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Gaspard marchait toujours d’un pas furtif ; son intention était d’approcher des yaks le plus possible, afin de les tirer à coup sûr, et il avait laissé Fritz à la cabane, un chien ne pouvant pas lui servir pour une chasse de cette espèce.
S’il agissait avec cette prudence, ce n’était pas seulement pour ne pas perdre son coup de fusil, mais encore parce qu’il avait à craindre la fureur des animaux qu’il cherchait. Il n’avait pas oublié la colère du taureau, lorsque celui-ci s’était aperçu de la disparition des deux membres de sa famille que nos chasseurs avaient tués ; et le botaniste, en partant, avait bien recommandé à Gaspard de se tenir à distance des cornes du vieux mâle, de ne pas tirer sur l’un des membres du troupeau sans être à côté d’un arbre qui pût lui servir de refuge en cas d’attaque.
Ce dernier point compliquait la difficulté ; il fallait non-seulement trouver les yaks, mais surtout les rencontrer dans un endroit qui réunît les conditions voulues. Lorsqu’il arrivait à un lieu découvert, notre chasseur s’arrêtait quelques instants pour regarder autour de lui, afin de ne pas se trouver face à face avec le vieux taureau ; qu’il l’aperçût à cinquante ou soixante mètres, c’était tout ce qu’il fallait ; sa canardière était assez longue et d’un calibre assez fort pour qu’il n’eût pas besoin d’être plus près de l’animal.
Tout en marchant, il faisait envoler de gros oiseaux qui partaient sous ses pieds et dont le plumage était souvent d’un effet admirable. Il y en avait un surtout qu’il rencontrait souvent et qui attirait son attention plus qu’il n’aurait voulu : c’était le faisan argus, un bel oiseau qui s’enlevait de terre avec bruit, comme le font tous les faisans, et qui, presque aussi gros qu’un paon, revêtu d’un manteau splendide et présentant une forme dont l’œil était frappé, disparaissait aussitôt qu’il était sur la branche. Gaspard le voyait partir, il le suivait des yeux, savait où il était posé, et ne le distinguait plus.
Cet oiseau, effectivement, conserve en présence du chasseur une immobilité complète ; et le magnifique plumage, qui le caractérise et qui fait de l’argus l’un des plus beaux faisans du monde, est précisément la chose qui lui permet d’être invisible au milieu du feuillage. Sa parure, complètement ocellée, forme un ensemble qu’il est presque impossible de distinguer parmi les branches ; un plumage tout uni et bien moins beau fixerait beaucoup plus les regards que ces détails sans nombre. Si d’en bas, en effet, vous regardez la feuillée où papillotte la lumière, elle présente une masse d’oscillations confuses où disparaissent les mille détails de la robe de l’argus.
C’est par la même raison qu’il est difficile d’apercevoir l’argus, une fois qu’il est perché. Mais, s’il devient invisible au chasseur, il voit fort bien tout ce qui se passe autour de lui : sa vue est excellente et rivalise avec celle du fameux espion, dont il est l’homonyme ; il ne quitte pas le chasseur des yeux, et quand, par hasard, celui-ci l’aperçoit, il devine l’instant où il est découvert, et s’envole avec fracas au moment où le coup de fusil allait partir.
Néanmoins, son vol est court et pesant, la forme de ses ailes s’oppose à ce qu’il puisse frapper l’air d’une façon vigoureuse ; mais, comme tous les oiseaux de sa famille, il possède une marche très-rapide et s’enfuit en agitant les ailes, de même que la dinde sauvage, qui est l’une de ses parentes.
Lorsque l’argus est au repos, son costume n’a rien d’extraordinaire ; c’est quand il parade en présence des femelles qu’il fait valoir toute sa beauté ; en pareille occasion il déploie ses ailes délicatement historiées, et les traîne sur la terre à la façon du paon : sa queue se développe et se relève, ou bien s’étend sur la même ligne que le manteau, les deux grandes plumes qui le caractérisent étant repliées l’une sur l’autre.
Cet oiseau, qui, pour les naturalistes de cabinet, a cessé d’être un faisan, et n’est plus qu’un argus, est particulier aux régions méridionales de l’Asie. Toutefois, son habitat n’est pas bien déterminé ; on le rencontre partout dans l’Inde, ainsi qu’en Chine, où l’on croit même qu’il se trouve dans les provinces du nord.
Mais le faisan argus n’est pas le seul oiseau de ces parages dont la beauté soit remarquable ; toute cette région asiatique est la véritable patrie des faisans. Les naturalistes connaissent environ une douzaine d’espèces de ces volatiles aux couleurs plus étincelantes et plus variées que celles des oiseaux de paradis, par exemple le faisan Impey ou lophophore resplendissant, et l’éperonnier des Moluques, plus magnifique encore. On en découvrira bien davantage quand l’archipel Indien aura été complètement exploré.