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Le lendemain matin, le capitaine Guardioli se trouva forcé de baisser le ton et de faire trêve à son arrogance. Après un long interrogatoire, il dut non seulement renoncer à l’espoir de trouver un espion dans son prisonnier, mais encore reconnaître la véracité de ses assertions.
Les habitants de la localité pouvaient témoigner de l’avoir vu entre les mains des bandits. Par le fait, personne n’en doutait ; sa nationalité même était une preuve de plus en sa faveur.
Quel intérêt pouvait avoir un Anglais à se mêler des affaires politiques du pays ?
Le commandant comprit que détenir l’artiste, ce serait se compromettre lui-même. Il était trop intelligent pour ne pas apprécier la puissance du gouvernement anglais, même en ce qui concernait l’Italie. Aussi crut-il prudent de rendre la liberté à l’artiste, déduisant son égoïste prévoyance sous les couleurs d’une respectueuse condescendance aux vœux et aux sollicitations du syndic.
Henry Harding se trouvait encore une fois libre.
Ce ne fut pas sans un profond déplaisir que Guardioli le vit s’établir chez le syndic. Malheureusement, il n’aurait pu s’y opposer qu’au moyen d’un acte d’autorité arbitraire dont on lui aurait certainement demandé compte, et il dut dévorer son dépit avec toute la philosophie qu’il était susceptible d’appeler à son aide.
Il se trouvait par hasard, chez le syndic, un habillement complet laissé par Luigi, lors de son départ pour l’Angleterre, parce qu’il était d’une coupe trop fantaisiste pour convenir aux rues de Londres. Pour les montagnes de la Romagne, c’était bien différent… Il s’adaptait parfaitement, d’ailleurs, à la taille du jeune Anglais.
Le signor Torreani insista pour le lui faire accepter. Henry ne pouvait décemment refuser, vu l’état de délabrement de son propre attirail et le respect qu’il devait à son hôte.
Aussi, une heure à peine après son élargissement, parut-il revêtu de la veste de velours, de la culotte à boutons et des guêtres classiques, portant crânement sur l’oreille un feutre calabrais emplumé… en un mot, un véritable brigand, abstraction faite de la physionomie.
Lucetta sourit en le voyant dans ce nouveau costume qui relevait admirablement sa bonne mine, et lui rappelait son frère Luigi.
Henry dut alors raconter son odyssée, depuis le moment de sa capture par les bandits jusqu’à son retour au Val-d’Orno. Naturellement il supprima, dans ce récit, les détails qui auraient pu froisser les chastes oreilles de la jeune fille.
Il dut particulièrement insister sur la manière dont s’était effectuée son évasion.
Il passa sous silence certains points traités dans la lettre qu’il avait avalée, comptant les faire connaître plus tard au syndic, eu même temps que le motif spécial qui lui avait inspiré un si vif désir de liberté.
Ses auditeurs (car le syndic assistait à cet entretien) redoublèrent d’attention quand il parla de l’aide mystérieuse qu’il avait reçue. Qui lui avait fourni le couteau ? Qui pouvait avoir écrit la lettre ? Pour le moment, il ne les aida en rien dans leurs conjectures et ne prononça pas le nom de Tomasso ; ces explications, il les réservait pour le seul Torreani.
Il se contenta de raconter le percement du plafond, sa chute du toit, l’alarme prise par la sentinelle. Il dit comment il avait réussi à esquiver la première vedette, stationnée au faite de la gorge, en rampant sur ses mains et sur ses genoux. En arrivant auprès de la seconde, il comprit qu’il ne pourrait user du même procédé ; le couteau à la main, il avait hésité, un instant, à jouer sa vie contre celle du brigand. Répugnant à verser le sang, il s’était caché au milieu des buissons et avait attendu le jour. À l’aube, la seconde sentinelle remonta la gorge et seulement alors il s’était remis en marche. Par bonheur, à cette heure matinale, un rideau de vapeur couvrait la vallée et favorisait sa fuite, en le dérobant à tous les regards. Il ignorait s’il avait été poursuivi… il avait dû l’être, mais pas immédiatement. Son absence n’avait dû être constatée qu’à une heure assez avancée et alors il était déjà loin. Heureusement, le chemin qu’il avait suivi pour arriver au repaire des bandits était resté gravé dans sa mémoire ; aussi put-il faire la plus grande diligence, animé à la fois par le péril de sa propre situation et par le danger menaçant ceux-là mêmes qui écoutaient le récit de son épopée. Il atteignit le village à la tombée de la nuit et seulement pour être de nouveau fait prisonnier.
Henry s’arrêta là, se gardant bien d’ajouter qu’il se sentait enlacer dans des chaînes bien plus solides encore, quoique moins pénibles à porter.
La conversation tomba ensuite sur Luigi… et ce fut désormais un dialogue à deux personnages, le syndic étant sorti pour affaires dans le village.
Il est inutile de dire que Lucetta adorait Luigi, son frère unique.
Se portait-il bien ? Se plaisait-il en Angleterre ? Réussissait-il dans sa profession ?
Ces questions et une foule d’autres de même nature furent rapidement posées. Henry y répondit avec autant de vivacité. Il lui fallut ensuite raconter par le menu l’épisode qui avait amené la raison des deux jeunes gens et donner des détails sur leur vie en commun. Lucetta demanda ce que Luigi pensait des blanches et blondes Anglaises si différentes des brunes filles de l’Italie. Elle fit, en, passant, allusion à une jeune Romaine, parente des Torreani, à qui Luigi devait rester fidèle, et s’informa si le signor, qui s’était avoué protestant, croyait qu’il y eût péché dans le mariage entre gens de sa communion et ceux de la sainte Église.
Ces sujets et bien d’autres, moins intéressants peut-être, furent effleurés dans ce tête-à-tête, la jeune fille questionnant et répondant avec une innocente naïveté qui ravissait son interlocuteur.
Henry se trouvait si bien sous le charme que, dès le lendemain de son introduction sous le toit hospitalier du syndic, il pensait au comté de Buckingham et à Belle Mainwaring, sans une ombre de regret. De là à oublier tout à fait, il n’y avait qu’un pas.
Le soir du même jour, le jeune Anglais fit au syndic la confidence réservée pour ses seules oreilles. Il débuta par lui dire ce qu’il avait appris des desseins de Corvino sur Lucetta et de quelle façon il en avait eu connaissance. Il lui parla ensuite de la lettre qu’il avait écrite à Luigi pour hâter son retour en Italie.
Torreani ne cacha pas le chagrin que lui causait la première partie de cette communication. Mais il ne s’en montra que médiocrement étonné.
Comme on le sait, il avait déjà été prévenu par une autre voie. Mais la lettre adressée à son fils, dans des circonstances aussi critiques, le remplit de surprise et de reconnaissance, et il ne put s’empêcher de prendre dans ses bras le jeune Anglais et de le presser sur son cœur.
Cet entretien éclairait, selon toute probabilité, au moins, un point que Henry avait, jusque-là, trouvé fort obscur.
Il n’avait cessé de se creuser la tête pour découvrir quel était son mystérieux protecteur.
À la mention du nom de Tomasso, le syndic tressaillit comme si la lumière se faisait dans son esprit. Quand Henry lui eut donné le signalement du personnage, il ne douta plus. Tomasso était un ancien fermier de Torreani, qui, après avoir servi dans l’armée pontificale, s’était laissé glisser sur une pente criminelle. Jeté dans un cachot, il s’en était évadé et avait fini, sans aucun doute, par chercher un asile dans la montagne, parmi les brigands. Le souvenir vivace de quelques services rendus par le syndic avait dicté sa conduite. Cette présomption ne manquait pas d’une certaine logique ; elle satisfit à la fois le jeune Anglais et son hôte.
Ce dernier, parfaitement édifié désormais sur le danger qui menaçait sa fille, reconnut la nécessité de prendra des mesures pour le détourner.
Il avait déjà pris la résolution de quitter Val-d’Orno et d’emporter avec lui ses pénates. Ce jour-là même, il avait conclu la vente de ses propriétés et se trouvait libre de se mettre en quête d’une nouvelle résidence.
En tout cas, la crise n’était pas imminente. Les soldats pontificaux devaient occuper quelque temps encore le Val-d’Orno. Le syndic pouvait donc rester à son poste et attendre son fils, qui arriverait certainement dans un jour ou deux, en supposant que le courrier n’eût éprouvé aucun retard.
L’annonce du prochain retour de son frère plongea Lucetta dans une stupéfaction profonde. Comment son père en avait-il été informé ? Il n’était arrivé aucune lettre de Londres, aucun message de Rome. Ce mystère, pour d’excellentes raisons, ne fut pas dévoilé à la jeune fille, qui, du reste, n’insista pas outre mesure pour en obtenir l’éclaircissement.
D’où venait que Lucetta se montrait ainsi, en apparence, aussi indifférente ? Son frère lui était-il devenu moins cher ? Non, certes. Ses sentiments subissaient-ils, à son insu, une transformation lente, mais continue ? Peut-être.
Jadis et le plus souvent, elle ne causait qu’avec elle-même, et les monologues deviennent fatigants à la longue. Maintenant elle n’était plus seule. Les heures s’écoulaient rapides ; elle pouvait parler de son frère avec le plus cher ami de ce dernier.
Et la conversation ne tarissait pas, toujours sur le même sujet. Luigi était-il changé ? Quel était son genre d’existence ? Sa réputation grandissait-elle ? Éprouvait-il une prédilection particulière pour les jeunes filles d’Albion ? Ne serait-ce pas mal à un catholique d’épouser une protestante et réciproquement ?
Ces entretiens avaient, pour les deux jeunes gens, un charme qui s’évanouissait complètement lorsque, selon son immuable habitude, Guardioli venait y prendre part. Pourquoi le capitaine leur imposait-il ainsi son odieuse présence ? Ne ferait-il pas mieux de se mettre à la tête de sa troupe et de courir sus aux brigands ? Les rencontrer était une tâche facile.
Henry, encore sous l’impression de l’indigne traitement qui lui avait été infligé, devenant presque fou de rage quand ses yeux se portaient sur sa main mutilée, aurait volontiers servi de guide aux soldats du pape. Il offrit ses services au capitaine ; mais celui-ci déclina la proposition d’un ton et d’une façon qui ne pouvaient qu’augmenter l’antipathie existant entre le jeune Anglais et le noble Italien. À partir de ce moment, ils n’échangèrent plus une seule parole, même quand ils se trouvaient en présence de Lucetta.
Tous deux, un certain jour, avaient accompagné la jeune fille dans une excursion sur la montagne surplombant immédiatement le village. Une grotte, autrefois habitée par un anachorète, s’ouvrait au sommet. C’était une des curiosités du pays, et Lucetta, à la suggestion de son père, avait proposé au jeune Anglais de la visiter de compagnie.
L’invitation n’avait pas été étendue au second hôte du syndic, le capitaine Guardioli. Mais ce dernier s’était invité lui-même sous prétexte d’escorter la signorina. Cette protection, bien que non requise, ne pouvait décemment être refusée et tous trois entreprirent l’escalade de la montagne.
Guardioli, dévoré de jalousie, marchait un peu en arrière. Dans son cœur il maudissait le jeune Anglais et s’il avait trouvé une excuse pour le précipiter au fond de la vallée ou pour lui passer au travers du corps l’épée qui pendait à son côté, il n’aurait pas hésité un seul instant.