Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE XLVIII Seul contre quatre.

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CHAPITRE XLVIII

Seul contre quatre.

Presque fou de douleur et de rage, à la vue de l’enlèvement de la jeune fille, Henry aurait voulu s’élancer immédiatement à la poursuite du ravisseur. Mais les brigands l’entouraient et il dut songer tout d’abord à lui-même. Ce ne fut que grâce à une activité simiesque, acquise dans les jeux athlétiques d’Eton et d’Oxford, qu’il parvint à faire face à ses quatre assaillants à la fois.

 

Heureusement, leurs pistolets étaient vides et ces pistolets n’étaient pas des revolvers, le chef seul possédant une arme semblable. Ils n’avaient que des poignards, et n’eût été leur nombre, Henry en aurait eu promptement raison. Ce nombre, il tenta bien de le réduire ; mais les bandits, aussi agiles que lui, esquivaient adroitement ses coups d’estoc et de taille.

 

Ce combat désespéré durait depuis cinq minutes ; le jeune homme haletait et sentait s’épuiser ses forces, lorsque ses regards tombèrent sur la grotte de l’ermite, auprès de laquelle l’avaient conduit les péripéties de la lutte.

 

Perçant d’un dernier effort le cercle de ses assaillants, il se plaça, l’épée au poing, au seuil de la voûte.

 

Les brigands poussèrent simultanément un cri de désappointement en voyant la position avantageuse prise par leur adversaire. Grâce à la longueur de sa lame, il pouvait actuellement se défendre contre une vingtaine de stylets.

 

D’un mouvement instinctif, tous quatre rengainèrent leurs poignards et commencèrent à charger leurs pistolets. La situation devenait critique, le jeune Anglais sentit que son dernier moment approchait.

 

Les quatre bandits lui faisaient face, interceptant sa seule ligne de retraite.

 

C’était une gorge étroite, aboutissant à l’entrée de la grotte, et qu’il ne pouvait aborder sans rencontrer quatre stylets prêts à être dégainés. D’un autre côté, les pistolets une fois chargés, son sort était fixé ; la grotte ayant à peine la profondeur et la largeur d’une alcôve, il s’y trouvait encadré comme une statue dans sa niche de pierre.

 

Il se croyait bien décidément perdu. Mais ne se souciant aucunement de servir de cible fixe aux bandits, il allait fondre sur eux, afin de leur payer sa vie le plus cher possible, lorsque des coups de feu retentirent et des balles vinrent s’aplatir sur les rochers qui l’entouraient.

 

À cette volée inattendue, les quatre brigands, saisis de frayeur, tournèrent le dos et s’enfuirent à toutes jambes.

 

Le jeune Anglais n’avait plus à craindre leurs balles, mais celles des soldais qu’il apercevait maintenant sur le flanc de la montagne. Sans s’en inquiéter, il se mit à la poursuite des fuyards qui étaient déjà engagés dans le ravin. Bien loin, escaladant le versant opposé, il vit Corvino tenant Lucetta renversée sur son bras gauche.

 

La jeune fille semblait évanouie ou morte. Elle ne criait plus, ne faisait plus aucun effort pour échapper à l’étreinte du chef, et les plis de sa robe blanche balayaient le sentier caillouteux de la montagne.

 

Les soldats arrivèrent, Guardioli en tête. Ils firent halte à l’entrée du ravin, rechargeant et déchargeant leurs armes, bien que les brigands en retraite fussent bien loin de la portée de leurs antiques carabines. Corvino et son précieux fardeau étaient déjà hors de vue. Ses acolytes disparurent à leur tour derrière les rochers.

 

Cependant la troupe continuait tranquillement, sans bouger de place, son feu dérisoire.

 

Henry, stupéfait de ce mode, nouveau pour lui, de faire la chasse aux brigands, demanda à ces énergiques soldats s’ils ne comptaient pas poursuivre les bandits et tenter de leur arracher leur captive.

 

Ne recevant aucune réponse, il renouvela sa question, en termes plus vifs et s’adressant cette fois à Guardioli.

 

– Vous êtes fou, signor Inglese, répliqua le capitaine-comte avec un calme qui ne prenait sa source que dans sa poltronnerie. Mais je comprends votre folie. En votre qualité d’étranger, vous ne pouvez connaître les façons de ces bandits napolitains. Tout ce qui vient de se passer peut être une ruse ayant pour but de nous attirer dans une embuscade. Peut-être, dans ce bas-fond – il désignait la passe à travers laquelle les bandits avaient disparu – y a-t-il deux cents de ces mauvais drôles prêts à nous bien recevoir. Et je ne suis pas assez fou, moi, pour exposer mes hommes à une lutte aussi inégale. Nous attendrons des renforts.

 

À ce moment, le syndic arrivait, trop tard pour apercevoir sa fille disparaître, dans les bras de Corvino, derrière la crête de l’autre montagne heureux, cependant, qu’un si triste spectacle lui eût été épargné.

 

Il n’en fut que plus impatient de commencer la poursuite sur l’heure et joignit ses instances à celles du jeune Anglais.

 

Supplications, reproches, tout fut inutile. Le lâche commissaire du pape pensait plus à sa sûreté personnelle qu’à celle de la jeune fille qu’il accablait naguère de protestations de tendresse et de dévouement.

 

Cette pusillanime conduite du capitaine navrait le syndic ; il semblait sourd aux consolations de ceux de ses amis qui cavalent accompagné sur la montagne. Quant au jeune Anglais, tout en cherchant à relever les esprits de Torreani, il s’adressait aux assistants en termes qui sonnaient étrangement à leurs oreilles.

 

– Le village est populeux, leur disait-il, ne renferme-t-il donc pas des hommes assez courageux pour suivre les brigands et leur arracher la fille du syndic ?

 

Ces paroles, toutes nouvelles pour ces pauvres gens accoutumés à plier devant la force brutale, firent l’effet d’une étincelle électrique. Ils y répondirent par force lovivas ! comprenant pour la première fois de leur vie qu’ils pouvaient résister aux bandits.

 

– Consultons les autorités ! s’écrièrent-ils ; qu’elles parlent à leurs concitoyens !

 

Sur ces mots, tous descendirent vers le village, précédés par le syndic, laissant le capitaine Guardioli et ses soldats surveiller les rochers et les arbres qui pouvaient cacher un ennemiredouté toujours, même quand il fuyait.

 


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