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Une heure avant minuit, le brigand placé en vedette au pied de la montagne entendit le hurlement du loup des Apennins trois fois répété.
– Il capo, je crois ! murmura-t-il en répondant au signal et en se levant pour surveiller le passage, selon sa consigne.
Parfaitement cachée elle-même, cette sentinelle pouvait reconnaître si les nouveaux arrivants étaient des amis ou des ennemis. Un cri, modulé d’une certaine façon, avisait le camarade stationné au faîte de la montagne et, de vedette en vedette, la nouvelle parvenait aux quartiers de la bande.
La sentinelle s’aperçut bientôt que la conjecture était exacte. Le chef arriva, s’arrêta seulement pour murmurer quelques interrogations et passa outre.
Il était suivi de près par une femme dont la magnifique robe de mousseline, visible sous la grossière frezada (manteau de peau de mouton) jetée sur ses épaules, indiquait le rang social ; tandis que son abattement, sa démarche lente et forcée témoignaient de son état de captivité. Le capuchon rabattu sur sa tête voilait ses traits aux regards de la sentinelle qui, toutefois, jugea, à la blancheur et à la délicatesse de la main retenant les plis de la frezada, que c’était une signorina.
Venaient ensuite quatre bandits, vêtus en bergers et marchant en file indienne.
Le hurlement du loup fut poussé au moment de leur passage ; ce lugubre cri les précéda le long de la gorge et fut répété comme un écho par la sentinelle du sommet. Puis tout retomba dans du silence de mort, interrompu seulement par le bruit des fragments de bois qui se détachaient sous les pieds des bandits et roulaient en bondissant jusqu’au bas de la rampe.
– Voici la nouvelle épouse, je suppose, se dit la sentinelle. J’aurais bien voulu voir sa figure. Sans doute c’est une jeune fille, sans quoi signor Corvino ne se serait pas tant donné de mal pour s’en emparer… Il porte son bras en écharpe)… L’oiseau n’a pas été pris sans lutte !… Serait-ce la fille du syndic dont on parle tant ?… Très-probablement. En fedi mia ! notre capo s’adresse à un gibier royal ! Après tout, existe-t-il une plus agréable situation que celle de cara sposa d’un brigand ? Des joyaux, des bagues, des colliers, des boucles, des bracelets, des confetti à foison !… des baisers autant qu’une femme en peut désirer !… et de bonnes raclées aussi, quand on ne se conduit pas décemment ! Eh ! eh ! eh ! eh !
Après s’être suffisamment réjoui de sa brutale plaisanterie, la sentinelle s’assit de nouveau sur le roc, s’enveloppa dans sa frezada et retomba dans son immobilité.
Environ une heure après, elle fut tirée de nouveau de son attitude sédentaire par le hurlement bien connu du loup.
Comme la première fois, le signal venait du dehors de la gorge, du côté de la frontière romaine.
– Encore ! s’écria-t-elle. Qui donc est en expédition cette nuit ? Je croyais que le capitaine seul et ses hommes… Ah ! je me rappelle maintenant que Tomasso est sorti ce matin par ordre… Quelque folie, sans doute ! Je m’étonne que le capo se fie toujours à ce garçon, après l’aventure de la Cara Popetta… Poverina ? Si elle vivait encore pour voir ce qui se passe !… Quel tapage dans le camp ! Corpo di bacco ! Encore !… Ne sois pas si pressé, signor Tomasso !… Laisse-moi prendre ma respiration pour te répondre. Wah-wah-wouaff ! hurla-t-il… Maintenant tu peux te présenter.
Peu après, un homme s’avança dans les ténèbres, avec précaution, mais d’un pas sûr et ferme qui prouvait qu’il était familiarisé avec le sentier.
– Chi è di la ! cria la sentinelle, exagérant son devoir, comme par pressentiment.
– Amico ! répondit l’étranger. Pourquoi cette question ? N’as-tu pas entendu le signal ?
– Ah ! signor Tomasso ! j’avais oublié que vous fussiez dehors… Je vous croyais rentré avec les autres.
– Quels autres ? demanda Tomasso avec un intérêt qu’il essayait de déguiser sous un air de mauvaise humeur.
– Quels autres ? répéta la sentinelle irréfléchie. Eh bien ! le capo en personne et son escorte de bergers. Tu étais au quartier quand ils sont partis.
– Ah ! c’est vrai ! répliqua négligemment Tomasso. Je pensais qu’ils étaient rentrés avant la nuit. Y a-t-il longtemps qu’ils ont passé par ici ?
– L’expédition a-t-elle réussi ? qu’ont-ils ramené ?
– Une brebis, et une jeune, j’en jurerais, par ce que j’ai vu de sa toison. Dio santo ! il y avait des cornes pointues dans le troupeau dont elle faisait partie… Notre capo a pu s’en apercevoir… J’ai vu du sang sur sa chemise.
– Tu crois qu’il a été blessé !… Et où ?
– Dans l’aile droite… Il la soutenait délicatement au moyen d’une écharpe… On s’est battu, à mon idée… En sais-tu quelque chose ?
– Comment pourrai-je le savoir ? J’étais trop occupé ailleurs.
– Mais tes nombreuses occupations ne t’ont pas empêché de remplir ta gourde, n’est-ce pas, Tomasso ?
– Non, Per Bacco ! répondit ce dernier, selon toute évidence plus charmé que froissé de la remarque. Pour cela, je trouve toujours du temps… Voudrais-tu t’en assurer, par hasard ?
– Volontiers ; Tomasso. La nuit est fraîche, je suis transit. Une gorgée de rosolio me fera du bien.
– Tu vas l’avoir. Mais je n’ai ni verre ni gobelet pour te servir. Puis-je me hasarder à te confier la gourde ?
– Che dramine ! Supposes-tu que je veuille te voler ? Une seule gorgée me suffira.
– Eh bien, voici, dit Tomasso en lui tendant la gourde. Je te permets une bonne lampée. Bois jusqu’à ce que j’aie compté jusqu’à vingt. Cela te suffira-t-il ?
– Oui ! Mille grazie ! Tu es un bon camarade, Tomasso.
Déposant auprès de lui sa carabine, le brigand prit la gourde dont Tomasso avait préalablement retiré le bouchon, et s’exclamant Oh ! me felice ! il introduisit le goulot entre ses dents et, les yeux fixés sur les étoiles, il commença à ingurgiter la délicieuse liqueur.
C’était précisément l’occasion qu’attendait Tomasso. Faisant subitement un pas en avant, de sa main droite il maintint la gourde à sa place ; de la gauche, il saisit le buveur par la nuque en même temps qu’il lui faisait perdre pied d’un vigoureux croc-en-jambe. Le brigand tomba sur le dos et Tomasso se laissa délibérément choir sur sa poitrine.
La surprise aussi bien que le contrecoup de la chute coupèrent tout d’abord la voix à la vedette. Il s’aperçut bientôt que cette soudaine attaque était autre chose qu’une plaisanterie ; mais quand il voulut crier, il en fut empêché par le goulot de la gourde que Tomasso lui enfonçait dans la bouche et par la liqueur qui lui coulait à plein gosier.
Quelques exclamations sourdes lui échappèrent néanmoins ; mais, avant qu’il eût pu s’arracher à l’étreinte de son adversaire et donner cours aux malédictions qui l’étouffaient, trois ou quatre hommes, appelés par un léger coup de sifflet parti des lèvres de Tomasso, se jetèrent sur le corps du brigand et mirent un terme à ses violents soubresauts.
Quelques secondes après, bâillonné selon les règles et solidement garrotté, il gisait sur le sol, aussi muet et immobile qu’une souche.
Tomasso, qui s’était éloigné, reparut alors, suivi d’une file d’hommes qui commencèrent à escalader la gorge dans le silence le plus absolu.