Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXXI LA CREVASSE EST MESURÉE

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XXXI

LA CREVASSE EST MESURÉE

Le lendemain matin, au point du jour, nos voyageurs étaient sur pied, et chacun d’eux examinait la falaise avec un soin minutieux ; comme la veille, les trois amis côtoyèrent l’enceinte du vallon, sondèrent chaque repli de cette muraille qui les emprisonnait, et gravirent, cette fois, à la cime des plus grands arbres, afin de mieux voir la paroi du rocher qui s’élevait au-dessus d’eux. Mais cette nouvelle enquête n’eut d’autre effet que de leur démontrer d’une manière plus certaine l’impossibilité où ils étaient de s’échapper de leur prison.

 

L’idée ne leur était pas venue jusqu’à présent de retourner au glacier ; cependant, quand ils eurent acquis la certitude que l’enceinte de la vallée n’offrait pas d’autre issue, ils se dirigèrent d’un pas machinal vers la brèche par laquelle ils étaient arrivés.

 

Frappés de terreur par le mouvement des glaces, les trois jeunes gens avaient fui en toute hâte, sans examiner les lieux qu’ils s’empressaient de quitter ; il leur avait suffi d’un regard pour voir qu’un abîme infranchissable les empêchait de retourner sur leurs pas, et dès lors ils ne s’étaient plus préoccupés de la route qu’ils avaient suivie en chassant le porte-musc. Ils ne savaient pas qu’il y avait, à quatre cents mètres de la crevasse, une forêt de grands arbres qui pouvaient leur être d’une grande utilité.

 

Mais au moment où, d’un air consterné, ils arrivaient au portail qui s’ouvrait dans le granit, cette forêt frappa tout à coup leurs regards, et Karl s’écria en la montrant à son frère :

 

« Voilà de quoi faire un pont ! »

 

Il n’avait pas besoin d’ajouter à quel endroit ce pont devait être établi ; la même pensée était venue aux deux autres, et ils savaient bien qu’il s’agissait de franchir la fissure du glacier.

 

La perspective de pouvoir franchir la crevasse avait ranimé le courage des trois chasseurs, et ils descendirent le glacier d’un pas plus leste et d’un air moins abattu.

 

Après avoir examiné de nouveau les flancs de la montagne, qui leur parurent aussi infranchissables que la veille, ils approchèrent du gouffre dont il s’agissait de réunir les deux bords. L’abîme avait plus de trente mètres d’ouverture, et les voyageurs, s’étant agenouillés sur la rive, n’en distinguèrent pas le fond, tant il était éloigné de leurs regards. Les rochers qui formaient les parois du gouffre, bleuâtres à leur sommet, paraissaient verdir, et s’assombrissaient de plus en plus à mesure qu’ils pénétraient plus avant dans la terre. Des fragments de roches d’un volume énorme, des masses de neige congelée remplissaient les fentes des parois du précipice, et les voyageurs entendirent le bruit sourd d’un torrent, formé, sans aucun doute, par les eaux du lac voisin, qui se frayaient un passage au-dessous de la masse de glace.

 

Spectacle effrayant et sublime, que nos trois amis ne purent contempler sans avoir le vertige, et qui leur fit éprouver un sentiment de terreur indicible, lorsque les échos de ce lieu étrange prêtèrent à leurs voix des sons d’un éclat surnaturel.

 

Mais revenons à l’idée que venaient de concevoir nos trois chasseurs ; ils pensaient, avons-nous dit, à jeter un pont sur cet abîme, et ce projet, qui peut sembler absurde aux natures faibles, prenait à chaque instant plus de consistance dans leur esprit. Bien des gens sans courage se seraient détournés du précipice et n’auraient pas même essayé d’en mesurer l’ouverture. C’est ce qu’auraient fait également nos trois amis, s’ils avaient pu sortir de leur prison par un autre moyen ; mais il s’agissait pour eux d’une question de vie ou de mort, tout au moins d’une captivité perpétuelle.

 

Et dire adieu pour toujours à ceux qu’on aime, à sa famille, à son pays, avec la pensée de vivre au désert, n’est-ce pas aussi pénible que de songer à mourir ?

 

Il y avait de quoi rendre fous des individus moins bien trempés que ne l’étaient nos chasseurs de plantes. Mais plus la situation leur paraissait affreuse, plus il était indispensable de trouver les moyens d’en sortir, et cette nécessité éveillait chez les trois voyageurs une activité d’esprit qu’ils n’avaient pas encore déployée.

 

Toujours assis près du gouffre béant, ils revinrent à leur projet d’y établir un pont, et tous les trois en discutèrent la possibilité.

 

Karl était convaincu du succès ; Gaspard, avec sa chaleur habituelle, se rangeait à l’opinion de son frère, et Ossaro finit par reconnaître que la chose méritait d’être essayée. L’esprit scientifique du botaniste avait déjà conçu un plan dont l’exécution, pour être difficile, n’était nullement impraticable. Toutefois, sa réalisation dépendait du plus ou moins d’écartement que présentaient les bords de l’abîme, et il fallait avant tout s’assurer de la largeur de la crevasse ; mais comment y parvenir avec exactitude ?

 

L’estimation qu’on pouvait en faire à vue d’œil n’avait rien de positif ; la preuve, c’est que chacun des trois jeunes gens assigna une largeur différente à l’espace qu’il fallait mesurer. Karl pensait qu’il n’avait pas plus de trente mètres d’étendue, Ossaro lui en donnait cinquante, et Gaspard coupait la différence en deux. Il était évident qu’on était dans l’erreur, et il fallait arriver à une mesure exacte ; mais comment faire pour se la procurer ?

 

Si nos ingénieurs avaient été munis des instruments nécessaires, Karl avait fait des études suffisantes pour déterminer la distance d’un point à un autre par la triangulation ; mais ils n’avaient ni graphomètre ni théodolite ; il fallait absolument trouver une autre manière d’opérer, et ce fut Ossaro qui s’en chargea.

 

Les deux frères discutaient à l’écart, ne se doutant pas que leur humble compagnon pût leur prêter son concours à propos d’une question scientifique, lorsqu’ils virent celui-ci défaire une petite pelote qu’il avait tirée de sa poche.

 

« Oh, oh ! s’écria Gaspard, avez-vous la prétention de mesurer la crevasse avec un bout de ficelle ?

 

– Oui, répondit Ossaro.

 

– Et quel est celui d’entre nous qui portera la ficelle de l’autre côté de l’abîme ? » reprit Gaspard en riant.

 

Il semblait absurde, en effet, de supposer que la largeur du gouffre pouvait être mesurée au moyen d’une ligne, tant qu’on n’aurait pas la possibilité de se rendre à l’autre bord.

 

Mais, en réponse, à la question de Gaspard, Ossaro avait pris son carquois, et, montrant la flèche qu’il venait d’en tirer :

 

« C’est elle, Sahib, qui portera la corde, répondit-il avec calme.

 

– Bravo ! » s’écrièrent avec joie les deux frères, qui comprirent immédiatement l’intention du Shikarri.

 

L’Hindou continua de dépelotonner sa ficelle, qui avait un peu plus de cent mètres ; quand il l’eut bien étirée afin d’empêcher qu’elle ne formât des nœuds, il attacha l’une des extrémités à la baguette de sa flèche, assujettit l’autre bout à un rocher, banda son arc et tira la corde.

 

Un cri joyeux s’échappa de la bouche de Karl et de Gaspard, en voyant la flèche retomber sur la neige qui couvrait l’autre bord du précipice, et la ficelle tendue comme un fil d’araignée en travers de la crevasse.

 

Le Shikarri attira doucement la corde jusqu’à ce qu’il eût amené la flèche tout à fait à la lisière du gouffre ; puis, faisant un nœud à l’endroit où la ligne posait sur le bord qui se trouvait à ses pieds, il la ramena vivement et l’eût bientôt dévidée. Quelques minutes après, il remettait sa flèche dans son carquois et procédait, avec les deux Sahibs, au métrage de la ficelle.

 

Le cœur des jeunes gens battait avec violence à chacun des chiffres que prononçait le botaniste ; mais un murmure de satisfaction échappa aux trois amis, lorsqu’il fut prouvé que c’était le chasseur de plantes qui avait eu raison, et que la crevasse n’avait pas plus de trente mètres de largeur.


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