Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXVI LE YAK

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XXVI

LE YAK

Ossaro voulait dire tout simplement qu’il connaissait la queue blanche de la bête qui avait voulu les attaquer ; mais il ignorait à quel animal cette queue appartenait. Pour lui, c’était un choury, et pas autre chose ; c’est-à-dire un chasse-mouche dont on fait usage dans les Indes pour éloigner les moustiques et, en général, tous les insectes qui ont des ailes.

 

Ce mot de choury, toutefois, qui ne rappelait à Ossaro qu’un objet dont il s’était servi jadis, fit naître dans l’esprit du chasseur de plantes une série d’idées qui l’amenèrent à découvrir le nom qu’il ignorait, ou plutôt qu’il ne savait pas appliquer. Il avait entendu dire que les chasse-mouches dont on fait usage au Bengale y sont apportés de la Tartane chinoise et du Thibet ; il savait, en outre, que les chourys sont faits avec la queue d’un animal singulier qui porte le nom de yak, ou de bœuf grognant. Ainsi, donc, les animaux qu’ils venaient de tuer étaient des yaks : cela ne faisait plus le moindre doute pour le chasseur de plantes.

 

Et Karl avait raison ; c’était un troupeau de yaks sauvages qu’ils avaient rencontré ; car nos voyageurs étaient précisément dans le pays où ces animaux sont à l’état de nature.

 

Linnée avait donné au yak le nom de Bos grunniens, c’est-à-dire bœuf grognant, et l’on ne pouvait pas en trouver un qui lui fût plus applicable ; mais les naturalistes qui vinrent après Linnée ne furent pas satisfaits de cette dénomination, à la fois claire et précise, et les savants éprouvèrent le besoin de la changer. Ils découvrirent, du fond de leur cabinet, que le yak présentait de si grandes différences avec les autres individus de l’espèce bovine, qu’il fallait nécessairement créer un nouveau genre tout exprès pour y loger cet animal, afin de rendre en même temps l’étude de la zoologie un peu plus difficile.

 

Ainsi donc les classificateurs modernes ont cru devoir changer le nom de Bos grunniens, que Linnée avait donné au yak, en celui de Poaphagus grunniens, qui veut dire, à ce que je suppose, mangeur de poa grognant ; joli nom si l’on veut, mais qui ne spécifie rien du tout : car, en admettant que vous sachiez que c’est un bœuf qu’il désigne, il est certain que le yak n’est pas le seul des membres de la race bovine qui mange volontiers du poa18.

 

Toujours est-il que le yak, ou syrlak, ou bœuf grognant, ou poaphagus, suivant le nom qu’il vous plaira de choisir, est l’un des animaux les plus utiles que l’on connaisse. On ne le trouve pas seulement à l’état sauvage au Thibet et dans les contrées voisines ; il y est domestique et rend les plus grands services aux habitants de cette région. Le yak est, à vrai dire, pour les habitants des pays froids qui se trouvent au nord des monts Himalaya, ce que le chameau est pour les Arabes, et le renne pour les Lapons. Ses longs poils leur fournissent la matière première dont ils fabriquent l’étoffe de leurs tentes et dont ils filent les cordes qu’ils emploient. Sa peau fait un excellent cuir. Il est à la fois bête de somme et de trait ; il sert de monture à son maître, porte ses marchandises, et traîne la charrette ou la charrue. Sa chair est succulente, et le lait qu’on obtient des vaches de cette espèce est l’un des éléments principaux de la nourriture des Thibétains, qui le mangent au naturel ou qui en font du beurre et du fromage. Enfin les queues de yak forment un article de commerce d’une valeur assez considérable ; on les exporte dans les plaines de l’Inde, où elles sont employées à différents usages, mais principalement comme chasse-mouches, ainsi que nous l’avons vu plus haut. Chez les Tartares elles sont considérées comme un ornement, et les hauts dignitaires à qui elles servent d’insignes, et qui les attachent à leur coiffure, ont seuls le droit de les porter. En Chine, où on les teint d’un rouge vif, elles sont également l’une des marques distinctives du mandarinat19; et une belle queue de yak, à la fois épaisse et longue, produit un fort joli bénéfice à l’individu qui l’apporte au Bengale ou dans le Céleste-Empire.

 

On connaît parmi les yaks différentes variétés. Il y a d’abord le yak sauvage, qui est la souche de tous les autres, et qui habite les régions glacées des montagnes où nos voyageurs l’ont effectivement trouvé. Il est beaucoup plus grand que les animaux de la race domestique, et le taureau de cette espèce est considéré comme l’un des plus féroces et des plus forts de toute la famille des bœufs. La chasse qu’on lui fait est souvent très-dangereuse, et l’on y emploie des chiens et des chevaux dressés à cet usage.

 

Les yaks domestiques sont divisés en plusieurs classes, d’après la nature des services qu’ils sont appelés à rendre. De même que nous avons des chevaux de carrosse ou de charrette, il existe des yaks de labour, de selle, de trait, etc. La couleur de ceux-ci n’est pas toujours celle de l’espèce originaire ; il y en a qui sont bai foncé, d’autres tachetés de rouge, et l’on en rencontre d’un blanc pur : toutefois ceux dont le pelage est noir ou brun foncé, avec la queue blanche, sont les plus nombreux. Le petit du yak est le meilleur veau qu’on puisse manger ; mais, lorsqu’on l’enlève à sa mère, celle-ci refuse de donner son lait. En pareil cas, on apporte à la vache le pied de son veau ou la dépouille rembourrée du pauvre petit, qu’elle caresse en exprimant sa joie par des grognements semblables à ceux d’un cochon ; elle se laisse traire alors sans la moindre difficulté.

 

Employé comme bête de somme, le yak peut faire trente-deux kilomètres par jour, en portant deux sacs de riz ou de sel, ou bien de quatre a six planches de bois de pin, dont on fait deux parts égales que l’on attache avec des cordes et qui lui pendent le long des flancs. En général, son conducteur lui perce les oreilles afin de les décorer de pompons écarlates qui sont faits avec de la laine filée.

 

Les plateaux élevés du Thibet et de la Tartarie, et les régions plus froides encore des hautes vallées himalayennes, sont le véritable séjour du yak ; l’herbe des prairies, et une petite espèce de carex qu’il trouve dans ces vallons glacés, forment sa nourriture ; il aime à paître sur le flanc abrupt des montagnes, et il va se reposer ou dormir au sommet des rocs isolés, où les rayons du soleil viennent se jouer librement. Quand on le mène dans les pays chauds, il ne tarde pas à dépérir, et meurt au bout de quelque temps d’une maladie de foie. Il serait possible, néanmoins, de l’acclimater dans certaines parties de l’Europe ; il ne faudrait pour cela qu’un peu de bonne volonté de la part de ceux qui gouvernent les nations.





18 Le poa est le nom scientifique du pâturin, qui est l’une des graminées les plus connues ; on en compte un grand nombre d’espèces, dont quelques-unes, telles que le pâturin commun et le pâturin des prés, abondent dans nos prairies, où vous avez remarqué leurs particules légères et leurs feuilles étroites et allongées ; il est bien certain que nos bœufs en mangent tout autant que le poaphagus lui-même. (Note du traducteur.)



19 On comprend sous le nom de mandarins tous les lettrés du Céleste-Empire.



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