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Quelque rapide et voilé que fût le coup d’œil échangé entre Henry Harding et la fille du syndic, le capitaine Guardioli l’avait intercepté.
Mis sur ses gardes par le précédent entretien, il le guettait au passage ; cette preuve d’entente entre les deux jeunes gens exaspéra la fanfaronnade qui faisait le fonds de son caractère et que l’autorité dont il était temporairement investi lui permettait de déployer à son gré.
– Oh vous êtes-vous emparé de ce personnage en haillons ? demanda-t-il au sergent, en désignant dédaigneusement du regard le prisonnier.
– Nous l’avons découvert tandis qu’il se glissait furtivement dans ce village.
– Furtivement ! s’écria le jeune Anglais, en fixant le sergent de façon à lui faire baisser les yeux… Et mes haillons, continua-t-il en s’adressant à l’officier, ne font pas votre éloge, vous devriez au moins avoir la pudeur de ne pas me les reprocher. Si vous aviez mieux fait votre devoir, vous et votre vaillante troupe, mes vêtements ne seraient probablement pas dans l’état où vous les voyez.
– Pss ! Pss ! siffla l’officier. Vous avez la langue trop bien affilée, signor. Contentez-vous de répondre quand je vous interrogerai.
– J’ai le droit de parler le premier… Pourquoi suis-je prisonnier ici ?
– C’est ce qui reste à examiner. Avez-vous un passeport ?
– Singulière question à adresser à un homme qui vient à peine de s’échapper des griffes des brigands !.
– Comment pouvons-nous le savoir ?
– Ma situation présente, dit le jeune homme et, ajouta-t-il en jetant un regard railleur sur sa propre personne, mon extérieur sont, il me semble, d’irrécusables preuves de la vérité de mes assertions. Cela ne vous suffit-il pas ?… Alors, je ferai appel à la signorina que, si je ne me trompe, j’ai eu l’honneur de voir déjà ; elle se rappellera, sans doute, le prisonnier qui a eu le malheur de lui offrir, pendant quelques heures, le mélancolique spectacle qu’elle a pu voir de son balcon.
– Certainement ! certainement !… Oui, papa, c’est bien le même.
– Je l’affirme également, capitaine Guardioli : il a été amené puis emmené par Corvino. C’est le peintre Inglese dont nous parlions tout à l’heure.
– Possible, répliqua Guardioli avec un incrédule sourire. Anglais, peintre et prisonnier des bandits, c’est tout un. Mais le signor peut jouer un autre rôle qu’il ne se soucie pas de déclarer.
– Quel autre rôle ? demanda Henry.
– Espion ! répéta le prisonnier. Pour qui… et pourquoi ?
– Ah ! c’est ce qu’il faut savoir, reprit ironiquement Guardioli, et je m’en charge. Allons ! avouez la vérité ! Votre franchise vous vaudra un traitement moins sévère, outre qu’elle pourra abréger votre emprisonnement.
– Mon emprisonnement !… De quel droit, monsieur, me parlez-vous d’emprisonnement ? Je suis sujet britannique – vous, à ce que je suppose, vous êtes officier dans l’armée du pape, et non pas capitaine de bandits… Prenez garde ! Vous risquez beaucoup à me maltraiter !
– Quoi qu’il puisse m’en coûter, signor, vous êtes mon prisonnier, et vous resterez prisonnier jusqu’à ce que j’aie découvert le motif qui vous a amené dans ces parages. Votre récit est suspect. Vous vous êtes fait passer pour peintre ?
– Et j’en suis un, en effet, bien que dans le sens le plus humble du mot… Mais qu’importe ?
– Il importe beaucoup. Pourquoi vous, pauvre peintre, vaguez-vous dans ces montagnes ? Si vous êtes un artiste anglais, comme vous le prétendez, vous êtes venu à Rome pour peindre des ruines et des sculptures et non des arbres et des rochers ? Dans quel but êtes-vous ici ? Répondez, signor.
Le jeune homme hésita. Devait-il dire toute la vérité ? Était-ce bien le moment ?
Et pourquoi non ? Il se trouvait dans une impasse dont il devait sortir plus facilement que du repaire des bandits.
Qui l’obligeait à prolonger volontairement le terme de sa seconde captivité, car le capitaine semblait parfaitement résolu à ne pas le relâcher. Un mot suffirait pour effectuer sa délivrance, à ce qu’il supposait du moins. Pourquoi ne le prononcerait-il pas, ce mot ?
Après quelques instants de réflexion, il se décida à parler.
– Signor capitaine, dit-il, si, pour l’accomplissement de votre devoir, vous avez absolument besoin de savoir pourquoi je suis ici, je vais vous en informer. Peut-être ma réponse causera-t-elle une légère surprise au signor Francisco Torreani et aussi à la signorina Lucetta.
– Eh quoi ! signor Inglese ! s’écrièrent en même temps le syndic et sa fille. Vous connaissez nos noms !
– Oui.
– Et qui vous les a appris ? demanda le père.
– Votre fils, signor Torreani.
– Mon fils ! Il est à Londres.
– C’est précisément dans cette ville que, pour la première fois, j’ai entendu prononcer les noms de Francisco Torreani et de sa fille, la signorina Lucetta.
– Vous connaissez donc Luigi ?
– Aussi bien que peut le connaître un homme qui, pendant un an, a vécu chaque jour avec lui… qui a partagé sa chambre et son atelier… qui…
– A sauvé sa bourse… et probablement sa vie, interrompit le syndic, en marchant vers l’artiste et lui tendant la main. Si je ne fais pas erreur, vous êtes le jeune gentleman qui l’a arraché aux mains des voleurs… des assassins… C’est vous dont Luigi nous a si souvent parlé dans ses lettres, n’est-ce pas, signor ?
– Oh, oui ! s’écria Lucetta, s’approchant à son tour et considérant l’étranger avec un intérêt de plus en plus intense. Je suis sûre que c’est vrai, papa. Vous ressemblez tellement au portrait que Luigi nous a fait de vous !
– Merci, signorina ! répondit le jeune artiste en souriant. J’ose croire que vous voudrez bien excepter de la ressemblance… le vêtement. Quant à mon identité, signor Torreani, j’aurais pu mieux l’établir, sans mon bienveillant ami Corvino, qui, non content de me dépouiller du peu d’argent que je possédais, m’a enlevé la lettre d’introduction de votre fils. Je comptais vous la présenter en personne : les circonstances que vous connaissez m’en ont empêché.
– Mais pourquoi ne pas vous être fait reconnaître quand vous êtes passé par ici ?
– Je ne savais pas alors qui vous étiez… j’ignorais le nom de la localité où m’avaient conduit les brigands, et je ne pouvais deviner, sans son syndic, le père de Luigi Torreani, non plus que, dans la jeune fille que je voyais sur le balcon, la sœur chérie de mon ami.
À ces derniers mots, articulés d’une voix pénétrante, les joues de Lucetta se couvrirent d’une teinte rosée, probablement produite par quelque souvenir de la scène du balcon.
– Quel malheur ! dit le syndic, que je n’aie pas su cela tout d’abord. J’aurais fait des démarches pour obtenir votre liberté.
– Mille grâces, signor Torreani ! Mais cela vous aurait coûté cher… quelque chose comme trente mille écus.
– Trente mille écus ! s’écrièrent les assistants d’une seule voix.
– Vous vous estimez bien haut, signor peintre ! dit ironiquement l’officier.
– C’est le chiffre exact de la somme demandée par Corvino.
– Il vous aura pris pour quelque Milord, je suppose, et vous aura relâché après avoir reconnu son erreur.
– Oui, et après m’avoir pris un doigt… pour seule rançon, sans doute, dit le fugitif d’un ton dégagé en mettant sa main sous les yeux de ses interlocuteurs.
Lucetta poussa un cri d’horreur, tandis que son père examinait d’un air attendri la main mutilée.
– Oui, dit le syndic, voilà véritablement une preuve irrécusable. Je n’aurais pu vous être d’une bien grande utilité… Mais dites-nous, signor ? Comment avez-vous échappé à ces misérables ?
– Il sera assez temps demain, interrompit Guardioli que dépitait la sympathie témoignée à l’étranger. Sergent, continua-t-il en s’adressant à son subordonné, cette entrevue a trop duré et sans aucun résultat. Emmenez le prisonnier et enfermez-le dans le corps de garde. Je l’interrogerai plus minutieusement dans la matinée.
– Encore prisonnier ! pensèrent le syndic et sa fille.
– Permettez-moi, dit l’Anglais en s’adressant à l’officier, de vous rappeler que vous assumez une grave responsabilité. Votre maître, le pape, ne sera pas lui-même capable de vous éviter le châtiment qui suivra certainement un outrage semblable fait à un sujet britannique.
– Et votre patron, Giuseppe Mazzini, ne vous évitera pas la peine réservée aux espions républicains, signor Inglese.… Mazzini !… Espion républicain !… Mais vous divaguez, monsieur !
– Allons, Excellence ! dit le syndic d’un ton conciliant. Vous vous trompez sur le compte de ce jeune homme. Un espion, lui !… C’est un honnête galantuomo anglais… l’ami de mon fils Luigi. Je me fais sa caution.
– Impossible, signor syndic Je dois remplir mon devoir… Sergent, faites le vôtre. Conduisez le prisonnier au corps de garde et ramenez-le-moi demain matin.
Il fallait obéir. D’autres soldats se tenaient derrière la porte et toute résistance eut été inutile. Henry n’en fit aucune ; il se soumit, non sans avoir échangé avec Lucetta un regard qui le consola de cette nouvelle humiliation, et avoir lancé à Guardioli un coup d’œil qui mit le noble comte mal à son aise pour tout le restant de la soirée.