Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE XLIX Evviva ella Republica !

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CHAPITRE XLIX

Evviva ella Republica !

En entrant dans le village, le syndic et ses amis assistèrent à un étrange spectacle.

 

Une foule affolée parcourait les rues, les enfants pleurant, les hommes et les femmes poussant des exclamations effarées.

 

Une émotion semblable avait éclaté à la première nouvelle de la présence des brigands sur la montagne ; mais elle s’était éteinte au moment du départ des soldats.

 

Quel événement avait pu la ranimer ? Les bandits étaient-ils entrés dans le village et en avaient-ils pris possession ? L’escarmouche de la montagne n’était-elle qu’une teinte ayant pour but l’éloignement de la troupe ?

 

Tout en s’adressant mutuellement ces questions, les survenants hâtaient le pas. En arrivant sur la piazza, ils aperçurent un rassemblement en face de la maison du syndic et un autre devant l’albergo.

 

Ces deux groupes se composaient d’hommes sans uniformes, paysans, propriétaires, citadins, armés de fusils, de sabres et de pistolets, tous étrangers à Val-dOrno ; ils n’étaient pas des bandits, bien que les soldats laissés dans la ville fussent retenus par eux prisonniers.

 

Quels étaient ces hommes ? Le syndic et ses amis l’apprirent en abordant la piazza et en entendant ces cris mille fois répétés : Eviva ella Republica ! Abasso il tyranno ! Abasso il Papa !

 

Ces exclamations caractéristiques et un drapeau tricolore flottant sur sa hampe indiquaient suffisamment que Val-dOrno était occupé par les Républicains.

 

En ce moment, Rome subissait le même sort. Le pape était en fuite et le triumvirat Mazzini, Saffo, Armelli gouvernait la Ville éternelle.

 

Une nouvelle surprise attendait le syndic. Comme il se précipitait vers sa demeure, il aperçut, au milieu du groupe qui en barrait l’entrée et parmi ceux qui poussaient le cri régénérateur : Liberiè ! son fils Luigi.

 

Après avoir cordialement embrassé son père, Luigi remarqua la sombre expression de sa physionomie.

 

– Qu’y a-t-il donc, père ?… On nous a dit que les brigands avaient paru sur la montagne !… Où est Lucetta ?

 

Un profond gémissement, une main tendue vers la montagnetelle fut la réponse du syndic.

 

– Grand Dieu ! s’écria Luigi… trop tard !… je suis arrivé trop tard !… Parle, père !… Où est ma sœur ?

 

– Povera !… mia povera faglia !… Perdue, Luigi !… Enlevée par les brigands !… Corvino !…

 

Il n’en put dire davantage et tomba en sanglotant dans les bras de son fils.

 

– Amis ! s’écria Luigi en s’adressant à ceux qui l’entouraient et qui assistaient à cette scène déchirante avec des signes non équivoques de sympathieCamarades, devrais-je dire, car si je n’avais pas habité la terre étrangère, je me serais enrôlé sous votre glorieuse bannière… Je suis à vous dès à présent et pour toujours… Celui-ci est mon père, Francisco Torreani, le syndic du village. Vous l’avez entendu… sa fille… ma sœur a été enlevée par les brigands… et sous les yeux d’une centaine de soldats envoyés ici sous prétexte de vous servir de sauvegarde… Voilà toute la protection que nous avons à attendre des vaillants défenseurs de la foi.

 

– Défenseurs du diable : dit une voix.

 

– Pires que les brigands eux-mêmes, s’écria une autre. Je crois qu’il existe, depuis longtemps, entre eux une ligue offensive et défensive. Voilà pourquoi cette racaille leur échappe toujours.

 

– Très-vrai, dit une troisième voix. Nous le savons, les brigands sont à la solde du pape et de Sa Majesté napolitaine. C’est un des rouages du gouvernement de nos tyrans.

 

– Alors, interrogea l’artiste, les yeux brillants d’espoir, vous consentez à m’aider à recouvrer ma sœur ?

 

– Oui ! oui ! s’écria-t-on de toutes parts.

 

– Vous pouvez y compter, signor Torreani, dit un homme d’un aspect imposant, évidemment le chef de la troupe républicaine. Les brigands seront poursuivisVotre sœur vous sera rendue, si cela est en notre pouvoirMais, avant tout, il faut nous débarrasser de ces mercenaires ; voyez, ils descendent la montagneCamarades, entrez dans les maisons !… Prenons-les par surprise !… Stramoni, Gingletta, Paoli, rendez-vous au bas de la rue et fusillez impitoyablement ceux qui essayeraient de s’enfuir… après les avoir avertis, toutefois !… Vite, compagnons, disparaissez !

 

Les étrangers s’introduisirent aussitôt dans les maisons, poussant devant eux les soldats prisonniers. En un instant la piazza était vide.

 

Quelques hommes se portèrent aux issues pour couper toute communication entre les citoyens et les soldats que l’on voyait s’approcher rapidement, le capitaine en tête.

 

Ceux des habitants qui voulurent rester dans les rues y furent autorisés après avoir été avertis que la moindre tentative de trahison, par signe ou autrement, serait immédiatement punie de mort. Pour la généralité des villageois, la recommandation était inutile ; sous l’administration d’un syndic tel que Francisco Torreani, il n’y avait peut-être pas dans Val-dOrno un seul individu qui ne fut satisfait du nouvel ordre des choses. Ils avaient acclamé, comme des libérateurs, les citoyens venus de la ville et se réjouissaient de l’établissement de la république.

 

Guardioli et sa troupe arrivèrent enfin. Les soldats marchaient un peu à la débandade. Le capitaine lui-même semblait soucieux. Quelque tiède que se fût montré son amour en face du péril, il éprouvait un certain désappointement en se voyant enlever la maîtresse qu’il s’était modestement réservée.

 

Il songeait aussi à sa conduite comme soldat et chef de corps. Maintenant que tout danger avait disparu, il ne pouvait s’empêcher de s’avouer à lui-même qu’elle n’avait été des plus brillantes.

 

L’oreille basse et le front penché, il rentrait dans ses quartiers. Ce n’est pas qu’il s’inquiétât beaucoup de l’opinion des habitants, alors surtout qu’elle n’était plus au village. Mais sa pusillanimité avait eu de nombreux témoins… ses officiers et ses soldats. Le bruit pouvait en parvenir dans les salons de Romepeut-être même jusqu’au Vatican.

 

Capitaine, officiers et soldats suivaient donc pêle-mêle la grande rue du village, sans se douter de la réception qui les attendait.

 

Le chef républicain avait parfaitement pris ses mesures. Sur chacune des faces de la piazza il avait placé une portion de ses hommes. Ceux-ci, cachés derrière les contrevents et les portes des maisons, pouvaient croiser leurs feux et commandaient ainsi la petite place tout entière. Une fois dans la place, la troupe se trouvait complètement à la merci des révolutionnaires.

 

Le silence qui régnait dans le village n’avait pas échappé aux carabiniers pontificaux et ils s’étonnaient que leurs camarades ne vinssent pas à leur rencontre.

 

Leurs réflexions furent subitement interrompues par une voix sortant de l’albergo.

 

– Rendate capitaine ! Rends ton épée aux soldats de la République !

 

– Que signifie cette impertinence, s’écria Guardioli se tournant vers l’auberge et cherchant à découvrir d’où provenait la voix. Sergent ! allez chercher cet homme, amenez-le ici et administrez-lui une vingtaine de coups de baguette de fusilbien appliqués !

 

– Ha ! ha ! ha ! répondit la voix. Cet éclat de rire, répété comme un écho sur les quatre faces de la piazza, fut suivi d’une nouvelle sommation.

 

Les soldas épaulèrent leurs carabines, se préparant, au premier signal, à répandre la mort parmi ceux qu’ils prenaient pour de misérables citadins.

 

– Nous n’avons pas soif de votre sang, dit la même voix ironique, à moins que vous ne nous forciez à le boire. Soldats du pape ! vous êtes cernés par les soldats d’un pouvoir plus légitime… la République. Votre maître n’est plus à Rome ; il s’est enfui à Gaète. Mazzini administre la ville et nous venons administrer ici… Vous êtes en notre pouvoir… Le premier de vous qui fera feu pourra se considérer comme responsable de la mort de tous ses camarades… nous n’en laisserons pas un seul debout. Soyez sages ! Rendez-vous de bonne grâce !… Déposez vos armes et nous vous considérerons comme prisonniers de guerreUsez-en, et vous recevrez le traitement que vous méritez… celui réservé aux mercenaires et aux bandits ?

 

Ce discours, moitié ironique, moitié menaçant, jeta Guardioli et ses soldats dans une stupéfaction indescriptible. Que pouvait signifier cette sommation faite avec tant d’impudence et tant d’assurance à la fois ? Ils restaient immobiles et irrésolus.

 

– Camarades ! cria la voix, ces braves gens semblent hésiter !… Ils doutent de la vérité de mes paroles !… Pour les convaincre, montrez-leur vos carabines. Quand ils les auront comptées, peut-être seront-ils moins incrédules !

 

Ces mots étaient à peine prononcés qu’un bruit de canons de fusils entrechoqués se fit entendre et les contrevents furent violemment repoussés. Guardioli et ses soldats consternés virent s’abattre dans leur direction au moins deux cents carabines.

 

Mais ils ne prirent pas la peine de les compter. Le quart de ce nombre aurait suffi, d’ailleurs, pour les mettre à la raison.

 

Grâce à l’intuition de la peur, ils comprirent qu’ils étaient tombés ; dans une embuscade, que la révolution, depuis longtemps imminente, avait enfin éclaté et sans attendre l’ordre ni l’autorisation du capitaine Guardioli ou des officiers subalternes, ils jetèrent leurs armes sur le sol, se déclarant prêts à se rendre.

 

Dix minutes après, ils se rangeaient sous la bannière tricolore, criant à tue-tête : Evviva ella Republica ! tandis que le capitaine-comte, désarmé et la mine déconfite, arpentait la chambre d’auberge dans laquelle, trois jours auparavant, il avait consigné henry Harding comme prisonnier des soldats du pape.

 

Il était lui-même, aujourdhui, prisonnier des soldats de la République.

 


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