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Quoique le général Harding résidât seulement à une heure de chemin, par voie ferrée, de Londres, il se rendait rarement à la métropole plus d’une fois par an ; encore, en se déplaçant ainsi, avait-il moins pour objet de se rappeler au monde aristocratique que de visiter ses vieux camarades de l’armée des Indes et le club Oriental.
Il restait à notre hôtel une couple de semaines, passant la plus grande partie de son temps dans la rue ou au club et rentrant ensuite dans sa retraite des monts Chiltern avec des souvenirs suffisants pour le reste de l’année.
Son séjour à la ville n’était pas exclusivement employé à des bavardages avec ses anciens compagnons d’armes. Il en affectait une partie à l’administration de ses domaines, ce qui exigeait une visite à son homme d’affaires de Lincoln’s Inn Fields.
Le temps de sa visite à la métropole était la saison où s’y trouvaient le « tout Londres » et un bon nombre de campagnards. Le parlement est en session, les concerts font rage, le monde élégant a ouvert ses salons.
À vrai dire, le vieil officier indien ne se sentait attiré par aucune de ces nombreuses distractions, il quittait sa résidence parce qu’il savait trouver alors, à Londres, des gens qui, comme lui, ne s’y rencontrent à aucune autre époque de l’année.
Le messager au visage basané, se prétendant venu des États du pape, avait fait une apparition à Beechwood-Park au commencement de cette saison ; et, quelques jours après, le général Harding entreprenait son voyage annuel à Londres.
Cette visite n’avait aucune espèce de rapport avec l’étrange communication émanée de ce plus qu’étrange individu qui n’était resté présent à l’esprit du général que par suite de l’impression pénible qu’elle y avait causée. Il n’y songeait que pour déplorer la conduite de son fils ou pour se dire qu’il n’y avait pas un mot de vrai dans l’histoire de brigands qu’on lui avait débitée.
Il ne se formait pas la plus légère idée de la façon dont Henry avait passé les douze mois qui venaient de s’écouler, n’ayant reçu directement aucune nouvelle de son fils.
Il avait écrit une fois à son avoué, mais seulement pour s’informer si l’homme de loi avait vu Henry.
Il en avait reçu simplement pour réponse que le jeune Harding avait paru à l’étude il y avait environ un an. Quant au payement des mille livres sterling, il n’en était pas question, le général n’y ayant fait aucune allusion ; le formaliste homme de loi, depuis longtemps habitué à un laconisme pratique, avait cru ne devoir répondre uniquement qu’à ce qui lui était demandé.
Dans sa lettre d’adieu, Henry avait parlé de son intention de s’expatrier, ce qui, jusqu’à un certain point, expliquait qu’on n’en eût pas entendu parler à Londres. Rien ne s’opposait, d’ailleurs, à ce qu’il se fût rendu à Rome ou dans quelque autre ville du continent. Le général se disait que ce voyage ne pourrait lui faire de mal et qu’il échappait ainsi aux mauvaises connaissances qu’il aurait pu faire à Londres. Il aurait même été fort satisfait de le savoir à Rome, s’il l’eût appris autrement que par la funeste lettre dont la teneur est connue du lecteur. Il y avait vu la preuve que si son fils n’était pas véritablement tombé entre les mains des brigands, il fréquentait une compagnie aussi mauvaise, pour le moins.
Ainsi songeait le général en vaguant dans les rues de la métropole, se rappelant son fils seulement parce qu’il savait qu’il était d’abord venu à Londres, mais sans nul espoir de l’y rencontrer.
Henry, il n’en doutait plus, se trouvait à Rome, mais non pas dans les montagnes de Naples, comme le prétendait sa lettre ; mensonge supposé, bien fait pour déchirer le cœur d’un père et rendre douloureuses les pensées qu’il reportait sur son enfant.
Après avoir visité, tour à tour, ses clubs de prédilection, le général se rendit, comme d’habitude, chez son avoué M. Lawson, de l’honorable maison Lawson et fils, Lincoln’s Inn Fields.
– Vous n’avez rien appris concernant mon fils Henry depuis ma dernière lettre ? demanda-t-il.
Cette question fut posée après le règlement ordinaire des affaires courantes.
– Non, répondit Lawson père à qui s’adressait le général, Lawson fis étant sorti du cabinet.
– J’ai reçu de lui une singulière épître… La voici… Vous pouvez la lire et la classer avec mes autres papiers… Elle m’a fait beaucoup de chagrin et je ne tiens pas à la conserver chez moi.
M. Lawson mit ses lunettes et parcourut la lettre dictée par le chef des bandits.
– Ceci est bien étrange, général, dit-il après avoir lu. Comment cette lettre vous est-elle parvenue ?… Elle ne porte aucun timbre de poste.
– C’est le plus curieux de l’histoire… Elle m’a été remise de la main à la main, dans ma propre maison.
– Par qui ?
– Par une singulière créature… Un Juif, ou Italien, ou quelque chose d’approchant, qui s’est annoncé comme engagé dans votre profession, M. Lawson. – Un procuratore, a-t-il dit, ce qui, en Italie, signifie, je crois, avoué ou avocat.
– Quelle réponse avez-vous envoyée à votre fils ?
– Aucune… Je n’ai pas cru un mot de ce qu’il écrivait… J’ai supposé… comme mon fils Nigel, que c’était un coup monté pour me soustraire de l’argent… Nigel lui a écrit…
– Ah !… votre fils Nigel lui a écrit ?… Et dans quels termes, général ?… Vous me permettez cette question ?…
– Certainement… Mais je ne puis y répondre. J’ignore ce que renfermait la lettre de mon fils aîné. Il lui disait, je suppose, que je n’étais pas dupe de ses contes en l’air, et lui reprochait d’avoir tenté de se jouer aussi impudemment de son propre père. Nigel a pensé que la mercuriale pourrait avoir quelque effet sur Henry et le faire rougir de sa conduite, s’il est susceptible de rougir encore. – Mais le pauvre garçon est tombé dans de bien mauvaises mains, j’en ai peur, et il lui sera bien difficile de s’en tirer.
– Alors, vous ne croyez pas qu’il soit au pouvoir des brigands ?
– Des brigands ! Allons donc ! Très-certainement, M. Lawson, vous ne le croyez pas vous-même… avec votre expérience ?
– C’est précisément mon expérience, général, qui me porte à croire, non seulement à la possibilité du fait, mais encore à sa probabilité. Il y a quelques années, pendant les vacances, j’ai accompli, moi aussi, mon voyage en Italie, et j’y ai appris d’étranges choses à propos des bandits de Naples et de Rome. Peut-être n’eusse-je ajouté aucune foi à ce que l’on me racontait, sans un fait aussi concluant pour moi que si j’en avais été témoin oculaire, celui d’une personne tombée entre les griffes des brigands et qui, pour en sortir, fut obligée de payer rançon. Je ne dus qu’au hasard de ne pas être fait prisonnier par la même occasion. La chaise de poste dans laquelle je parcourais les horribles routes de la Romagne, se brisa… fort heureusement… ce qui me força de revenir à Rome. Si j’avais fait un ou deux milles de plus, la maison Lawson et fils, Lincoln’s Inn Fields, aurait eu à payer, pour ma personne, une rançon équivalente à celle que l’on demande pour votre fils.
– Demandée pour mon fils !… Bah ! bah ! demandée par mon fils, vous voulez dire.
– Je ne le crois pas, général… Et je suis fâché d’avoir à vous affirmer que je diffère complètement d’opinion avec vous. – Mais je le crois, moi !… Je ne vous ai pas dit qu’il était parti à la suite d’une querelle… Une fille qu’il voulait épouser… Je ne voulais pas de ce mariage et j’ai employé, pour l’empêcher, une ruse que je vous conterai, un jour ou l’autre. Qu’il vous suffise de savoir que j’ai atteint mon but et trompé la plus fameuse paire de trompeuses ! C’est alors que je vous ai écrit de lui donner mille livres sterling. Cet argent, il l’a, sans aucun doute, gaspillé en compagnie de vagabonds comme lui… et c’est d’après leur conseil qu’il a essayé de m’en extorquer davantage. Le tour était bien joué, mais il n’a pas réussi.
– Vous m’avez écrit de lui donner mille livres ! s’écria le vieil avoué en sautant sur son fauteuil et en arrachant ses lunettes. Q’entendez-vous par là, général Harding ?
– Ce que j’entends !… Pardieu !… les mille livres que je vous ai chargé de retirer de la banque et de remettre à mon fils Henry, à sa première réquisition.
– Et quand m’avez-vous donné cet ordre ?
– Quand ?… Il y a un an… oui… juste un an. C’était une semaine environ après ma dernière visite à Londres… Vous m’avez écrit vous-même qu’il était venu dans vos bureaux à cette époque.
– Il y est venu, en effet… deux fois, je crois… Mais non pas pour recevoir mille livres, ni demander de l’argent. Si mes souvenirs sont fidèles, il s’est tout uniment informé si nous n’avions pas, pour lui, un message de vous. Ce n’est pas moi qui l’ai vu, mais mon maître-clerc. Il pourra vous dire ce qui s’est passé. Faut-il l’appeler ?
– Oui, dit le général, presque pétrifié d’étonnement. C’est étrange, pardieu ! bien étrange.
Un coup de sonnette retentit et le maître-clerc fit aussitôt son apparition.
– Jennings, dit l’avoué, vous souvenez-vous que le fils du général Harding… son fils cadet, Henry… vous le connaissez, je suppose… soit venu à l’étude il y a environ un an ?
– Oui ! répondit le clerc, je me le rappelle parfaitement. Il y a juste un an. Il est venu deux fois, et chacune de ses visites a été enregistrée.
– Apportez le carnet, ordonna M. Lawson.
Le maître-clerc sortit, laissant de nouveau le général seul avec son avoué.