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La certitude que les trois jeunes gens venaient d’acquérir permettait au botaniste d’appliquer sa théorie ; mais la réalisation n’en était pas facile. Nos voyageurs ne possédaient, en fait d’outils, que leurs couteaux et une petite hache en bois que l’Hindou portait par hasard à la ceinture, au moment où ils s’étaient engagés à la poursuite du chevrotain.
Nous avons déjà parlé du couteau du Shikarri : c’était une arme puissante, qui tenait à la fois du coutelas et du sabre, et qui avait servi plus d’une fois à l’Hindou pour s’ouvrir un passage à travers les fourrés et les jungles. Quant à sa hache, elle n’était pas plus grande que le tomahawk d’un Indien ; et c’était avec de pareils instruments que le botaniste croyait pouvoir construire un pont d’une longueur de trente mètres. Il alla même jusqu’à faire partager cette conviction aux deux autres chasseurs, et il n’en fallut pas davantage pour leur rendre l’espérance. Nos amis ne se dissimulaient pas les difficultés de l’entreprise ; mais ils se sentaient l’ardeur et la force nécessaires pour triompher des obstacles, et pour exécuter cet énorme travail. Ils cherchèrent immédiatement quel était l’endroit le plus favorable pour y établir leur passerelle, mesurèrent de nouveau l’ouverture du gouffre à la place qu’ils venaient de choisir, remarquèrent la disposition du terrain, et, après avoir terminé cette étude préliminaire, ils revinrent d’un pas rapide et le cœur léger, au bouquet d’arbres où ils avaient placé leur bivouac.
Le pont qu’il s’agissait de construire n’était pas l’œuvre d’un jour, et pas même d’une semaine ; il était probable qu’il faudrait plus d’un mois pour la mener à bonne fin. Ils auraient mis bien moins de temps s’ils avaient eu accès des deux côtés de l’abîme ; mais s’il y avait eu moyen de passer à l’autre bord, nos voyageurs n’auraient pas pris tant de peine. Un câble, ou seulement une corde un peu forte, solidement fixée en travers du précipice, aurait suffi pour leur permettre d’en franchir l’ouverture ; malheureusement ils n’avaient qu’une ficelle, et rien qu’une flèche pour la maintenir sur le bord opposé.
Toutefois, l’ingénieux botaniste avait trouvé le moyen, non-seulement de faire un pont, mais encore de le placer à l’endroit qu’il s’agissait de traverser. Il faudrait bien des efforts pour en arriver là, bien de la peine et bien du temps ; mais que seraient le temps et la fatigue en comparaison du succès de l’entreprise !
La première chose à faire était d’abord de construire une maisonnette, ou plutôt une cabane. Les nuits étaient fraîches, elles se refroidissaient de plus en plus, car l’hiver approchait ; et, en dépit du grand feu qu’ils faisaient au moment de se coucher, nos voyageurs trouvaient déjà fort pénible de dormir à la belle étoile. Ils bâtirent donc une espèce de chaumine avec de grosses pierres et quelques troncs d’arbres ; les murailles furent recouvertes de terre glaise, qu’ils trouvèrent dans le ruisseau ; et de grandes herbes, qui poussaient au bord de l’étang, composèrent la toiture de la cabane ; un trou fut percé dans ce toit rustique pour que la fumée pût s’échapper ; des feuilles de rhododendron servirent de tapis à la chambre des voyageurs ; trois blocs de granit furent déposés dans cette chambre en guise de tabourets, et une couche épaisse d’herbe sèche remplaça les matelas.
Cette habitation n’était pas fort élégante ; mais nos amis s’en contentaient parfaitement ; ils étaient trop préoccupés de l’avenir pour s’apercevoir de tout ce qui leur manquait alors ; ils espéraient bien, d’ailleurs, n’habiter cette cabane que pendant le temps nécessaire à la construction de leur passerelle.
S’ils avaient été dans le pays des bambous, la chose aurait été différente ; en moitié moins de temps et avec bien moins de peine, le Shikarri leur aurait fait une maison qui aurait été bien plus belle. Mais peu leur importait, pourvu qu’ils fussent à couvert ; et, la cabane terminée, il ne leur resta plus qu’à s’occuper du pont.
Les trois amis convinrent de se diviser le travail : Karl et Ossaro, armés de la hache et du coutelas, devaient d’abord faire l’office de bûcherons, puis celui de charpentiers quand le bois serait abattu ; Gaspard se chargerait, pendant ce temps-là, d’approvisionner la cuisine en allant à la chasse, et viendrait en aide aux ouvriers toutes les fois que ceux-ci auraient besoin de son concours.
Mais ce n’était pas seulement en leur procurant de la viande que notre chasseur pouvait être utile aux deux autres. Karl et Ossaro avaient besoin de cordes à la fois longues et solides, et la dépouille des animaux pouvait fournir des lanières excellentes qui remplaceraient les cordes. Il fallait deux câbles de trente mètres de longueur, sans parler d’une quantité de liens plus ou moins forts, que demandait le botaniste. Gaspard, comme vous voyez, jouait un rôle important dans la petite colonie. Ce n’était pas la peau d’un bœuf qui aurait pu satisfaire à une pareille demande : il en fallait au moins douze ; mais Gaspard était précisément l’homme qui convenait pour ce genre de travail, il s’était engagé à fournir toutes les peaux nécessaires.
Quant au bois, les arbres avaient été choisis par le botaniste, et frappés d’un coup de hache à mesure qu’il les avait désignés. Ces arbres, connus sous le nom de Pins du Thibet, croissent à une grande élévation au-dessus du niveau de la mer, et leur tronc ne commence à porter des branches qu’à une hauteur de quinze ou vingt mètres. Le botaniste, qui maintenant faisait les fonctions d’ingénieur, s’était bien gardé de choisir les plus gros d’entre ces arbres, qu’il aurait fallu amincir ; il avait pris, au contraire, ceux qui se rapprochaient de la dimension voulue, afin d’éviter la main-d’œuvre que le défaut d’outillage rendait très-difficile ; d’autant plus que ce n’était pas le tout d’abattre les branches, d’enlever l’écorce des arbres et de donner à ceux-ci la même grosseur dans toute leur étendue ; il fallait en réunir au moins deux pour former les trente mètres que devait avoir la passerelle ; et cette opération exigeait infiniment de soin et de travail.
Une fois leur plan bien arrêté, Karl et Ossaro se dirigèrent du côté de la forêt, tandis que Gaspard faisait ses préparatifs pour aller à la chasse.