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Celui qui veut sortir de Lincoln’s Inn Fields par un des quatre points cardinaux, quel qu’il soit, sans traverser d’inextricables cours et passages, doit accomplir le voyage à travers les airs, c’est-à-dire avec ses ailes ou un ballon.
Square splendide, l’un des plus grands et des plus beaux de la métropole, égayé par des arbres toujours verts et bordé de maisons dont les vieilles façades font honte à notre architecture moderne, il n’est accessible que par les ruelles les plus sales de Londres tout entier.
Presque exclusivement habitées par d’éminents légistes, ces tristes rues sont l’emblème des moyens qu’ils ont employés pour arriver à la notoriété.
Sur les confins de ce vaste square, l’art lutte contre la misère.
Çà et là on rencontre une boutique de tableaux, le barbouilleur trouve l’immortalité derrière une fenêtre tapissée de toiles d’araignées, ou al fresco, coutre les dalles, en dehors de la porte. Dans un certain passage, ses œuvres sont mises en évidence avec un soin qui, dans les salons de l’Académie royale, lui vaudrait certainement une fortune.
Ce passage, le général Harding et son avoué devaient absolument le traverser pour atteindre le Strand et, de là, Downing-Street où se trouve le ministère des affaires étrangères.
Un des habitants du passage, une femme au regard perçant, à la voix plus perçante encore, semble avoir pour mission de faciliter la circulation. En voyant l’un, entendant l’autre, le flâneur éprouve le besoin de hâter le pas. C’est la propriétaire d’un magasin de meubles, dont les tableaux en question font partie, étant ce qu’on nomme d’ordinaire dans le commerce des tableaux d’ornement ou d’ameublement. »
Ni le général Harding ni Lawson n’étaient disposés à s’arrêter pour examiner cette galerie. Ils marchaient rapidement, afin de sortir plus vite du passage, lorsqu’un tableau placé, pour ainsi parler, en vedette, attira l’attention du vieil officier. Il s’arrêta si brusquement que son compagnon, surpris, faillit en perdre l’équilibre.
– Qu’y a-t-il, général ? demanda M. Lawson.
– Mon Dieu ! dit le vétéran d’une voix étranglée… Regardez… Voyez-vous ce tableau ?
– Oui, répondit l’avoué. C’est un épisode cynégétique. Deux jeunes garçons en chasse accompagnés d’un garde… Je ne vois pas là de quoi vous surprendre.
– Surprendre ! répéta le général… Le mot est trop faible… C’est stupéfier qu’il faut dire.
– Qu’avez-vous donc, général ? dit l’homme de loi en regardant le vétéran pour s’assurer qu’il n’avait pas perdu l’esprit. Le tableau est plus qu’ordinaire… C’est l’œuvre d’un tout jeune homme, je le parierais ; l’exécution en est médiocre, bien qu’elle témoigne d’une certaine verve dans la conception. Quel peut en être le sujet ? L’un des chasseurs tient un couteau et semble vouloir en frapper l’épagneul, tandis que l’autre fait mine de le protéger. Je ne comprends pas…
– Je comprends, moi, fit le général, dont la physionomie s’altérait de plus en plus, et en poussant un profond soupir… Mon Dieu ! continua-t-il, ce ne peut être une coïncidence fortuite… Et pourtant… cette scène… la voilà… reproduite sur la toile… Je ne rêve pas !
M. Lawson fixa de nouveau le général, ne sachant si vraiment il ne rêvait pas tout éveillé ou s’il jouissait encore de la plénitude de son bon sens.
– Non ! s’écria le vétéran en frappant violemment le pavé du fer de sa canne. Non, il ne peut y avoir d’erreur ! C’est la même scène, trop réelle, hélas !… Les figures, M. Lawson, sont des portraits… en intention, du moins. Leur costume seul suffirait à me les faire reconnaître. Celui qui tient le couteau, c’est mon fils aîné Nigel… tel qu’il était il y a environ cinq ans. L’autre est Henry. L’homme de l’arrière-plan est, ou était, mon garde-chasse, devenu ensuite braconnier, condamné à la déportation et contumace… Qui peut avoir jamais entendu parler de cet incident ?… Quel est l’auteur de ce tableau ?
– Peut-être, dit l’avoué, cette femme nous renseignera à ce sujet… Dites-moi, ma brave femme, comment avez-vous eu ceci ?
– Ce tableau, monsieur ?… Comment l’aurais-je eu, sinon avec mon argent ?… C’est une œuvre de premier ordre… vendue seulement trente shellings… avec son cadre tout battant neuf… Oui, rien que trente shellings… Véritable occasion, messieurs !
– Savez-vous à qui vous l’avez acheté ?
– Certainement, je le sais ! – Soyez sans crainte, il est arrivé honorablement entre mes mains… si c’est ça qui vous chiffonne… Je connais bien sa généalogie, puisque je connais celui qui l’a peint… c’est un vrai artiste !…
– Et quelle sorte d’homme est-ce ?
Un jeune homme… tous deux jeunes, car ils sont deux. L’un paraît étranger, Italien, je crois. L’autre est moins âgé… et Anglais, j’en jurerais… Par exemple, je ne sais pas quel est l’auteur du tableau. Ils y ont peut-être mis tous deux la main, car ils sont venus le vendre ensemble. J’en avais quelques autres de la même fabrique ; mais ils sont vendus… Je crois bien que c’est le plus âgé qui est l’artiste.
– Savez-vous son nom ? demanda le général avec une si visible anxiété que la marchande lui lança un regard soupçonneux et hésita à répondre.
– Je m’intéresse, continua-t-il, à l’auteur, quel qu’il soit, de ce tableau… Je le trouve très-beau et je vous l’achète… mais j’en désirerais d’autres de la même main et c’est pourquoi je vous prie de me donner le nom et l’adresse du peintre.
– Oh ! n’est-ce que cela ?… Eh bien ! le garçon au teint bronzé… le plus âgé des deux… porte un nom étranger que je ne me rappelle pas. Quant à l’autre, je n’ai jamais entendu prononcer son nom et je crois qu’il est parti. Il y a des mois que je ne l’ai vu.
– Savez-vous leur adresse, au moins ?
– Oh ! pour cela, oui. Je suis allé chez eux chercher des tableaux… c’est tout près d’ici… je trouverai l’adresse sur mon livre de vente.
– Cherchez-la, dit le général. Voici trente shellings pour le tableau. Veuillez me l’envoyer chez MM. Lawson et fils, Lincoln’s Inn Fields, n°…
La brocanteuse prit l’argent, tout en vantant sa marchandise et en maugréant contre sa trop grande facilité en affaires. Puis elle écrivit l’adresse demandée sur un méchant morceau de papier qu’elle présenta à l’acquéreur. Celui-ci le roula dans ses doigts et s’empressa de sortir du passage, entraînant M. Lawson dont il avait pris le bras.
Au lieu de suivre la direction de Downing-Street, il tourna court et, revenant sur ses pas, traversa de nouveau le square. – Où allons-nous, général ? demanda l’avoué.
– Voir le peintre… Il peut nous éclairer sur cette mystérieuse affaire qui me paraît un songe.
L’adresse avait été correctement écrite et le général la découvrit facilement. C’était une maison de triste apparence située dans une des petites rues qui avoisinent High-Holborn. La maîtresse du logis reconnut son locataire au signalement qui lui fut donné. Malheureusement l’artiste était parti, en toute hâte, trois jours auparavant. Il ne devait même plus être à Londres, car il avait vendu à perte tous ses tableaux à divers marchands. On ne savait ni son nom ni le lieu de sa résidence actuelle. Il avait parfaitement réglé son compte et c’était tout ce dont la propriétaire semblait s’inquiéter.
Le général lui demanda si elle n’avait pas eu un autre locataire, camarade de celui dont elle venait de parler. La réponse fut affirmative. C’était aussi un peintre, mais plus jeune, un Anglais dont elle ignorait le nom, l’étranger ayant payé personnellement les dépenses communes. Ce jeune homme était parti depuis longtemps… trois mois environ… et l’étranger avait gardé le logement pour lui seul.
Outre le signalement du jeune artiste, ces renseignements furent les seuls que le vétéran put obtenir.
– Mon fils Henry ! dit le général Harding en remettant le pied dans la rue… Il vivait dans cette bicoque… et je m’imaginais qu’il se livrait au désordre avec ses mille livres sterling !… Ah ! M. Lawson, j’ai été, je crois, bien injuste pour mon pauvre enfant.
– Il n’est pas trop tard pour réparer vos torts, général.
– Je l’espère… oh ! oui, de tout mon cœur… Hâtons-nous !
– Il me tarde d’arriver à Downing-Street !
Le général fut immédiatement introduit auprès du ministre des affaires étrangères qui lui promit, selon l’habitude invariable des ministres, de déployer toute l’activité qu’exigeait une affaire d’une aussi évidente urgence.
Rien de plus ne pouvait être fait pour le moment, et le général retourna à Beechwood-Park afin de se tenir prêt à toute éventualité. Il aurait payé immédiatement la rançon s’il avait su où l’envoyer. Une lettre de Rome était peut-être arrivée pendant son absence. Dans cette prévision, il s’empressa de reprendre le chemin de sa résidence aussitôt après sa visite au ministre.
Son espoir se réalisa. Il trouva, en arrivant, sur la table de son cabinet, un certain nombre de lettres qui l’attendaient depuis plusieurs jours, et parmi lesquelles il y en avait deux portant le timbre de la poste romaine, mais de dates différentes.
Il reconnut, sur l’une, l’écriture de son fils Henry et se hâta de l’ouvrir.
– Dieu soit loué ! s’écria t-il en terminant sa lecture, il est sain et sauf.
L’autre lettre se faisait remarquer par sa forme, ses dimensions et la multiplicité des timbres exigée par son poids.
Le général tressaillit en la prenant. Au toucher, il sentit qu’elle renfermait quelque chose.
Il en déchira l’enveloppe d’une main tremblante et en tira un petit paquet qui, ouvert à son tour, laissa échapper un objet de couleur de cendre, de forme cylindrique et d’environ deux pouces de longueur.
C’était un doigt humain, coupé à la seconde jointure et portant une ancienne cicatrice longitudinale s’étendant jusqu’à l’ongle.
Un cri d’angoisse s’échappa de la poitrine du général… Il venait de reconnaître le doigt de son fils ?