Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le chasseur des plantes
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XXXV TOUJOURS À LA RECHERCHE DES YAKS

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XXXV

TOUJOURS À LA RECHERCHE DES YAKS


Gaspard n’était pas sorti pour chasser le faisan ; c’était un bœuf qu’il lui fallait, ou tout au moins une vache, et il permit aux argus de s’éloigner sans accident.

 

Mais où pouvaient être les yaks ? Notre chasseur avait déjà parcouru la moitié de la vallée sans les apercevoir. Après tout, ce n’était pas étonnant ; ce vallon mystérieux offrait dans ses ravins, dans ses bois ou parmi ses monceaux de rochers, une foule de retraites au gibier ; et l’on sait avec quel succès les animaux sauvages parviennent à se cacher même dans les endroits qui ne semblent pas susceptibles de leur en fournir le moyen. L’éléphant disparaît dans les jungles, où l’on ne croirait jamais qu’il pût trouver un abri et dissimuler ses formes gigantesques ; souvent un buffle énorme sort tout à coup d’un hallier qui offre à peine un massif plus gros que son corps, et où personne n’aurait soupçonné sa présence ; les perdrix s’accroupissent dans le chaume le plus court et y deviennent invisibles ; et l’écureuil s’étend sur une menue branche où il défie l’œil du chasseur.

 

Gaspard n’ignorait pas cette particularité ; il supposait d’ailleurs, et non pas sans raison, que la perte d’un veau et d’une vache avait éveillé la défiance du vieux mâle qui protégeait le troupeau. Le bruit qu’avaient fait nos voyageurs en construisant leur cabane, les aboiements du chien, les deux ou trois coups de fusil qui avaient retenti dans la vallée, tout cela devait avoir augmenté les soupçons du yak, et sans doute il avait conduit sa famille dans l’un des endroits les plus retirés de ce bassin volcanique.

 

Notre chasseur pensait donc que les animaux qu’il cherchait avaient été se réfugier dans quelque fourré inextricable, et, tout en cheminant, il commençait à regretter de n’avoir pas emmené Fritz, quand tout à coup il aperçut le troupeau. Les yaks paissaient tranquillement dans une clairière et semblaient complètement rassurés ; les jeunes frappaient le sol de leurs pieds, le labouraient avec leurs sabots, couraient tête baissée les uns après les autres et poussaient de légers grognements comme les petits d’un cochon, les vaches et les génisses mangeaient d’un air calme et sérieux ; de temps en temps on leur voyait relever la tête et regarder autour d’elles, mais sans donner le moindre signe d’inquiétude, sans témoigner le moindre malaise. Quant au chef de la bande, il n’était pas dans la clairière.

 

« Où peut-il être ? se demanda notre chasseur. Pourquoi s’est-il caché ? Ce n’est peut-être pas la même famille, voyons… une, deux, trois… Mais si, continua Gaspard après avoir compté toutes les bêtes du troupeau ; c’est bien cela : quatre vaches, deux bouvillons et deux génisses, le nombre des veaux est exactement pareil ; personne ne manque, à l’exception du chef. Où le vieux coquin a-t-il été se fourrer ? »

 

Les yeux de Gaspard firent le tour de la prairie, examinèrent avec soin tous les bouquets d’arbres qui entouraient la clairière, mais sans découvrir le taureau qu’ils cherchaient.

 

« C’est incroyable, se dit le chasseur ; a-t-il quitté sa famille pour vivre en solitaire, ou bien a-t-il été se mettre à la tête d’un troupeau différent ? Non ; s’il y en avait plusieurs dans cette vallée, ils seraient tous réunis. Les bœufs se rassemblent par troupeaux considérables, ils vivent en sociétés nombreuses, et les yaks ont la même habitude ; Karl le disait encore hier. Le vieux mâle est allé je ne sais où ; peut-être cherche-t-il un autre endroit pour y conduire sa famille ; dans tous les cas, il est probable qu’il n’est pas loin. Je gagerais que le vieux grognard a quelque malice en tête et qu’il s’est caché pour mieux faire sentinelle. Un loup, un ours, une bête de proie quelconque, voulant manger un de ces veaux, profiterait de l’occasion pour s’emparer de la jeune bête ; il s’enfoncerait dans les buissons, approcherait de l’animal, et, quand il serait à une distance convenable, il s’élancerait de manière à s’emparer de sa proie ; c’est ce que j’aurais fait moi-même, si je n’avais pas su qu’il y a là un taureau dont les cornes sont menaçantes : je me serais glissé dans les broussailles, et, une fois à belle portée, un coup de fusil… Mais je me garderai bien de le faire ; le vieux mâle ne manquerait pas d’accourir, et je ne vois pas un arbre où un chat pût s’abriter. S’il y avait seulement quelque chose qui m’offrît un asile ; mais rien… ah ! si ; j’aperçois là-bas un rocher qui me convient à merveille. »

 

Gaspard ne mit pas à faire ces réflexions la moitié du temps que vous passez à les lire. La roche qu’il venait d’apercevoir paraissait, en effet, disposée de façon à mettre le chasseur à couvert, et se trouvait précisément à l’endroit le plus favorable pour tirer sur le troupeau. Quand je dis que Gaspard venait de la découvrir, je me trompe ; il l’avait vue en arrivant, mais il n’avait pas songé tout d’abord à y chercher un abri. C’était une roche carrée, aussi grosse qu’une maison, et dont le sommet paraissait constituer une plate-forme ; pas un arbre, pas un buisson n’entourait cette masse de granit, et du haut de ce rocher on devait embrasser du regard toute la clairière et tous les environs.

 

Notre chasseur n’entra donc point dans les broussailles, où il croyait que le taureau était caché, et dirigea ses pas vers la roche en question. Tout en paissant, les vaches se rapprochaient également du bloc de granit, et Gaspard, supposant qu’elles en seraient tout près lorsqu’il y arriverait lui-même, se promettait bien de tuer d’abord la plus grosse bête du troupeau.

 

Il n’était pas sorti du fourré depuis le moment ou il avait aperçu les vaches, et il continua de rester à couvert jusqu’à ce qu’il eût placé le rocher entre lui et la bande qu’il voulait attaquer.

 

Malgré sa dimension, le bloc de pierre dérobait à peine le chasseur aux yeux des animaux ; ceux-ci, éparpillés dans la prairie, pouvaient l’apercevoir, et il fallait avoir bien soin de ne pas effrayer l’un d’eux. Une fois derrière le rocher, il n’y avait plus rien à craindre ; mais, jusque-là, que de précautions à prendre ! le meilleur moyen était de se mettre à plat ventre et de se glisser dans l’herbe sans faire le moindre bruit.

 

Gaspard se coucha sans hésiter dans l’herbe, qui avait heureusement plus de trente à quarante centimètres de hauteur, et se mit à ramper comme une énorme salamandre ; il avançait avec précaution, poussant devant lui sa canardière, et levant la tête de temps en temps, pour régler sa marche d’après celle du troupeau.

 

Lorsqu’il se fut traîné ainsi pendant environ dix minutes, Gaspard, qui n’était plus qu’à vingt mètres du rocher, se releva, prit son fusil, courut d’un pas rapide, et se trouva bientôt derrière la masse de granit.


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