Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXVIII LA SOURCE D’EAU CHAUDE

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XXVIII

LA SOURCE D’EAU CHAUDE


Le lendemain matin, nos voyageurs déjeunèrent d’un morceau de yak rôti, qu’ils arrosèrent d’eau pure. Ils n’avaient rien pour puiser de l’eau, pas même de tasse pour boire, et ils s’agenouillèrent au bord du lac pour y tremper leurs lèvres. L’eau était transparente, mais bien moins froide qu’elle ne l’est ordinairement à une pareille élévation. Ils l’avaient déjà remarqué la veille, et ils ne purent s’empêcher d’en témoigner leur surprise ; n’ayant point de thermomètre, il leur était impossible de constater la différence qu’elle présentait avec la température de la vallée, mais il était évident qu’elle était plus chaude que celle-ci.

 

D’où cette eau pouvait-elle provenir ? Ce n’était pas de la fonte des neiges, car elle aurait été glaciale. Il fallait qu’elle vînt d’une source, et probablement d’une source chaude.

 

Ce fait d’ailleurs n’avait rien d’extraordinaire ; les eaux thermales sont très-communes dans la chaîne de l’Himalaya, où souvent elles jaillissent au milieu des glaces et de la neige, et où elles s’élèvent parfois à une grande hauteur.

 

Nos trois voyageurs se rappelèrent alors que du haut de la moraine ils avaient remarqué la veille un nuage vaporeux qui planait au-dessus d’un bouquet d’arbres ; ils ne l’apercevaient plus depuis qu’ils étaient dans la vallée ; mais ils se souvenaient de la direction dans laquelle ce nuage devait être, et ils se mirent immédiatement en quête de la fontaine qui produisait cette vapeur.

 

Ils arrivèrent bientôt à l’endroit qu’ils cherchaient, et leurs conjectures se trouvèrent justifiées. Une source chaude sortait, en bouillonnant, du milieu des roches, et formait un petit ruisseau qui se dirigeait vers le lac. Gaspard trempa sa main dans la fontaine et la retira en poussant un cri de surprise et de douleur. « Quel dommage, dit-il en secouant les doigts, que nous n’ayons pas de quoi faire du thé ou du café ! il serait inutile de faire bouillir de l’eau ; celle-ci est assez chaude.

 

– Je comprends maintenant ! s’écria Karl en plongeant à son tour la main dans le ruisseau ; voilà qui m’explique la température exceptionnelle de cette vallée, la richesse de sa végétation et la présence de plantes que l’on ne trouve jamais à une pareille hauteur. Voyez-vous là-bas des magnolias ? c’est excessivement curieux ; je ne serais pas surpris de découvrir tout à l’heure des palmiers et des bambous. »

 

Mais au même instant les regards des trois chasseurs prirent une autre direction. Un bel animal accourait en bondissant ; lorsqu’il fut à vingt pas de la fontaine, il s’arrêta soudain et contempla d’un air surpris les étrangers, dont l’aspect lui était inconnu.

 

Quant à lui, on ne pouvait s’y méprendre ; les énormes andouillers qu’il portait sur la tête le caractérisaient suffisamment pour que l’erreur fût impossible. Il était à peu près de la même taille que le cerf commun d’Europe, et son bois était pareil à celui de ce dernier. D’un gris rougeâtre, il portait sur la croupe une grande tache blanche, et se rapprochait beaucoup, par sa forme et par ses proportions, du cerf d’Angleterre ; bref, c’était l’un des représentants de l’espèce que les naturalistes ont nommée Cerf de Wallich.

 

En apercevant les trois amis, l’animal exprima plus d’étonnement que de frayeur ; c’était la première fois que ses grands yeux apercevaient des hommes, et il ne supposait pas que ces trois jeunes gens pussent avoir à son égard des intentions hostiles.

 

Innocente créature ! elle devait bientôt apprendre à qui elle avait affaire. Karl mit son fusil à l’épaule, et, en moins d’une seconde, la noble bête fut étendue sur l’herbe.

 

Gaspard et le Shikarri étaient à peu de distance du chasseur, et tous les trois se précipitèrent vers, l’animal afin de s’en emparer ; mais, à leur grand désappointement, le cerf était déjà sur pied et franchissait les buissons en entraînant Fritz qui courait derrière lui. Toutefois, le pauvre animal s’enfuyait sur trois jambes ; la quatrième avait été brisée par le coup de feu qu’il avait reçu et traînait sur le sol.

 

Les chasseurs, espérant bien l’atteindre, s’élancèrent à sa poursuite ; mais, quand ils furent sortis du bois, ils le virent qui détalait toujours : le cerf avait même gagné sur le limier une avance considérable, et côtoyait rapidement les rochers qui formaient l’enceinte du vallon.

 

Fritz ne se décourageait pas, et les chasseurs continuèrent à courir, malgré le peu d’espoir qu’ils avaient de rattraper leur gibier. Karl et Ossaro longèrent la montagne sur la piste du cerf, tandis que Gaspard suivait les bords du lac afin de surprendre la bête au passage, dans le cas où elle chercherait à revenir du côté de l’eau.

 

Ils firent ainsi plus d’un kilomètre sans apercevoir le cerf qu’ils avaient perdu de vue presque aussitôt après s’être éloignés des arbres. Tout à coup ils entendirent la voix de Fritz, et, à la manière dont le limier aboyait, ils conclurent que le cerf était forcé.

 

Quelques instants après, ils arrivèrent sur les lieux, et pensèrent bien cette fois qu’ils tenaient l’animal ; Fritz, en effet, l’avait conduit sur le bord d’un fourré, où la pauvre bête paraissait réduite aux abois ; mais, dès qu’elle aperçut les chasseurs, elle s’enfonça dans le hallier et disparut immédiatement.

 

Ils franchirent encore à peu près huit cents mètres avant de retrouver l’animal ou d’entendre la voix du limier ; enfin les aboiements retentirent, les chasseurs aperçurent le cerf ; mais, au moment où ils espéraient le rejoindre, la bête plongea de nouveau dans les broussailles et disparut encore.

 

Il était vexant de perdre un aussi bel animal après avoir été sur le point de le saisir ; aussi nos trois amis décidèrent-ils que la bête serait poursuivie jusqu’au bout, la chasse ne dût-elle se terminer que le soir. Karl était poussé d’ailleurs par un autre motif que l’intérêt personnel ; c’était moins le désir de se procurer de la venaison que de mettre un terme aux souffrances du pauvre animal, qui lui faisait continuer la poursuite avec autant d’ardeur.

 

Mais la bête courait encore ; elle fut aperçue une troisième fois, et sans plus de résultat. Les chasseurs désespéraient de la rejoindre ; ils suivaient toujours les rochers qui entouraient cette vallée singulière, et, tout en courant, ils remarquaient que cette enceinte, qui se dressait à des centaines de mètres au-dessus de leurs têtes, n’offrait partout que des flancs inaccessibles. Néanmoins la chasse les préoccupait trop vivement pour leur permettre d’accorder à cette circonstance toute l’attention qu’elle méritait. Après qu’ils eurent revu cinq ou six fois la bête, elle prit l’eau dans un étang ; les aboiements du limier redoublèrent, les chasseurs accoururent ; Gaspard, masqué par un pli du terrain, approcha de l’endroit où la bête s’était réfugiée : une balle siffla dans l’air et mit fin à l’existence du cerf.


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