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Les brigands furent de retour deux jours plus tôt qu’on ne les attendait.
Le captif fut informé de leur arrivée par les clameurs du dehors. À travers la fenêtre de sa cellule, il aperçut les hommes qui avaient fait partie de l’expédition. Ils avaient tous la mine renfrognée et blasphémaient plus que d’habitude.
Leur razzia projetée avait échoué ; ils avaient trouvé le district menacé occupé par des soldats. De plus, ils avaient appris qu’une force combinée, venant de Rome et du territoire napolitain, s’avançait vers la montagne.
Le prisonnier les entendit parler de trahison.
Précisément en face de sa fenêtre se tenait Corvino dont la physionomie dénotait une disposition d’esprit anormale. Il s’emportait contre Popetta et l’accablait, en face de sa bande, des plus outrageantes épithètes.
L’une des banditas, sorte de rivale aux yeux des brigands, debout auprès du chef, semblait lui souffler ses invectives et remplir le rôle d’accusateur contre la sposa du capitaine.
Popetta se troublait ; le prisonnier le voyait, sans pouvoir discerner la cause de ce malaise. Tous parlaient si vite et si bruyamment que, fort peu versé encore dans la langue italienne, il ne pouvait saisir le sens de ces vociférations.
Bientôt le colloque changea d’objet. Corvino se séparant de la foule, se dirigea, suivi de deux ou trois séides, vers la cellule.
Un instant après, la porte fut jetée en dedans avec violence et le chef bondit dans la pénombre.
– Signor ! s’écria-t-il d’une voix sifflante et en grinçant des dents, j’apprends qu’on vous a confortablement traité pendant mon absence. Rien ne vous a manqué, ni confetti, ni rocatti, ni vins fins… Ah !… ni une compagne, non plus, pour charmer votre solitude… une charmante compagne, n’est-ce pas ? J’ose croire que vous vous êtes bien réjouis !… ha ! ha ! ha ! ha !
Ces ricanements convulsifs, ces plaisanteries aigues résonnèrent comme un glas funèbre aux oreilles du prisonnier. Ils avaient une signification terrible pour lui-même ou pour Popetta… peut-être pour tous deux.
– Que voulez-vous dire, capitaine Corvino ? demanda-t-il machinalement.
– Oh ! voyez le jeune innocent, l’agneau sans tache, l’Adonis imberbe ! Ce que je veux dire ! Ha ! ha ! ha !
Et le capitaine se livra à un nouvel accès de gaieté forcée.
À ce moment ses yeux se portèrent sur un objet blanc gisant dans un coin de la Cellule.
– Cospetto ! reprit-il en changeant subitement d’accent. Qu’est-ce là… Du papier blanc ! Et voici de l’encre et une plume !… Ainsi, signor, vous avez entretenu une correspondance !… Amenez-le au jour, hurla-t-il. Apportez tout !
Et, en poussant un horrible blasphème, il s’élança dans la rue, tandis que deux de ses suivants y entraînaient brutalement le captif. Le troisième portait la feuille de papier – reste du cahier fourni par Popetta – la plume et l’encrier.
La bande se trouvait alors tout entière rassemblée.
– Camarades ! s’écria le capo, nous avons été trahis pendant notre absence. Voilà ce que nous avons trouvé dans la cellule du prisonnier, du papier, des plumes et de l’encre. Et voyez ! sur ses doigts, des maculations. Il a écrit des lettres pour nous trahir, sans aucun doute !… Fouillez-le !… Peut-être les a-t-il encore !
Le prisonnier fût immédiatement visité avec la plus scrupuleuse attention.
On ne trouva dans ses vêtements qu’une seule lettre, évidemment écrite depuis longtemps. C’était la lettre d’introduction au père de Luigi Torreani.
– À qui est-elle adressée ? demanda le chef en l’arrachant des mains de son satellite.
– Diavolo ! s’écria-t-il en lisant la suscription ; voici une correspondance inattendue !
Sans autre délai, il déchira l’enveloppe et parcourut la missive.
Il n’en communiqua pas le contenu à son entourage ; mais l’expression de sa physionomie prouvait suffisamment qu’elle renfermait quelque chose de fort intéressant pour lui. C’était le rictus du tigre qui comprend que sa proie ne peut lui échapper, qu’elle est désormais à portée de ses griffes.
– Ainsi, signor ! dit-il en reportant ses yeux sur le jeune Anglais, vous m’avez affirmé que vous ne vous connaissiez aucun ami en Italie !… Mensonge ! Vous avez des amis… et des amis riches et puissants ! Le premier magistrat d’une ville, et, murmura-t-il ironiquement en plaçant ses lèvres contre l’oreille du prisonnier, une très-jolie fille ! Quel malheur que vous n’ayez pas eu l’occasion de présenter votre lettre d’introduction ! N’importe ! vous pourrez faire sa connaissance… bientôt, peut-être… et ici même, dans la montagne !… La rencontre n’en sera que plus romanesque, signor pittore !
Cette insinuation et le ton satirique avec lequel elle lui fut glissée traversèrent le cœur de Henry Harding comme une flèche empoisonnée. D’heure en heure, depuis sa captivité, son affection pour la sœur de Luigi Torreani avait grandi, à mesure que s’effaçait celle qu’il avait éprouvée jusque-là pour Belle Mainwaring.
Écrasé de douleur, il garda un morne silence. Qu’eût-il pu dire, d’ailleurs, en supposant même qu’on lui en eût laissé le temps ? Son bourreau fit une pause, comme pour attendre une réponse ; mais il reprit aussitôt en s’adressant à la bande.
– Compagnons ! vous avez sous les yeux les preuves de la trahison.
– Ne vous étonnez plus si les soldats sont sur nos traces. Il nous reste à découvrir les traîtres.
– Oui, oui ! hurlèrent les brigands. Les traîtres !… qui sont-ils ?… Qu’on nous les livre !
– Le prisonnier, continua le chef, a écrit une lettre, vous en avez tous la certitude… Elle a été expédiée, puisqu’elle ne se trouve pas sur sa personne. A qui a-t-elle été adressée ? Qui l’a portée ? Qui lui a fourni du papier, de l’encre et une plume ? C’est ce qu’il faut savoir.
– Qui est resté pour le garder ? demanda une voix.
– Tomasso, répondirent plusieurs autres.
– Tomasso ! Où est Tomasso ? fut la clameur générale.
– Le voici, dit le brigand en s’avançant.
– Réponds !… Est-ce toi qui a fait cela ?
– Fait quoi ?
– Fourni au prisonnier des matériaux pour écrire ?
– Non, répliqua Tomasso avec fermeté.
– Ne perdez pas votre temps à interroger cet homme, s’écria une voix que l’en reconnut pour celle de Popetta. Le coupable, s’il y en a un, c’est moi !
– C’est la vérité ! dit sa rivale en aparté à quelques-uns des membres de la bande. Et elle a tout porté elle-même dans la cellule.
– Silence ! dit le chef d’une voix tonnante qui apaisa sur-le-champ les murmures soulevés par cette dénonciation. Pourquoi as-tu procuré au prisonnier les moyens d’écrire, Cara Popetta ?
– Pour le bien commun, répondit la bandita en scandant ces mots, comme si elle cherchait un prétexte plausible.
– Et comment ? crièrent les brigands.
– Cospetto ! répliqua l’accusée. Vous ne comprenez pas ! C’est pourtant limpide !
– Bueno ! Bueno !… Taisez-vous et je parlerai !
– Nous écoutons.
– Eh bien ! tout comme vous, je désirais voir l’argent de la riscatta et je ne pensais pas que l’Inglese pût nous le procurer. La lettre qu’il avait écrite n’était pas assez pressante. Pendant votre absence, n’ayant pas à m’occuper d’autre chose, j’ai obtenu du galantuomo d’en écrire une autre. Quel mal y a-t-il à cela ?
– C’est à son père qu’il a écrit, alors, demanda une voix.
– Naturellement, répondit Popetta en inclinant dédaigneusement la tête.
– Comment a-t-elle été expédiée ?
– Par la poste, à Rome. Le jeune homme savait comment la faire parvenir.
Cette question ne reçut aucune réponse. Popetta s’était détournée, feignant de ne pas l’entendre.
– Compagnons ! dit le chef, cherchez et découvrez quel est celui des hommes laissés ici qui s’est absenté pendant notre expédition.
La recherche ne fut pas longue. L’accusatrice de Popetta désigna immédiatement un brigand.
C’était un blanc-bec, une des nouvelles recrues de la bande, que l’on n’admettait pas encore au privilège de participer aux razzias.
Le contre examen auquel il fut soumis produisit bientôt le résultat désiré. Malgré les assurances de secret dont il n’avait pas été avare envers Popetta, il fit une confession complète.
Malheureusement pour la femme du chef, il avait appris à lire ; de plus, il connaissait assez d’arithmétique pour savoir qu’il avait porté deux lettres au lieu d’une. Il avoua que l’une d’elles était pour le père du prisonnier. Jusqu’ici Popetta n’avait pas menti.
Ce fut la seconde lettre qui la condamna. Celle-ci avait été adressée au signor Luigi Torreani.
– Entendez-vous ! crièrent plusieurs brigands, quand ce dernier nom tomba des lèvres du dénonciateur et sans faire attention au prénom. Signor Torreani !… le syndic de Val-d’Orno !… Voilà donc pourquoi nous sommes poursuivis par les soldats !… Chacun sait que Francesco Torreani n’a jamais été notre ami.
– Il y a plus encore, fit observer la bandita qui voulait absolument prendre la place de l’accusée… Pourquoi tant de déférence pour un prisonnier ?… Pourquoi gaver cet Inglese avec des confetti, du rosolio, nos meilleures provisions ?… Soyez-en sûrs, compagnons, nous avons été trahis !
Pauvre Popetta ! Son heure avait sonné. Son époux, s’il l’était réellement, venait enfin de trouver ce qu’il cherchait depuis longtemps, l’occasion de s’en débarrasser. Il pouvait désormais agir impunément et même avec un semblant de justice.
Il avait provoqué la crise ; il la vit éclater avec la férocité d’une bête fauve.
– Compagnons, dit-il en masquant sa joie sous une apparence de profonde tristesse. Je n’ai pas besoin de vous dire combien il est cruel pour moi d’entendre élever de semblables accusations contre une créature qui m’est si chère, ma propre femme. Il m’est plus cruel encore d’être obligé de reconnaître qu’elles sont justifiées ! Mais nous sommes liés les uns aux autres par une loi auquel nous devons l’obéissance la plus absolue ; autrement, ce serait courir à notre dissolution, à notre ruine. Nous avons juré que celui de nous qui oserait l’enfreindre serait immédiatement mis à mort… fût-il un frère, une sœur, une épouse ou une maîtresse… Vous m’avez choisi pour votre chef, je veux m’en montrer digne, en vous donnant l’exemple de la soumission à nos règlements.
En prononçant ces derniers mots, Corvino s’élança d’un bond sur Popetta.
Elle poussa une exclamation d’étonnement et d’épouvante, immédiatement suivie d’un cri d’une nature différente, cri aigu de douleur qui s’affaiblit graduellement et s’éteignit enfin dans la mort, au moment où la misérable créature s’affaissa sur le sol, un poignard planté jusqu’à la garde dans la poitrine.
La scène qui suivit défie toute description. Pas une larme de regret, pas un signe d’horreur chez ces sauvages… De la pitié !… quelques-uns en éprouvaient peut-être, mais ils se gardèrent bien de la témoigner.
Quant au meurtrier, son crime accompli, il regagna ses quartiers d’un pas tranquille et s’y renferma, par pudeur uniquement, car il était incapable de sentir les aiguillons du remords.
Quelques brigands enlevèrent le corps de la victime et l’enterrèrent dans un ravin voisin, non sans avoir auparavant dépouillé le cadavre de tous ses bijoux étincelants, dépouilles de plus d’une jolie fille de la Campagne.
Le prisonnier, reconduit dans sa cellule, y put réfléchir à son aise sur le drame dont il venait d’être témoin. Le meurtre de la pauvre Popetta lui sembla le présage du sort plus effroyable encore qui lui était réservé.