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Moitié portant, moitié traînant la jeune fille, Corvino s’était maintenu dans les gorges de la montagne. Quand il se crut à l’abri de toute poursuite immédiate, il s’arrêta et attendit l’arrivée de ses camarades.
Il avait entendu les coups de fusil et savait que les soldats étaient en alerte ; mais il ne craignait pas d’être rejoint par eux. Calculant le temps qu’il leur faudrait pour escalader la montagne, il était convaincu qu’avant qu’ils fussent arrivés au sommet, ses hommes auraient repris son ancien captif et seraient descendus dans le ravin.
Quatre contre un !… car il avait parfaitement remarqué le lâche abandon de l’officier. Le succès ne pouvait être douteux. Aussi ne s’était-il autant pressé que pour gagner une bonne avance, sachant qu’il serait assez empêché par son fardeau, en cas de poursuite.
En quittant la place, il avait crié : Dagli ! Dagli ! (À lui ! À lui !), mais en ajoutant de prendre le jeune homme vivant, autant que possible. Cette recommandation empêcha les brigands de faire, tout d’abord, usage de leurs pistolets. La mort de l’Inglese les eût privés, en effet, de la riscatta sur laquelle ils comptaient.
Cet ordre donné, Corvino s’était jeté dans le ravin avec son précieux fardeau. La jeune fille n’avait opposé aucune résistance ; elle était évanouie. C’est dans cet état que l’avait emporté Corvino.
En reprenant ses sens, elle s’aperçut qu’elle ne se trouvait plus sur la montagne de l’Ermite. C’était un lieu sauvage entouré d’arbres et de rochers ; le chef des brigands se tenait debout auprès d’elle. Pas un cri ne lui échappa, aucune idée de fuite ne lui vint à l’esprit. Elle sentait qu’elle était irrévocablement en puissance du bandit.
Ses pensées restaient indécises et confuses. Il lui semblait qu’elle s’éveillait après un rêve pénible, dont toutes les scènes étaient encore présentes à son imagination. Elle se rappelait l’arrivée des bergers, leur brutale apostrophe, le cri : Corvino ! échappé des lèvres de Henry au moment où le capuchon, subitement rabattu, laissa voir la face du chef, la lutte entre le jeune Anglais et les brigands, le coup de pistolet tiré par Corvino, les cris de colère des faux bergers, les éclairs des stylets, la fuite précipitée de Guardioli. Elle avait perdu connaissance au moment où Corvino la reprit dans ses bras.
Quand elle rouvrit les yeux, elle vit du sang sur les vêtements du chef ; sa robe, à elle, en était maculée. Ce sang semblait provenir d’une blessure au bras droit. Elle se rappela alors l’épée si vaillamment manœuvrée par le jeune Anglais.
Quel avait été le résultat de ce combat inégal. L’étranger avait-il été tué, ou, comme elle, était-il captif ? Elle avait entendu l’ordre donné par Corvino de le prendre vivant. Elle espérait qu’on y avait obéi et frémissait à la pensée de sa mort.
Cette pensée fut sa première douleur. Elle jeta un regard autour d’elle, mais ne vit que le chef occupé à panser sa blessure. Il avait coupé la manche de sa veste de velours et étanchait le sang avec des bandes arrachées à sa chemise.
Elle le considérait avec horreur. Son aspect sauvage, rendu plus hideux encore par le sang qui couvrait ses mains, ses bras et son visage, ne pouvait inspirer, en effet, que crainte et aversion.
Elle tremblait comme une feuille sur le sol où elle avait été jetée.
– Restez tranquille, signorina ! dit le bandit en s’apercevant qu’elle avait repris ses sens. Prenez patience jusqu’à ce que mon bras soit bandé ; je vous porterai alors sur une couche plus moelleuse. Sangue di Madonna ! L’Inglese payera cher cette blessure !… Ses oreilles, d’abord, et puis double rançon.
Le pansement fut bientôt terminé, et le bras mis en écharpe.
– Et maintenant, dit-il, alza ! alza ! Nous ne pouvons rester ici. Ce vaillant capitaine n’aurait qu’à arriver avec ses soldats. Venez, signorina ! Il faut marcher le reste du chemin. Corpo di Bacco ! Je vous ai portée assez longtemps !
En disant ces mots, il tendit le bras gauche, saisit la jeune fille par le poignet, la dressa sur ses pieds et allait se remettre en route lorsque, entendant les pas de ses quatre compagnons, il s’arrêta pour les attendre.
Il les aperçut bientôt se glissant à travers les rochers… mais sans prisonnier.
Lâchant la jeune fille, Corvino s’élança à leur rencontre en poussant des hurlements de rage.
– Dio Santo ! s’écria-t-il en les abordant, où est l’Inglese ?… Maladetto !… Qu’en avez-vous fait ?… L’auriez-vous tué ?…
Lucetta, le cœur palpitant, tendit l’oreille. Les hommes hésitèrent un moment, comme s’il leur répugnait de dire la vérité. La jeune fille n’augurait rien de bon de ce silence. Les bandits n’osaient peut-être pas avouer l’assassinat. Elle se rappelait l’ordre du chef et tremblait.
Une nouvelle kyrielle d’imprécations fut suivie de la même demande : Avait-on tué l’Inglese ?
– J’ai parfaitement entendu la détonation de vos pistolets un peu avant la volée des soldats. Vous faisiez feu sur lui, je suppose.
– Oui, capo, répondit l’un des brigands.
– Eh bien ?
– Il est parvenu à s’abriter dans la grotte et nous ne pouvions plus approcher. Sa longue lame nous tenait à distance… Impossible de l’entourer !… S’il ne s’était agi que de le tuer !… Mais vous nous l’aviez défendu.
– Et vous l’avez laissé vivant !… sans une égratignure !… libre !
– Non, capo. Il a dû tomber sous nos balles. Nous n’avons pu rester pour nous en assurer, car les balles pleuvaient dru comme grêle. Pour sûr il doit être mort maintenant.
Le chef, comprenant qu’ils mentaient, tomba dans un épouvantable accès de rage. Oubliant son bras blessé, le dégageant presque de l’écharpe qui le soutenait, il se précipita sur ses acolytes.
– Lâches brutes ! criait-il en les frappant tour à tour de sa main gauche et faisant voler leurs chapeaux de dessus leurs têtes. Sangue di Bacco ! Quatre d’entre vous vaincus par un seul homme ! Un enfant !… Une perte de trente mille écus !… Vada in malora ! s’interrompit-il avec angoisse, en sentant redoubler les élancements de sa blessure. Emparez-vous de la giovinetta ! Conduisez-la… et prenez garde qu’elle vous échappe aussi. Su via ! (en route).
Disant ces mots, il tourna le dos et se remit en marche, laissant la jeune fille à la garde de ses compagnons.
L’un deux la saisissant brutalement par le bras et répétant après le capo : Su via ! la traîna sur les pas de Corvino. Les trois autres suivaient.
Lucetta ne fit et ne pouvait faire aucune résistance. Ses sauvages conducteurs avaient fait briller devant ses yeux les lames de leurs poignards, la menaçant de l’en percer si elle hésitait à marcher.
La jeune fille obéit machinalement, plongée qu’elle était dans le plus profond désespoir. Elle ne songeait pas au moment présent. Ses pensées se reportaient à la montagne de l’Ermite, bien qu’elle n’entretînt qu’un faible espoir de recevoir du secours de ce côté. La honteuse défection de Guardioli ne lui permettait pas de supposer que le capitaine-comte aurait jamais le courage de poursuivre les brigands. Ceux-ci, du reste, ne semblaient éprouver, à ce sujet, aucune appréhension. Ils s’avançaient d’un pas tranquille et délibéré à travers les défilés de la montagne. Ils se seraient certainement hâtés davantage s’ils avaient connu la modification radicale qu’avait subie la garnison de Val-d’Orno.