Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE LI Sur la piste.

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CHAPITRE LI

Sur la piste.

Est-il nécessaire de dire que l’appel fait par le frère et le père de la jeune fille enlevée trouva un écho dans le cœur de ceux auxquels il s’adressait. Les volontaires de la République avaient deux motifs pour y répondre chaleureusement : d’abord, la question d’humanité ; puis, la conviction, assez fondée d’ailleurs, que le brigandage était un des rouages du gouvernement despotique qu’ils venaient de renverser.

 

Le syndic, aussi, avait sur eux quelques droits ; leurs chefs savaient à n’en pas douter qu’il sympathisait depuis longtemps avec leur cause, secrètement, il est vrai, son serment de magistrat lui interdisant toute manifestation extérieure.

 

De plus, son fils, rencontré par un hasard fortuit, à l’une des portes de Rome, s’était immédiatement déclaré en leur faveur et faisait actuellement partie de leur bande ; aussi, loin de refuser de venir en aide à leur nouveau camarade, ce fut avec enthousiasme et à l’unanimité qu’ils résolurent de s’employer de tout leur pouvoir à sauver sa sœur.

 

Aussitôt donc que Guardioli et ses soldats eurent été désarmés et placés sous bonne garde, on s’occupa de Corvino et de ses bandits.

 

En proie aux plus terribles appréhensions, Luigi Torreani et le jeune Anglais auraient désiré que la poursuite commençât immédiatement. Le chef du bataillon républicain, nommé Rossi, obéissant à des considérations plus prudentes, comprit qu’un empressement intempestif serait fatal à l’expédition proposée.

 

Jadis officier lui-même dans l’armée napolitaine, il avait acquis une expérience profonde de la chasse aux bandits siciliens et calabrais et savait qu’une attaque ouverte contre ces déclassés, toujours sur leurs gardes, ne pouvait que se terminer par un échec ridicule ; les brigands eux-mêmes assistant à ce résultat du haut de quelque roc inaccessible et le saluant de leurs sarcasmes et de ricanements ironiques.

 

Dans l’espèce, il est vrai, on avait une chance favorable et assez rare d’ordinaire. Le repaire des brigands était connu ; leur ancien captif pouvait y conduire l’expédition.

 

Aux yeux de la majorité, tout était donc pour le mieux ; mais le chasseur émérite des bandits napolitains pensait différemment.

 

Cet avantage, arguait Rossi, serait complètement perdu si l’on tentait d’aborder de jour les quartiers des brigands, les vedettes ne pouvant manquer d’apercevoir les assaillants et d’avertir leurs camarades assez à temps pour leur permettre de décamper. Il fallait marcher à la nuit, et, le chemin étant connu, on avait quelque chance de réussite.

 

Quelque chance ! Ces mots sonnèrent lugubrement aux oreilles de Luigi Torreani, de son père et de son ami. Ils frémissaient à la pensée d’attendre jusqu’à la nuit, lorsque vingt milles au moins de montagnes les séparaient du plus cher objet de leurs affections auquel, en ce moment peut-être, leur assistance était plus que jamais nécessaire.

 

Pour ces trois cœurs, si directement intéressés au succès de l’expédition, tout délai était déchirant ; et, pour dire vrai, ce sentiment était partagé par un grand nombre d’assistants, citoyens et volontaires. Ne pouvait-on prendre immédiatement quelques mesures ? Chacun comprenait qu’il serait tout à fait inutile d’entreprendre la poursuite des cinq brigands qui avaient enlevé la fille du syndic ; des heures s’étaient écoulées et, grâce à leur connaissance des diverses passes de la montagne, les ravisseurs devaient depuis longtemps déjà s’être mis en sûreté.

 

On n’avait qu’un seul espoir ; les retrouver au repaire signalé par le prisonnier fugitif.

 

N’existait-il pas un moyen d’approcher de ce repaire pendant le jour ? La nuit serait venue avant que les brigands l’eussent atteint, car l’après-midi était avancée et on avait à parcourir une vingtaine de milles.

 

Les ténèbres devaient favoriser l’attaque ; mais il fallait avancer à couvert pendant cette marche de vingt milles ; autrement toute surprise serait impossible ; des vedettes veillaient certainement le long de la route, sinon des brigands mêmes, au moins leurs Manutengoli, paysans, bergers ou vetturini.

 

Ainsi parlait le commandant Rossi, et il avait raison.

 

Qui pouvait fournir le moyen de résoudre ce problèmeproposer un plan au moyen duquel les brigands seraient capturés cette nuit-là même, et avant la perpétration d’un crime dont la pensée remplissait d’horreur l’esprit des volontaires, non moins que celui des parents et amis de l’infortunée Lucetta ?

 

– Moi, répondit un homme en s’avançant au milieu du Conseil qui délibérait sur la piazza. Si vous voulez suivre mes indications et m’accepter pour guide, je vous mettrai en mesure, non seulement de délivrer la fille de notre digne syndic, mais encore, de prendre d’un coup de filet toute la bande de Corvino, à laquelle, depuis trois ans, j’ai été moi-même contraint de m’affilier.

 

– Tomasso ! s’écria le syndic. C’était, en effet, son ancien fermier.

 

– Tomasso ! répéta le chef des révolutionnaires, en reconnaissant un homme que l’on savait être un martyr de la bonne cause, une victime du Vatican ayant préféré s’enrôler parmi les brigands que de pourrir dans une prison romaine. Signor Tomasso, est-ce vous ?

 

– Oui, signor Rossi, c’est moi-mêmebien heureux de ne plus être obligé de me cacher dans la montagne, de fuir la présence de mes amis, de rester mêlé à la plus impure écume de l’humanité. Merci à Dieu et à Giuseppe Mazzini ! Vive la République !

 

Suivirent une série de cordiales accolades entre Tomasso et les volontaires, les vieilles connaissances des proscrits, comme lui, habitués des rues de Rome.

 

L’accueil ne fut pas moins amical de la part du jeune Anglais qui avait alors la certitude que son mystérieux correspondant n’était autre que Tomasso.

 

Mais le nuage qui assombrissait tous les esprits rendait le moment peu propice aux épanchements de cette nature. Le temps se passait et Tomasso, d’ailleurs, n’était pas homme à le gaspiller en oiseuses congratulations.

 

Suivez-moi ! dit-il, s’adressant à Rossi, au syndic et à Luigi. Je sais un chemin par lequel nous pourrons atteindre la tanière sans être vusmême avant le coucher du soleil, si cela était nécessaire. Mais Corvino n’arrivera pas avant minuit et, à cette heure, nous les aurons pris, sa troupe et lui, comme dans une souricière. Partons cependant sans retard, car le chemin que je vais vous indiquer est long, tortueux et difficile.

 

Cette proposition fut acceptée sur-le-champ et sans que personne demandât des explications plus précises. Dix minutes après, les volontaires républicains, laissant derrière eux un détachement suffisant pour garder leurs prisonniers pontificaux, sortaient de Val-dOrno et se dirigeaient vers la frontière napolitaine sous la conduite d’un guide revêtu du costume complet de bandit calabrais.

 


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