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Après l’atroce cruauté qui l’avait privé d’un doigt, Henry passa, dans sa cellule, deux jours encore de triste emprisonnement. La grossière nourriture qui lui était servie, les dures broussailles qui lui servait de couche, la douleur même de sa main mutilée, n’étaient rien auprès de ses angoisses morales. Le refus du général de payer sa rançon le navrait d’autant plus que, son frère, dans sa lettre, avait pris soin de lui présenter ce refus sous les plus sombres couleurs. Il se sentait désormais sans ami… sans père.
Une pensée moins égoïste, mais plus effrayante encore, torturait son esprit… une crainte trop fondée pour le sort de la sœur de son ami. Il ne pouvait se tromper sur le sens des paroles glissées dans son oreille par Corvino, pendant la scène terrible où il avait ôté, tour à tour, spectateur et acteur ; il pressentait que ce drame sauvage n’était que le prologue de faits plus sauvages encore.
Il ne bougeait pas, pour ainsi dire, de la fenêtre de sa cellule, écoutant fiévreusement et redoutant que quelque bruit insolite vînt lui annoncer la présence de Lucetta Torreani.
Prisonnier lui-même, il était incapable, non seulement de la protéger, mais de lui adresser un simple mot d’avertissement. Il aurait volontiers sacrifié un autre doigt, sa main tout entière même, pour lui écrire une seule ligne et la prévenir du danger qui la menaçait.
Il se blâmait amèrement de n’avoir pas songé à écrire au syndic en même temps qu’à Luigi et d’avoir ainsi laissé échapper une occasion qui ne pouvait plus se rencontrer, il ne lui restait que l’espoir, bien faible, sans doute, que sa lettre à Luigi arriverait à temps. S’il avait pu s’échapper de sa prison… tout aurait marché au mieux. Il n’avait cessé de penser à une évasion depuis la première heure de sa captivité, mais sans résultat ; et s’il n’avait fait aucune tentative, c’était uniquement parce qu’il en comprenait l’inutilité.
Il avait attentivement examiné la construction de sa cellule. Les murs étaient épais, faits de pierre et de stuc ; le sol était composé de dalles grossières ; la fenêtre était une simple crevasse et la porte assez solide pour résister aux assauts d’un marteau de forge. En outre, pendant la nuit, un brigand couchait en travers de la porte, et un autre montait la garde au dehors. Un oiseau d’une valeur de trente mille écus était une capture trop précieuse pour qu’on lui laissât la moindre chance de s’échapper de sa cage.
Ses regards s’étaient souvent portés au plafond, la seule direction par laquelle il lui parût possible d’effectuer sa délivrance, s’il avait été en possession de deux choses indispensables, un couteau et un tabouret. De fortes poutres, traversant horizontalement le plafond, supportaient un revêtement de planches mal équarries, ce qui laissait supposer un étage supérieur. C’était évidemment un grenier, car le bois était humide, presque pourri, par suite des infiltrations du toit ; un simple couteau l’aurait très-facilement entamé. Si une évasion devait s’accomplir, elle n’était praticable que de ce côté.
La deuxième nuit qui suivit la perte de son petit doigt, Henry avait cessé complètement d’y songer. Sa main mutilée enveloppée dans un mauvais chiffon, seul pansement qui lui eût été fait, il s’était étendu sur son lit de feuilles sèches, cherchant dans le sommeil l’oubli de ses misères. Il commençait déjà à en perdre la conscience, lorsqu’un corps dur vint frapper son front. La douleur, assez vive pour le réveiller subitement, ne le fut pas assez pour lui arracher un cri. Il se contenta de se dresser sur son coude, attendant la répétition du choc ou, tout au moins, son explication. Presque aussitôt, le bruit d’un corps léger introduit par la fenêtre et tombant sur les dalles vint frapper son oreille anxieusement tendue.
La cellule, éclairée seulement par la pâle lumière d’une nuit étoilée filtrant à travers l’étroite ouverture, restait dans une complète obscurité, un peu moins dense, toutefois, au-dessous de la fenêtre. Le prisonnier put distinguer un objet de forme oblongue qui, grâce à sa blancheur, se profilait nettement sur le pavé noir. C’était une feuille de papier pliée en forme de billet.
Incapable, pour le moment, de s’assurer si c’était vraiment une lettre, Henry garda le papier dans sa main, attendant, les yeux obstinément fixés sur la fenêtre, un nouveau message, une substance ou signe quelconque.
Il resta ainsi immobile et attentif près d’une demi-heure. Voyant que rien ne venait, il tourna son attention vers l’objet qui l’avait réveillé et qui avait dû être lancé par la fenêtre de la même façon que le papier. Ses mains promenées soigneusement sur le sol y rencontrèrent un couteau, dont la lame était renfermée dans une gaine de peau de chèvre. Il avait vu des armes semblables à la ceinture des brigands.
Quel pouvait être l’objet de ce double envoi ? Diverses conjectures se présentèrent à l’esprit du prisonnier, sans qu’aucune le satisfît complètement. Le don d’un poignard pouvait s’interpréter par un conseil de suicide. Un moment de réflexion prouva au prisonnier que telle ne pouvait être l’intention de son correspondant anonyme ; Henry ne se trouvait pas encore réduit à une extrémité telle qu’il dût nécessairement avoir recours à ce remède héroïque. La lettre, s’il avait pu la lire, aurait certainement dissipé toutes les incertitudes ; mais les ténèbres étaient épaisses et le jeune Anglais attendit le jour avec une impatience bien facile à comprendre.
Dès que l’aube blanchit le pavé de sa cellule, il se précipita vers la fenêtre et ouvrit le billet. Il était écrit en italien ; les caractères en étaient, heureusement, tracés d’une main ferme et magistrale, bien qu’évidemment à la hâte.
« Vous devez effectuer votre évasion par en haut, disait la lettre, du côté du zénith ; vous n’avez de chance en aucun autre point de l’horizon. Le couteau vous servira à percer le plafond. Faites attention à vous glisser par le derrière de la maison, la sentinelle se trouvant sur le devant. Une fois dehors, dirigez-vous vers la gorge par laquelle vous êtes venu ; vous devez vous en souvenir… elle se trouve en plein nord. Si vous craignez de vous égarer, regardez l’étoile polaire. À l’entrée de la gorge est établi un poste. Vous l’éviterez aisément. Sinon, vous avez votre couteau ; mais avec un peu de précaution vous pourrez vous dispenser d’en faire usage. La surveillance du poste n’a pas à s’exercer très-soigneusement la nuit ; son seul devoir est de veiller aux signaux qui peuvent être faits d’en bas. Il n’est pas, d’ailleurs, placé dans la gorge même, mais sur le faîte de l’une des parois. Il vous sera facile de traverser la gorge en rampant sans éveiller l’attention. Au pied de la montagne, c’est différent. On n’y place une sentinelle que pendant la nuit ; le jour, elle serait inutile, les abords de la passe étant visibles d’en haut, de sorte que tout ce qui en approche peut être immédiatement signalé. L’homme sera sur ses gardes ; il sait que si on le trouvait endormi il serait puni de mort. Vous le trouverez caché sous la verge du ravin. Vous ne pourriez passer sans qu’il vous voit et vous seriez obligé de jouer du couteau. Faites mieux. Cachez-vous dans le ravin et restez-y jusqu’au matin. Dès le point du jour, la sentinelle cessera une faction qui n’est plus désormais nécessaire et rentrera au camp. Attendez qu’elle vous ait dépassé, qu’elle soit sortie de la gorge, plus longtemps même, si vous voulez, et alors partez de votre pied le plus léger, car vous serez certainement poursuivi. Dirigez-vous vers la maison où vous vous êtes arrêté en arrivant ici. Sauvez votre tête ! Sauvez Lucetta Torreani ! »
L’étonnement causé au jeune homme par cette étrange épître l’empêcha, tout d’abord, d’en remarquer le post-scriptum, qui était conçu en ces termes :
« Si vous voulez aussi sauver l’écrivain, avalez ce billet aussitôt que vous l’aurez lu. »
Après avoir parcouru une seconde fois la lettre, afin de bien graver dans sa mémoire les instructions qu’elle contenait, Henry obéit littéralement au post-scriptum. Aussi le geôlier, en lui apportant son déjeuner habituel de macaroni bouilli, n’aperçut-il aucun morceau de papier susceptible d’éveiller ses soupçons.