IntraText Index | Mots: Alphabétique - Fréquence - Inversions - Longueur - Statistiques | Aide | Bibliothèque IntraText | Recherche |
Pendant les trois jours qui suivirent, la tranquillité la plus absolue régna dans le repaire des bandits. Au fracas habituel et presque incessant avait succédé ce calme funèbre qui suit d’ordinaire quelque terrible événement.
D’après ce que put voir Henry Harding, le chef resta chez lui, portes closes, comme s’il voulait faire croire, même à des brigands, qu’il déplorait un crime commis avec un aussi infernal sang-froid.
Le quatrième jour, un fait eut lieu qui rendit à la communauté son activité accoutumée.
Un peu avant le lever du soleil, le signal d’une sentinelle annonça l’approche d’un messager, et un paysan, le même qui avait été chargé de la lettre de Henry à son hôtelier et avait rapporté les soixante écus de l’artiste, arriva presque aussitôt au quartier.
Il était, cette fois, porteur d’une dépêche adressée au capitaine et qui lui fut remise immédiatement.
Le captif apprit le retour du messager par les conversations animées du dehors. On en parlait comme d’un grave événement.
Il ne sut que ce messager avait apporté une lettre qu’en voyant Corvino entrer dans sa cellule tenant la missive tout ouverte dans sa main.
– Ainsi, cria le chef d’une voix irritée, signor Inglese, vous avez eu des discussions avec votre père ? Eh bien ! tant pis pour vous. Un fils aussi désobéissant mérite d’être châtié. Si vous vous étiez mieux conduit, votre digne père aurait agi différemment et sauvé vos oreilles. Maintenant, vous êtes condamné à les perdre. Mais consolez-vous ! Elles ne sortiront pas de la famille. Nous les enlèverons avec le plus de précautions possible et les enverrons sous une belle enveloppe à votre père. Allons, camarades, emmenez-le ! Il faut du jour pour une aussi délicate opération.
Le jeune Anglais fut conduit, ou plutôt traîné, hors de sa cellule. Une fois en plein air, il fut entouré par toute la bande, hommes et femmes. Quant aux enfants, il n’y en avait pas dans cette communauté bigarrée.
Sur l’ordre du chef, Doggy Dick alla chercher un couteau. Deux brigands maintenaient le jeune homme à genoux ; un troisième lui fit sauter son chapeau de dessus la tête ; un quatrième, relevant les boucles de ses beaux cheveux bruns, mit à nu les oreilles.
Tous semblaient prendre plaisir à l’acte sanguinaire qui allait s’accomplir, les femmes autant que les hommes, plus particulièrement celle qui avait été cause de la mort de Popetta.
La colère brillait dans tous les yeux. Le renégat avait malignement exagéré la fortune du père du prisonnier et fait concevoir à ses camarades les plus brillantes espérances. La rançon sur laquelle ils comptaient leur échappant, le captif devait naturellement porter la peine de cette déception. Ils l’accablaient d’imprécations et voyaient arriver le moment de l’exécution, non seulement sans éprouver le moindre sentiment de pitié, mais encore avec une joie féroce.
Enfin, le couteau brilla et allait s’abattre sur l’oreille gauche lorsque, par une secousse surhumaine, Henry réussit à dégager une de ses mains et l’appliqua sur le membre menacé. Cet effort convulsif, causé par l’horreur de la situation accompli sous l’impulsion d’un instinct purement physique, devait être complétement inefficace. Henry le savait.
Et cependant il eut pour résultat de sauver ses oreilles.
Corvino qui se tenait près du patient, surveillant les détails du drame, poussa un cri et ordonna de suspendre l’exécution. Ses yeux s’étaient fixés sur la main dont le prisonnier avait couvert son oreille gauche, ou, plutôt, sur le petit doigt de cette main.
– Diavolo ! dit-il en saisissant le captif par le poignet, vous vous êtes rendu service, signor ! Vous sauvez vos oreilles, au moins pour cette fois ! Voici un cadeau plus convenable à faire à votre père ; il lui indiquera son devoir qu’il semble un peu trop enclin à négliger. La main garde la tête, c’est un proverbe chez nous ; nous vous en permettrons l’application dans une certaine mesure… Votre petit doigt protégera vos oreilles. Ha ! Ha ! Ha !
Les brigands firent écho, sans se rendre un compte exact du motif qui excitait cette intempestive gaieté de leur chef.
Ils furent bientôt éclairés. La main blessée se trouvait sous leurs yeux ; ils y aperçurent une ancienne cicatrice, bien reconnaissable pour un père qui ne peut ignorer l’état physique de son fils. La conduite de leur chef s’expliquait.
– Nous ne voulons pas nous montrer cruels sans nécessité, reprit Corvino d’un ton de persiflage ; nous éprouverions même de la répugnance à mutiler la jolie tête qui a fait la conquête de Popetta et qui aurait pu faire celle de… Lucetta.
Ce dernier mot fut glissé à voix basse dans l’oreille du captif.
L’ablation de son oreille, et même de toutes deux, aurait causé moins de douleur à Henry Harding que ce cruel murmure. Il tressaillit jusque dans ses fibres les plus intimes. Jamais, autant qu’en ce moment, il n’avait ressenti un plus violent désespoir de son impuissance.
Mais sa langue était libre encore et il ne put la retenir. Il éprouvait le besoin de parler, dût-il lui en coûter la vie.
– Misérable ! s’écria-t-il, les yeux dans les yeux du capitaine. Si vous consentiez à vous mesurer avec moi à armes égales, j’aurais bientôt converti votre hypocrite gaieté en cris de miséricorde. Main vous n’oserez pas, car vous savez qu’il me suffirait d’un moment pour montrer aux gredins qui vous entourant que vous n’êtes pas digne de les commander. Vous avez assassiné votre femme, pour faire place à une autre… pas à vous, madame, ajouta-t-il en s’inclinant ironiquement devant la dénonciatrice de Popetta… mais à une autre que Dieu préserve de mettre jamais le pied dans cet enfer. Vous pouvez me tuer, me couper en morceaux ; mais soyez-en sûrs, ma mort ne restera pas sans vengeance. L’Angleterre, ma patrie, saura votre crime ; et, malgré l’impudence que vous puisez dans votre prétendue sécurité, vous serez traqués jusque dans la montagne, acculés dans votre bouge, chassés et tués comme des chiens, ou plutôt comme des loups car vous ne valez pas les chiens !
Les derniers mots de cette apostrophe se perdirent dans les cris furieux de la multitude.
– Que nous importe votre pays ? hurlèrent les brigands. Nous nous moquons de l’Angleterre.
– Maudite soit l’Angleterre ! cria Doggy Dick.
– Inglaterra al inferno ! vociférèrent les autres en chœur. La France et l’Italie aussi et avec elles le pape… Tous au diable !… Que peuvent-ils contre nous ? Nous sommes en dehors de leur puissance. Mais vous êtes en la nôtre, signor, et nous allons vous le prouver !
Et, tirant leurs stylets de leurs ceintures, ils en faisaient miroiter la lame aux yeux du prisonnier.
Henry commençait à se repentir de son imprudence et à croire que sa dernière heure était venue, lorsque le capitaine s’interposa pour le protéger contre la fureur des siens.
Cette conduite le surprit, car Corvino avait répondu à son défi par un regard d’infernale méchanceté.
Son étonnement fut de courte durée.
– Arrêtez ! cria le chef d’une voix éclatante. Niais que vous êtes, pourquoi vous inquiéter des jappements de ce bouledogue anglais… votre prisonnier, encore ? Voudriez-vous tuer la poule qui va nous pondre un œuf d’or ? Et un œuf valant trente mille écus ! Vous êtes fous, compagnons ! Laissez-moi la direction de cette affaire. Ayons d’abord l’œuf que, par la gracia de Dieu et avec l’aide de la madone nous pouvons extraire du nid paternel, et alors…
– Oui, oui ! s’écrièrent quelques voix interrompant la métaphore de leur chef. Ayons l’œuf ! Forçons le vieil oiseau à le pondre ! Notre camarade Ricardo assure qu’il sera de taille.
– Je l’affirme, dit Doggy Dick. Et personne mieux que moi ne connaît les œufs qu’il possède… J’ai été trois ans son garde-chasse.
Et le renégat éclata de rire à cette plaisanterie qui parut assez fade à ses auditeurs italiens, mais que le prisonnier comprit parfaitement.
– Assez ! rugit Corvino, nous gaspillons notre temps… Peut-être aussi, ajouta-t-il avec un regard féroce, lassons-nous la patience de notre ami, le pittore. Donc, signor, nous laisserons à cette belle tête ses appendices auriculaires. Le petit doigt de votre main gauche, voilà tout ce qu’il nous faut, pour le moment. S’il n’a pas assez de force pour extraire l’œuf dont nous parlions tout à l’heure, nous essayerons de la main tout entière, et si celle-ci ne réussit pas davantage, eh bien, il faudra renoncer à l’omelette que nous nous promettions.
Un éclat de rire général accueillit cette saillie.
– Nous n’en aurons pas encore fini avec vous, c’est vrai, ajouta le facétieux bandit. Mais pour prouver à l’illustre Inglese, votre père, que nous n’avons pas de rancune, et lui montrer combien nous autres Italiens le surpassons en générosité, nous lui enverrons une tête de veau avec la peau, les oreilles et tout ce qui y tient.
Cet effroyable discours fut salué par d’unanimes applaudissements et tous les stylets rentrèrent dans leurs gaines respectives.
– Maintenant, ordonna le chef en mettant de nouveau en réquisition le brigand chargé du rôle de bourreau, enlève-moi ce doigt. Il est inutile de dépasser la seconde phalange. Coupe à l’articulation et ne t’avise pas de gâter une aussi jolie main. Laisse-lui un moignon pour remplir le doigt de son gant ; de cette façon, on ne s’apercevra pas de ce qui lui manque… Vous voyez, signor, conclut le bandit d’un ton railleur, que je ne veux endommager votre précieuse personne que juste autant qu’il est utile à nos desseins. Je sais que vous en êtes fier, et d’après ce qui s’est passé avec Popetta, je serais désolé de vous empêcher d’obtenir un semblable succès auprès de la charmante Lucetta.
Comme d’habitude, ce dernier membre de phrase fut prononcé par le bandit d’une voix basse, presque indistincte.
Il n’exigeait pas de réponse. Aussi, le jeune Anglais n’en fit aucune, pas plus qu’il n’opposa la moindre résistance lorsque le cruel exécuteur s’empara de sa main et en fit dextrement sauter le petit doigt d’un seul coup de couteau.
Ce fut la dernière scène du drame. Le captif, reconduit immédiatement dans sa sombre cellule, y fut abandonné à la solitude et à la contemplation de sa main privée pour jamais de symétrie.