Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXVII BOUCANAGE DE LA VIANDE

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XXVII

BOUCANAGE DE LA VIANDE

Nos voyageurs avaient trouvé la chair de leur petit yak si parfaite, et leur faim était si grande, qu’ils avaient dévoré tout un quartier de l’animal avant d’être rassasiés.

 

Lorsqu’ils eurent terminé leur repas, qui, malgré leur appétit, dut néanmoins finir, ils se demandèrent quelle était la chose importante dont il fallait d’abord s’occuper. Leur intention était de passer quelques jours dans ce vallon délicieux ; Karl ne doutait pas que la flore n’en fût aussi riche que variée ; il avait remarqué, en traversant le massif où il s’était glissé pour approcher des yaks, diverses plantes qu’il n’avait jamais vues, et il était probable que dans le nombre il en trouverait quelques-unes dont les plus savants botanistes ignoraient l’existence. Quelle brillante perspective ! Rapporter aux florimanes de précieuses richesses et fournir de nouveaux éléments à sa science favorite ! À cette pensée Karl éprouvait Une joie indicible, et l’espérance d’un glorieux avenir faisait battre son cœur.

 

La situation particulière du bassin qu’il avait à explorer lui donnait la certitude d’y rencontrer une végétation toute spéciale. Environné de montagnes couvertes de neiges, éloigné de tous les endroits fertiles, abrité du vent par la chaîne élevée qui lui formait une ceinture impénétrable, ce beau vallon devait nécessairement contenir une foule de plantes qu’on ne rencontrait pas ailleurs. Le botaniste avait remarqué, entre autres choses, qu’en dépit de l’élévation des lieux, qui était au moins de quatre mille cinq cents mètres, il s’y trouvait des végétaux qui semblaient appartenir à la flore du Midi. Cette végétation, d’un aspect voisin de celle des tropiques, dans un endroit situé aux confins de la région des neiges éternelles, lui paraissait une anomalie dont il cherchait à se rendre compte.

 

Gaspard, de son côté, voyait avec plaisir que son frère avait le projet de s’arrêter quelques jours dans cette vallée fertile : non pas que la botanique l’intéressât beaucoup ; mais, à son tour, il avait observé qu’un grand nombre d’animaux sauvages habitaient cet endroit favorisé du ciel, et notre chasseur espérait bien profiter de la circonstance.

 

Quant au Shikarri peut-être soupirait-il en songeant aux plaines embrasées du Bengale, aux bosquets de palmiers et aux fourrés de bambous ; mais il partageait avec Gaspard l’espoir de faire bonne chasse, et la vue du gibier lui faisait prendre patience. D’ailleurs, l’atmosphère de la vallée était beaucoup plus chaude que celle des lieux qu’ils avaient traversés depuis quelques jours ; la différence était même si grande qu’elle avait frappé nos voyageurs, et que ceux-ci l’avaient attribuée à la situation exceptionnelle de ce bassin entouré de montagnes qui l’abritaient du vent.

 

Puisque l’intention bien arrêtée des trois amis était de passer quelques jours dans l’endroit où ils se trouvaient, la première chose à faire était de se prémunir contre les atteintes de la faim. Le vallon était certainement rempli de gibier ; mais nos chasseurs pouvaient être malheureux et avoir à subir un jeûne plus ou moins long. N’était-il pas plus sage de conserver les trois quartiers de veau qui leur restaient encore, ainsi que la vache qui n’était pas même entamée, que d’avoir à courir les hasards d’une nouvelle chasse qui pouvait être infructueuse ? Il fut donc procédé immédiatement à la préparation de la viande qu’avaient nos voyageurs, et qui se trouvait en quantité bien suffisante pour les nourrir pendant le peu de temps qu’ils se proposaient de rester dans la vallée. Cette opération vous paraîtra d’autant plus difficile que nos trois amis n’avaient pas un grain de sel ; il est même probable que Gaspard et son frère, ne connaissant pas d’autre méthode que celle de la salaison, n’auraient pas cru qu’il fût possible de tenter l’entreprise. Mais Ossaro était d’un pays où le sel est rare, par conséquent très-cher, et il possédait le moyen de conserver la viande sans faire usage de ce précieux condiment. Du reste, son procédé était bien simple ; il consistait à couper la viande par tranches excessivement minces et à la suspendre aux arbres ou à l’étendre sur le roc, en laissant au soleil, le soin de terminer l’opération.

 

Il arriva précisément que le jour où nos chasseurs avaient besoin de son assistance, le soleil ne se montra pas d’une manière assez vive pour dessécher leur viande. Mais Ossaro ne se tint pas pour battu ; il savait qu’en pareille circonstance on peut recourir à un feu de bois vert, et obtenir le même effet que par un soleil ardent.

 

Secondé par ses deux compagnons, il eut bientôt recueilli du bois en quantité suffisante et alluma son tas de fagots ; il suspendit ses tranches de yak autour du feu, assez près pour qu’elles fussent soumises à l’action de la fumée et de la chaleur, toutefois sans rôtir, encore moins sans brûler. Il ne s’agissait plus que d’entretenir la flamme pendant un jour ou deux, après quoi la viande serait en état de se conserver plusieurs mois, sans qu’il y eût à s’en préoccuper.

 

Le dépècement de la vache, la préparation de la viande, l’érection des poteaux où elle devait être suspendue, occupèrent nos trois amis pendant quelques heures, et la journée s’avançait lorsqu’ils eurent terminé les préparatifs du boucanage.

 

Il fallait s’occuper du dîner : le temps de faire cuire un morceau de veau et de le manger prit encore une heure aux trois jeunes gens : et, bien qu’il ne fût pas tout à fait nuit, chacun d’eux était si fatigué, qu’ils s’étendirent à côté du feu et s’endormirent immédiatement du plus profond sommeil.

 

La fraîcheur du soir leur causa bientôt un véritable malaise ; ils grelottèrent, et, pour la première fois, ils se souvinrent de leurs couvertures, qu’ils avaient laissées, avec différents objets, à la place où ils avaient campé la surveille. Mais ils ne pouvaient que soupirer en y songeant ; il n’y avait pas moyen de reprendre le chemin par lequel ils étaient venus, et il leur faudrait certainement faire un détour énorme, quand ils sortiraient de la vallée, pour regagner l’endroit où ils avaient laissé leurs bagages. Toutefois, le Shikarri avait tendu la peau de vache sur une espèce de cadre et l’avait placée devant le feu pour la faire sécher ; on pouvait déjà s’en servir, et lorsque Gaspard fut enveloppé dans cette étrange couverture, dont il avait mis le poil en dedans, il se trouva tellement bien que, de son aveu même, il ne lui était jamais arrivé de passer une meilleure nuit.

 

Les deux autres dormirent fort bien de leur côté ; mais, s’ils avaient eu le moindre soupçon de la découverte qu’ils devaient faire le lendemain, leur sommeil eût été plus inquiet et leurs rêves moins légers.


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