurs regards était composé des bêtes les plus grosses que renfermât la vallée, bien que cependant elles ne fussent pas toutes de la même taille ; il y en avait parmi elles de la dimension d’un bœuf, mais on en voyait d’autres qui n’étaient pas plus grosses qu’un chien de Terre-Neuve. Elles étaient à peu près une douzaine, évidemment de la même famille, malgré la différence que l’on remarquait entre elles, et qui ne pouvait s’attribuer qu’à leur sexe ou à leur âge.
Aucun de nos trois chasseurs n’aurait pu dire quels étaient ces animaux ; le Shikarri lui-même ne les connaissait pas ; il ne les avait jamais vus dans les plaines de l’Hindoustan. Néanmoins ils devaient appartenir à une espèce de bœuf sauvage, car ils avaient dans leur ensemble une certaine ressemblance avec la race bovine. On remarquait d’abord parmi eux le patriarche de la bande, un taureau massif, et qui, du pied jusqu’à l’épaule, était bien aussi grand qu’un cheval. Ses cornes recourbées s’étendaient de chaque côté de son front et sortaient d’une masse épaisse de poils frisés qui lui donnaient l’air farouche dont on est frappé lorsqu’on examine un buffle. Mais ce qui lui imprimait un cachet distinctif, c’étaient de longs poils soyeux qui, l’enveloppant tout entier comme une draperie, tombaient de son cou, de ses épaules, de sa croupe et de ses flancs, et atteignaient presque la terre. Ce manteau singulier ajoutait à l’aspect massif de la bête, dont les jambes épaisses étaient en harmonie avec ce corps ramassé.
Karl ne pouvait s’empêcher de trouver à cet animal une grande ressemblance avec le bœuf musqué de l’Amérique du Nord, dont il avait vu plusieurs échantillons dans les galeries d’histoire naturelle. Il remarquait cependant entre les deux espèces une différence frappante quant à certains détails, par exemple, la queue du bœuf musqué est tellement petite qu’elle disparaît au milieu des grands poils qui l’environnent, tandis que celle de l’étrange animal qu’il avait sous les yeux était longue, épaisse, et avait la même structure et les mêmes dimensions que la queue des chevaux. Vue de l’endroit où l’observait le chasseur de plantes, la couleur de la bête paraissait noire, bien qu’en réalité son poil fût tout simplement chocolat foncé ; quant à la queue fournie qui caractérisait l’animal, elle était d’un blanc de neige, ce qui ajoutait encore à l’effet qu’elle produisait.
Il n’y avait qu’un mâle dans toute la bande ; le reste du troupeau était composé de jeunes bêtes et de femelles qui, beaucoup plus petites que le chef de la famille, avaient aussi les cornes moins fortes et les poils du manteau moins épais et moins longs.
Parmi les jeunes, il s’en trouvait de différents âges, depuis la génisse ou le bouvillon, jusqu’à des veaux de quinze jours qui frappaient l’herbe de leurs petits pieds, et qui folâtraient sans s’éloigner de leurs mères. Ceux-ci n’avaient pas encore la draperie soyeuse qui devait les recouvrir plus tard, et ils étaient complètement vêtus d’un poil noir et frisé comme celui des caniches ; de loin ils ressemblaient même tellement à ces animaux, qu’on aurait pris la bande dont ils faisaient partie pour un troupeau de buffles auquel de gros chiens s’étaient mêlés.
« Essayons d’approcher d’eux, dit le botaniste ; pour y parvenir, je ne vois pas d’autre moyen que de nous glisser avec précaution jusqu’à ce petit bouquet d’arbres que vous voyez là-bas. »
En disant ces paroles, le chasseur de plantes désignait un fourré qui touchait à l’endroit où les animaux paissaient.
Gaspard et le Shikarri adoptèrent le conseil du botaniste, et les trois jeunes gens, qui avaient descendu la moraine et qui se trouvaient dans la vallée, prirent aussitôt la direction que leur indiquait le chasseur de plantes.
Ils arrivèrent sans peine au petit bois qu’il s’agissait d’atteindre, et là, rampant en silence au milieu des arbrisseaux et des lianes, ils parvinrent à la lisière qui avoisinait le troupeau. Celui-ci ne paraissait pas même se douter de la présence des chasseurs et continuait à paître sans la moindre inquiétude.
Karl dit tout bas à son frère de viser l’un des jeunes animaux, tandis qu’il choisirait une bête de plus grande taille.
Quant au chef de la famille, il se tenait à l’écart, ou plutôt en avant des femelles et des jeunes, dont il était le défenseur, bien que cette fois sa vigilance parût être en défaut. Néanmoins il pressentit le danger : car, au moment où les chasseurs se disposaient à faire usage de leurs armes, il frappa la terre du pied et proféra un cri tellement pareil à la voix du cochon, que les trois amis regardèrent de tous les côtés avec la conviction qu’ils allaient découvrir une bande de porcs.
Mais bientôt ils acquirent la certitude que le grognement qu’ils avaient entendu provenait de cette espèce de taureau à queue de cheval ; et, sans y penser davantage, Karl et Gaspard mirent le fusil à l’épaule et appuyèrent sur la gâchette.
Le bruit de la détonation remplit toute la vallée ; au même instant l’animal et sa suite prirent le galop, s’enfuirent avec une rapidité singulière, et disparurent en un clin d’œil. Toute la bande cependant n’avait pas pris part à cette course rapide ; une femelle et un jeune avaient été frappés de mort et gisaient sur la prairie à la grande satisfaction des voyageurs.
Après s’être consultés rapidement, les trois amis commençaient à dépecer leur proie, quand un grognement prolongé résonna tout à coup à leurs oreilles ; ce grognement leur fit relever la tête, et ils aperçurent le chef de la bande qui se dirigeait de leur côté, les cornes basses et les yeux remplis de fureur. Il avait fui d’abord, s’imaginant que toute sa famille le suivait ; mais il n’avait pas tardé à s’apercevoir que deux des membres du troupeau étaient restés en arrière, et il revenait sur ses pas avec l’intention de les secourir ou de les venger.
Bien que nos trois chasseurs ne connussent pas l’animal qui revenait les attaquer, ils ne doutaient nullement de son courage et de sa puissance ; sa grande taille, ses formes épaisses, son front chevelu, ses cornes menaçantes et la colère qui animait son regard, prouvaient suffisamment que c’était un ennemi redoutable. Aucun de nos voyageurs ne pensa une minute à soutenir l’assaut dont ils étaient menacés ; chacun, au contraire, criant à ses compagnons de s’enfuir, ils coururent tous les trois vers le massif d’où ils avaient tiré sur le troupeau, se réfugièrent tout d’abord sur les branches les plus fortes et les plus hautes qu’ils trouvèrent, et bientôt n’eurent plus rien à craindre d’un animal dont les doigts enfermés dans des sabots ne lui permettent pas d’escalader un arbre.
La bête furieuse, grognant toujours avec rage, fouilla le hallier pendant quelques minutes, brisant et rompant les lianes et les rhododendrons qui se trouvaient autour d’elle ; enfin, ne découvrant pas les objets de sa colère, elle retourna dans sa prairie et se dirigea vers les victimes qu’elle était venue venger. Elle s’approcha d’abord de la femelle, puis du jeune, passa alternativement de l’un à l’autre, et les flaira de son large mufle en grognant d’une voix plaintive.
Lorsque le pauvre animal eut ainsi épanché sa douleur, il releva la tête, promena ses regards autour de la vallée, et se dirigea tristement vers l’endroit où avaient fui les autres membres de sa famille.
Les trois chasseurs demeurèrent quelques instants encore à la cime des arbres où ils s’étaient retirés, n’osant pas en descendre avant que le terrible animal eût complètement disparu ; mais la faim qui les dévorait finit par être plus forte que la crainte ; ils se hasardèrent à quitter leur asile, reprirent leurs fusils qu’ils avaient jetés sur l’herbe pour s’en débarrasser, les rechargèrent immédiatement, et revinrent auprès de la bête qu’ils avaient commencé à dépouiller.
Ils la traînèrent à côté du massif d’où ils venaient de sortir, afin d’avoir plus vite recours au même moyen de salut, dans le cas où le père de leur victime reviendrait à la charge et les menacerait d’une nouvelle attaque.
Une fois l’animal dépouillé, le feu ne tarda pas à être allumé, les côtelettes furent bientôt cuites et dévorées en un instant. Jamais nos trois chasseurs n’avaient mangé d’aussi bonne viande, et cela même en faisant abstraction de leur féroce appétit.
Mais ils savaient maintenant quel était l’animal qu’ils avaient tué et ne s’étonnaient point de la délicatesse de sa chair. Pendant que le chef du troupeau saccageait le petit bois où nos chasseurs avaient trouvé asile, le Shikarri, du haut de l’arbre où il était perché, avait parfaitement vu l’animal en question, et en avait reconnu la queue blanche qui lui était familière. C’était bien cela ; impossible de s’y méprendre, il en avait tant manié lorsqu’il était enfant ! Que de mouches n’avait-il pas chassées avec une pareille queue !
Lors donc que nos voyageurs furent revenus dans la prairie, Ossaro, s’étant approché avec ses camarades de la femelle qu’ils avaient tuée, leur en désigna la queue ; cette queue, beaucoup moins grande et moins fournie que celle du mâle, n’en avait pas moins la même forme, et l’Hindou prenant un air assuré :
« Moi le connaître, dit-il ; oui, Sahibs, moi reconnaître le choury. »