Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE LIII Amour de bandit.

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CHAPITRE LIII

Amour de bandit.


Corvino, sa captive et sa suite avaient gravi la rampe, franchi le pont et atteint le fond du cratère.

 

En arrivant au pâté de maisons, ils furent encore hélés, cette fois, par les deux vedettes régulières placées l’une à droite l’autre à gauche du campement.

 

Il n’était pas à craindre que celles-là s’endormissent à leur poste. Elles avaient récemment reçu une leçon bien faite pour les tenir sur le qui-vive, deux de leurs camarades ayant été sommairement passés par les armes pour défaut de vigilance.

 

C’étaient les sentinelles chargées de la garde du jeune Anglais. Elles avaient été jugées, condamnées et fusillées en moins d’une heure de temps, à partir du moment où la disparition du prisonnier fut constatée.

 

Tel est le code des bandits. La stricte observation de ces lois draconiennes est, pour la bande entière, la meilleure des sauvegardes.

 

Un membre de l’association auquel est confié la surveillance d’un prisonnier répond de ce dernier corps pour corps. C’est pourquoi l’évasion d’un riscasatto est un fait si rare qu’on peut le considérer comme une exception.

 

Sauf le hurlement du loup trois fois répété, aucun bruit ne signala le retour du chef. Nul ne vint à sa rencontre. Un des pseudo-bergers ouvrit la porte de la maison du capo entra et alluma une lampe qu’il porta dans le salon que connaît le lecteur et qui s’ouvrait au rez-de-chaussée, sur le devant. Puis il sortit et les quatre brigands regagnèrent chacun leur pagliatta respective.

 

Corvino resta seul avec sa prisonnière.

 

– Allons, signorina ! dit-il en désignant la maison ; considérez votre future résidence ! Je regrette qu’elle ne soit pas plus digne de vous. Telle qu’elle est, vous en êtes la maîtresse. Permettez-moi de vous y conduire.

 

Et déployant toutes ses grâces, il lui présenta le bras. La jeune fille ne fit aucun mouvement pour le prendre.

 

– Ecori ! s’écria-t-il eu lui saisissant le bras et la forçant à monter derrière lui les quelques marches du perron. Ne soyez pas aussi farouche, signorina. Entrez donc ! Le logement est plus confortable que vous ne le supposez peut-être. Voici la chambre qui vous est spécialement réservée. Notre longue course dans la montagne a vous fatiguerReposez-vous sur ce sofa, tandis que je vais m’occuper de vous fournir quelques rafraîchissements. – Aimez-vous le rosolio ! Attendez !… Voici quelque chose de mieux… une bouteille de capri mousseux !

 

Comme il parlait, le dos tourné à la porte, une troisième personne parut sur le seuil.

 

C’était une femme d’une splendide beauté, mais dont les regards pleins de sinistres lueurs racontaient le triste passé.

 

Elle s’avança dans la chambre sans bruit, d’un pas félin, en dirigeant silencieusement sur Lucetta Torreani des yeux tellement étincelants qu’il en semblait, à chaque instant jaillir des étincelles.

 

C’était la bandita qui avait trahi Popetta, dans l’espoir de recueillir sa succession.

 

À la vue de la nouvelle arrivée, ses espérances s’évanouirent et sa physionomie revêtit une expression de rage concentrée si effrayante que Lucetta ne put retenir un cri de terreur.

 

– Che sento ? demanda le brigand en se retournant vivement et, pour la première fois, apercevant l’intruse. Ah ! toi ici ! Che tre sia maladetta ! Pourquoi es-tu venue ? Rentre dans ta chambre !… Largo ! largo ! et tout de suite, ou tu vas sentir le poids de mon bras !

 

Effrayée par ces paroles et le geste menaçant qui les accompagnait, la femme se retira lentement. Quand elle disparut dans l’ombre du corridor, l’éclat de ses yeux et quelques sourdes exclamations auraient pu faire comprendre à Corvino l’imprudence et le danger de sa conduite.

 

Peut être s’en aperçut-il lui-même ; mais l’orgueil l’empêcha d’en rien témoigner.

 

– Ce n’est qu’une de mes servantes, signorina, dit-il en s’adressant à sa victime. Elle devrait être couchée depuis longtemps ; voilà pourquoi je l’ai grondée. N’y faites pas attention, et buvez ; ceci vous rafraîchira.

 

– Je n’en ai nul besoin, répliqua la jeune fille, sachant à peine ce qu’elle disait et repoussant la coupe qui lui était présentée.

 

C’est ce qui vous trompe, signorina. Allons ! ma charmante, buvez !… Vous aurez ensuite à souper… Vous devez éprouver autant d’appétit que de fatigue.

 

– Je n’ai ni faim ni soif.

 

– Que vous faut-il, alors ? Un lit ? Il y en a un dans la pièce voisine. Je déplore de ne pouvoir vous offrir de femme de chambre. La fille que vous venez de voir n’est pas dressée à ce genre de service. Vous avez besoin de repos… n’est-ce pas, signorina ?

 

La jeune fille ne répondit pas. Elle était assise sur le sofa, ou plutôt affaissée sur elle-même, la tête inclinée jusqu’à toucher son sein de neige presque nu en ce moment, les boutons de son corsage ayant été arrachés dans sa lutte avec Corvino. Ses larmes s’étaient desséchées sur ses joues et s’y dessinaient en sillons argentés. Mais ses yeux étaient secs ; elle en était arrivée à ce paroxysme du désespoir où il devient impossible de pleurer.

 

– Allons dit le brigand d’une voix mielleuse et avec le regard du serpent qui s’apprête à fasciner sa proie. Du courage ! Je m’y suis pris un peu rudement pour vous offrir l’hospitalité, c’est vrai ; mais qui pourrait résister à la tentation de posséder sous son toit une femme aussi charmante !… Ah ! Signorina !… vous pouvez l’ignorer, mais il y a longtemps que je suis l’admirateur et l’esclave de vos charmes… de ces charmes dont la renommée s’étend bien au delà des montagnes de la Romagne, car je les ai entendu célébrer dans les rues de notre sainte Cité. Ah ! miseri me ! Me tenant dans vos chaînes, vous ne sauriez me blâmer de vous faire porter les miennes.

 

– Que voulez-vous donc, monsieur ?… Pourquoi m’avez-vous amenée ici ?

 

– Ce que je veux, signorina ? Mais… que vous m’aimiez comme je vous aime. Pourquoi je vous ai amenée ici ? Pour faire de vous ma femme.

 

– Madonna mia ! murmura la jeune fille. Madonna santissima ! Qu’ai-je donc fait pour mériter

 

– Mériter quoi ? interrompit le brigand, changeant brusquement de ton. De devenir l’épouse de Corvino ? Vous êtes bien orgueilleuse, signorina ! Il est vrai que je ne suis pas un grand syndic comme votre père, ni même un pavero pittore comme le chien d’Inglese à la compagnie duquel je vous ai arrachée. Mais je suis le maître de ces montagnes… et de la plaine aussi. Qui ose seulement discuter ma volonté… Elle fait loi, signorina, jusqu’aux portes mêmes de Rome.

 

Après cette explosion, le brigand arpenta la chambre perdant quelques instants, la tête haute, les yeux brillants d’orgueil.

 

– Je vous aime, Lucetta Torreani ! s’écria-t-il enfin. Je vous aime avec une passion qui ne mérite pas de si froides rebuffades. L’idée de devenir la femme d’un bandit peut vous répugner ; mais songez qu’en même temps vous serez reine. Il n’y aura pas dans toutes les Abruzzes un chapeau emplumé qui ne s’incline devant vous… une tête qui ne se découvre en votre présence ! Renoncez à cette fierté tout à fait hors d’à-propos, signorina. Ne craignez pas de descendre en devenant ma femme… l’épouse du capitaine Corvino !

 

– Votre femme !… jamais !

 

– Ce nom vous déplait-il ? Choisissez-en un autre… Nous savons nous passer de formalités pour les mariages, dans la montagne, bien que nous puissions avoir un prêtre quand nous le désironsTenez-vous absolument à une bénédiction, signorina ?… soit !… Je me procurerai un curita.

 

– La mort, alors !… oui, j’aime mieux mourir, que de déshonorer la maison de Torreani.

 

– Eh giusto ! Suffit cette énergie me plait, signorina ! tout autant que votre beauté !… Cependant il faut y mettre un frein… oh ! bien léger !… Vingt-quatre heures suffiront pour cela… peut-être douze !… Mais je vous laisserai un jour tout entier. Si, au bout de ce délai, vous ne consentez pas à ce que votre mariage soit célébré par le curita… et j’en ai un excellent sous la main… où bien ! nous nous passerons de son ministère… vous comprenez ?

 

– Madonna mia !

 

– Il est inutile d’invoquer la Vierge ; elle ne vous sauvera pas, tout immaculée qu’on la prétende… Ici, personne ne saurait vous tirer de mes mains… pas même Sa Sainteté. Dans la montagne, il capo Calvino est maître, et Lucetta Torreani sera sa maîtresse.

 

Ces derniers mots s’étaient à peine échappés de ses lèvres qu’un bruit du dehors fit tressaillir le brigand.

 

L’air de triomphe qui illuminait sa physionomie s’effaça subitement et fit place à une expression d’angoisse profonde.

 

– Che sento ? murmura-t-il en se glissant vers la porte et en prêtant anxieusement l’oreille.

 

C’était le hurlement du loup des Apennins. Mais cet appel ne partait pas du côté d’où il aurait du logiquement provenir. Il avait été poussé par la sentinelle postée au sud, et la réponse venait de la même direction.

 

Que signifiait cela ? Quel membre de la bande était encore dehors à cette heure ?

 

Corvino songeait à Tomasso qu’il avait chargé le matin même d’une mission particulière, mais il ne pouvait y avoir deux Tomasso revenant simultanément, l’un du nord, l’autre du midi.

 

Pendant qu’il réfléchissait ainsi, debout, sur le seuil de sa maison, le bruit d’une lutte se fit entendre aux deux extrémités du village ; puis éclatèrent des coups de feu suivis d’exclamations prolongées. C’était l’explosion des carabines des sentinelles.

 

Après avoir déchargé leurs armes, elles s’enfuyaient précipitamment en poussant ce cri qui retentit comme un glas funèbre aux oreilles du chef : Tradimento !

 


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