Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXXIII LE CERF ABOYEUR

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XXXIII

LE CERF ABOYEUR


« Si je pouvais, disait Gaspard en sortant de la cabane, son fusil à l’épaule, si je pouvais retrouver la piste de ces grogneurs à belle queue ! ce sont les plus grands animaux qu’il y ait dans ces parages ; leur viande est excellente et la peau du vieux mâle fournirait au moins… Voyons un peu combien de mètres de corde on pourrait faire avec cette peau ? »

 

Combien de lanières d’environ cinq centimètres ? Karl avait dit que cette largeur était suffisante, pourvu que le cuir offrît la même résistance que celui des vaches. Combien donc une peau de yak pouvait-elle en donner, et quelle serait la longueur de toutes ces bandelettes réunies ?

 

Après avoir dépouillé un bœuf en imagination, étendu le cuir par terre et bien pris ses mesures, toujours en poursuivant sa route, notre chasseur trouva que la peau du yack lui fournirait vingt mètres de lanières, ayant un peu plus de sept centimètres de large.

 

Il mesura également la peau d’une vache, qui lui en procura dix mètres ; car la femelle du yak est moitié moins grosse que le mâle, et son cuir n’a pas la même épaisseur. Il y avait cinq vaches dans le troupeau la première fois que Gaspard les avait aperçues ; l’une d’elles était morte, il n’en restait plus que quatre ; mais cela faisait, au bas mot, quarante mètres de cuir. Ajoutez à cela deux bouvillons et deux génisses, pouvant encore donner trente mètres de lanière, et vous aurez un total de quatre-vingt-dix mètres. Quel dommage que cela ne fasse pas la centaine ! Karl avait dit qu’il fallait au moins cent mètres de cuir pour fabriquer ses câbles ; et il eût été fort heureux de les trouver au même endroit. Il y avait bien des jeunes veaux ; mais leur cuir n’avait pas assez de force, et leur dépouille servirait à autre chose.

 

« Peut-être, se dit Gaspard, la vallée renferme-t-elle un second troupeau de yaks. Un autre mâle ferait justement l’affaire. » Et, souriant à cette idée, il abaissa son fusil, en examina les amorces, le remit sur son épaule et continua son chemin d’un pas rapide et léger.

 

Il était bien sûr de tuer tous les membres du troupeau ; les yaks n’avaient pas pu sortir du vallon ; en supposant qu’ils eussent l’habitude de fréquenter d’autres endroits, ils ne pouvaient s’y rendre qu’en passant par le glacier, et l’abîme était infranchissable pour eux, tout aussi bien que pour le chasseur.

 

En effet, chasseur et gibier se trouvaient pris au même piège.

 

Toutefois c’était un piège d’une certaine étendue ; un parc circulaire d’un mille de diamètre, un petit royaume ayant un territoire passablement accidenté. On y trouvait des collines, de grandes roches amoncelées ou gisant çà et là, et formant un chaos sillonné par des ravins entrecoupés d’abîmes. Il y avait la partie boisée couverte d’une forêt vierge, impénétrable et sombre. Tout cela faisait des remises pour le gibier ; et les animaux les moins fins pouvaient s’y dérober longtemps au chasseur le plus habile. Mais, après tout, la falaise qui entourait la vallée rendait la fuite impossible, et Gaspard était bien sûr, un jour ou l’autre, d’exterminer les yacks.

 

En partant de la cabane, il s’était dirigé vers le lac et il en suivait les bords ; plusieurs fois il avait eu l’occasion de tirer des oies ou des canards sauvages ; mais, étant sorti avec l’intention de poursuivre la grosse bête, il avait chargé son fusil à balles, et il ne fallait pas songer à tirer des oiseaux ; il pouvait les manquer, et, dans la position où ils se trouvaient, la poudre était trop précieuse pour la brûler inutilement. Il réserva donc son coup de fusil pour une meilleure occasion.

 

Après être resté pendant quelque temps au bord de l’eau, Gaspard s’éloigna pour aller vers la falaise, dans l’espoir de rencontrer les yaks au milieu des rochers ; car son frère lui avait dit que ces animaux fréquentaient de préférence les parties rocailleuses des montagnes. Il arriva bientôt à une rangée de grands arbres, qui, en se déchirant, laissait voir une clairière tapissée d’herbe et entourée d’arbrisseaux. Notre jeune ami, l’œil au guet, l’oreille attentive, côtoya la rangée d’arbres, avec toutes les précautions possibles, comme font tous les chasseurs. Tandis qu’il traversait la clairière, la voix d’un animal, qui paraissait être dans le voisinage, attira son attention. Cette voix ressemblait à celle du renard ; mais elle était plus forte, surtout plus accentuée.

 

« Peut-être, se dit notre chasseur, les renards de l’Himalaya sont-ils plus gros que ceux d’Allemagne ; c’est probablement pour cela qu’ils ont la voix moins glapissante ; voyons un peu quelle est la taille de celui-ci ; je ne lui sacrifierai certainement pas une balle ; mais je ne serais pas fâché de connaître le poil que l’impudent coquin porte dans ces montagnes. »

 

Tout en faisant cette réflexion, Gaspard se glissa au milieu des grandes herbes, et se dirigea du côté d’où les jappements lui arrivaient.

 

Il n’avait pas franchi une distance de vingt mètres, qu’il aperçut un animal d’une espèce toute différente de celui qu’il croyait voir ; c’était pourtant bien cette bête-là qui faisait le bruit en question ; Gaspard en était sûr, il la voyait aboyer, mais positivement aboyer. À cette vue notre chasseur ne put s’empêcher de rire ; un animal qui était si loin d’appartenir à la famille des chiens ! Vous figurez-vous un cerf ou un chevreuil empruntant le langage de la race canine ?

 

La bête qu’apercevait Gaspard avait à peu près soixante centimètres de hauteur ; elle était svelte et portait sur le front des espèces de cornes ayant quinze ou vingt centimètres. On aurait pu facilement la prendre pour une antilope ; mais chacune de ses cornes, ou plutôt chaque branche de son bois, portait un andouiller fort insignifiant, il est vrai, car c’est tout au plus s’il avait trois centimètres de longueur ; toutefois cela suffisait pour montrer que l’animal appartenait à la famille des cerfs. Il était rougeâtre et avait le poil court et lustré, la tête fine, les yeux très-grands, les oreilles larges et la queue courte et aplatie. En l’examinant d’un peu plus près, Gaspard découvrit que de longues canines, en forme de défenses, lui sortaient de chaque côté de la bouche, ainsi qu’on le voit chez le porte-musc. Il est vrai que ces animaux sont assez proches parents ; celui qui nous occupe était le kakour ou cerf aboyeur ; vous savez maintenant pourquoi on l’a nommé ainsi.

 

Il existe plusieurs variétés de cette espèce aboyeuse ; elles sont très-peu connues, même des savants qui ont désigné l’une d’elles sous le nom de cervus vaginalis. Cette dernière porte également des canines saillantes, et un seul andouiller au merrain de son bois20; les habitants du pays où elle se trouve l’appellent muntjak.

 

Le cerf aboyeur est commun dans la chaîne de l’Himalaya ; on le trouve sur les montagnes dont le sommet n’atteint pas plus de deux mille cinq cents mètres ; mais il lui arrive quelquefois de remonter le lit des torrents ou les gorges étroites, et on le rencontre alors à une bien plus grande hauteur. Celui que Gaspard avait découvert était venu sans doute pendant l’été, en suivant le ravin qui l’avait conduit au glacier, et du glacier il n’était pas surprenant qu’il eût pénétré dans le délicieux vallon où il se trouvait aujourdhui.

 

Gaspard ne se décida pas tout d’abord à lui tirer son coup de fusil, et il lui permit de s’enfuir. Mais, tandis que la bête se sauvait, il avait été frappé d’un bruit assez étrange qu’il n’avait pu s’expliquer ; on aurait dit qu’on heurtait deux os l’un contre l’autre, ou qu’on jouait des castagnettes. Après avoir fait cinquante pas, l’animal s’arrêta subitement, tourna la tête, aboya pendant quelques secondes ; mais le cliquetis avait cessé au moment où le kakour avait lui-même interrompu sa course.

 

Les naturalistes, pas plus que Gaspard, ne savent la cause de ce phénomène ; peut-être l’animal frappe-t-il, en courant, ses pieds les uns contre les autres ; ou bien, et c’est plus probable, les deux sabots de chaque pied se rejoignent-ils de façon à produire ce bruit sec, toutes les fois qu’ils abandonnent la terre. C’est ainsi que les sabots allongés de l’élan font un bruit analogue à celui du kakour, mais beaucoup plus retentissant, puisque l’animal est d’une taille bien plus grande.

 

Quant à Gaspard, il ne se fatigua pas à chercher quelle pouvait être la cause de ce bruit qui l’étonnait ; l’animal était à belle portée ; pour la seconde fois il le tenait au bout de son fusil ; l’occasion était séduisante, il appuya sur la gâchette et mit fin aux aboiements du kakour.

 

« Tu n’es pas celui que je voulais tuer, dit-il, en ramassant la pauvre bête ; mais le vieux cerf que nous mangeons est trop coriace ; tu m’as l’air d’être plus tendre, et je suppose que ta venaison est des plus délicates ; aussi vais-je t’accrocher à un arbre, où je saurai bien te retrouver. »

 

En disant ces paroles, Gaspard attacha les jambes du kakour avec une grosse ficelle, et suspendit l’animal à une branche. Puis, rechargeant son fusil, il continua son chemin avec l’espoir de rencontrer les yaks.





20 Ce qui caractérise surtout le bois du muntjak et celui du kakour, c’est d’être porté sur un pédicule osseux, dépendant de l’os du front, tandis que les bois de tous les autres branchus sont placés sur le front même, ce qui fait qu’on les appelle sessiles. (Ce dernier mot est employé pour désigner tous les objets qui n’ont pas de support et qui reposent immédiatement sur une large base.) (Note du traducteur.)



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