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Toutefois les hommes courageux ne s’abandonnent pas facilement au désespoir. Karl et Gaspard étaient pleins de cœur et de fermeté ; Ossaro lui-même ne manquait pas de bravoure, ce qui est assez rare chez les hommes de sa race ; il aurait affronté sans crainte les griffes d’un tigre ou les cornes d’un gayal ; mais, comme tous ses compatriotes, il était rempli de superstition : il croyait fermement que cette vallée sans issue était habitée par l’un de ses dieux, et qu’ils allaient être punis tous les trois pour avoir osé s’introduire dans cette demeure sacrée.
Cependant, en dépit de ses craintes superstitieuses, il n’éprouva pas une minute de découragement ; il était disposé, au contraire, à seconder de tous ses efforts les tentatives que feraient ses compagnons pour fuir du territoire de Brahma, de Siva ou de Vishnou, quelle que fût celle de ces trois personnes qui eût choisi la vallée pour domicile.
Chacun des trois amis cherchait donc le moyen de s’échapper du vallon, et c’est pour cela qu’ils restaient silencieux. Mais comment y parvenir ? En faisant une échelle ? Et quelle échelle pourrait atteindre au quart d’une pareille hauteur ? Des cordes, même en supposant que nos voyageurs en eussent eu à leur disposition, ne peuvent servir que pour descendre de l’endroit où l’on se trouve : elles sont complètement inutiles lorsqu’il s’agit de monter : on ne peut pas les attacher au sommet de la muraille qu’on veut escalader.
Gaspard proposait d’entailler la falaise de manière à y pratiquer des marches qui leur feraient un escalier. Au premier abord le moyen paraît bon, et je suis sûr que vous y applaudissez. Mais si vous étiez, comme nos voyageurs, en face d’une muraille de granit, sept ou huit fois plus haute que la plus grande maison que vous ayez jamais vue, et qu’il fallût absolument la gravir en taillant vous mêmes dans ses flancs, tout aussi durs que le fer, les degrés qui vous serviraient de marches, vous ne penseriez même pas à tenter l’entreprise.
C’est ce que firent nos chasseurs, et Gaspard reconnut le premier que son moyen était impraticable.
Il y avait deux ou trois heures qu’ils méditaient sur leur affreuse position, et rien qui pût les en faire sortir ne se présentait à leur esprit. Ils finirent par s’éloigner de la fontaine et par se diriger vers l’endroit où ils avaient passé la nuit précédente.
Mais, pour comble d’infortune, des animaux carnassiers, probablement des loups, avaient emporté pendant leur absence toute la viande qu’ils avaient fait sécher. C’était maintenant plus que jamais qu’ils avaient besoin de provisions, et cette découverte augmenta leur tristesse.
Pourvu que le cerf n’eût pas été dévoré ! Ils coururent bien vite à l’endroit où ils l’avaient laissé ; par bonheur, ils le retrouvèrent à la même place : il est probable que l’eau de l’étang l’avait protégé contre les carnivores.
Comme l’endroit où ils avaient campé la veille n’était pas bien choisi, nos chasseurs traînèrent le cerf jusqu’à la source d’eau chaude, qui leur offrait une situation préférable pour y établir leur bivouac.
La bête y fut dépouillée, tandis que le botaniste préparait un bon feu ; et quand les trois jeunes gens eurent bien dîné d’une belle tranche de venaison cuite à point, l’Hindou boucana le reste comme il avait fait la veille ; il prit seulement la précaution de l’attacher beaucoup plus haut, afin qu’elle ne fût pas cette fois à la portée des maraudeurs.
La chair du cerf avait pour eux tant de prix, qu’ils eurent même le soin d’en réserver les os ; ils les placèrent en lieu sûr, et Fritz dut se contenter, pour ce jour-là, des intestins de l’animal, qui, après tout, lui faisaient une abondante curée.
Le soir, autour du feu, ils s’entretinrent de leurs projets d’avenir, des moyens à employer pour se procurer des vivres ; ils se communiquèrent les observations qu’ils avaient faites relativement aux animaux qui habitaient ces parages ; ils causèrent des oiseaux qu’ils avaient vus sur le lac, de ceux qu’ils avaient aperçus dans l’air ou sur les arbres, des fruits et des racines que la vallée pouvait fournir, en un mot, de toutes les ressources que l’on devait trouver dans cet endroit perdu.
Ils examinèrent leurs munitions de chasse, et par bonheur il s’en trouva beaucoup plus qu’ils ne l’avaient espéré. La grande poire à poudre de Gaspard et celle de son frère étaient presque toutes pleines. Ils avaient également une bonne provision de balles et de plomb, ce qui, toutefois, était moins nécessaire : on pouvait les remplacer par d’autres projectiles ; mais la poudre était indispensable, c’était la condition impérieuse de leur chasse au fusil.
Toutefois, en supposant qu’elle vînt à leur manquer, il resterait toujours l’arc infaillible d’Ossaro, qui n’avait pas besoin de munitions ; une branche souple et mince lui suffisait pour confectionner une flèche dont la blessure fût mortelle.
Les trois chasseurs n’avaient donc pas d’inquiétude à cet égard ; alors même que l’Hindou n’aurait pas eu son arc et ses flèches, il eût été facile, dans ce vallon sans issue, de trapper les animaux dont ils auraient eu besoin. Les quadrupèdes n’avaient comme eux d’autre sortie que la brèche qui donnait sur le glacier, et cette brèche les conduirait aujourd’hui à un abîme qu’ils ne pourraient franchir. Ils devaient être nombreux, à en juger par la quantité de pistes que nos voyageurs avaient vues sur la neige ; et certes il était impossible, pour les animaux sauvages, de trouver un habitat qui fût plus agréable.
Nos voyageurs étaient donc à peu près sûrs de ne pas souffrir de la faim, c’était déjà une perspective rassurante ; d’ailleurs ils n’avaient pas renoncé à l’espérance de quitter leur singulière prison : ils comptaient sur le hasard beaucoup plus que sur eux-mêmes, et ils étaient bien loin de croire qu’il n’y eût pas moyen de sortir de la vallée. S’ils avaient été persuadés du contraire, ils n’auraient pas eu le courage de causer comme ils le faisaient alors ; dans l’état d’accablement où cette conviction les eût plongés, les animaux, les fruits et les racines qu’ils pouvaient trouver dans leur prison, n’auraient eu pour eux qu’un bien faible intérêt.
Mais, soutenus par une vague espérance, ils reprenaient courage sans trop savoir pourquoi, et, s’étant bien promis d’explorer de nouveau la falaise dès que le jour serait revenu, ils se couchèrent auprès du feu et ne tardèrent pas à s’endormir.