Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE LIV Ville gagnée.

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CHAPITRE LIV

Ville gagnée.


Il y avait eu trahison, en effet, et les brigands furent surpris et capturés presque instantanément.

 

D’abord les huttes de paille, puis la maison du chef, avaient été entourées par une foule d’hommes dont les armes étincelaient malgré l’obscurité.

 

Tandis que les pagliatti étaient scrupuleusement fouillés, des coups de feu retentissaient par intervalles, mêlés aux sourds gémissements des mourants et aux comiques exclamations des individus arrachés de leurs lits et incapables encore de comprendre la cause de ce brusque réveil.

 

La lutte fut promptement terminée… avant même que Corvino put y prendre part.

 

Pendant toute une longue carrière de crimes, c’était la première fois qu’il se laissait surprendre… la première fois qu’il éprouvait un sentiment approchant du désespoirEt cela, au moment même où il voyait se réaliser un rêve luxurieux si longtemps poursuivi.

 

D’où provenait cette calamité ? quel était le traître ?

 

Car la trahison n’était pas douteuseAutrement, comment aurait-on pu mettre en défaut la vigilance des sentinelles ? Qui connaissait le cri de ralliement, le hurlement du loup ?

 

Mais ce n’était pas le moment de s’abandonner à ces réflexions. Il fallait oublier pour le moment toute idée de vengeance et ne songer qu’au salut. Ce ne fut pas sans des frémissements de rage impuissante que le chef des bandits se vit réduit à cette extrémité.

 

Son premier mouvement fut de s’élancer au dehors et de prendre part à la lutte entre sa bande et ceux qui l’avaient si mystérieusement assaillie.

 

Mais le conflit fut presque aussitôt terminé que commencé. C’était moins un combat qu’une arrestation en masse, une razzia d’hommes en chemise, qui se rendaient sans tenter la moindre résistance. La voix tonnante même de leur chef n’eût pas réussi à inspirer à ces partisans démoralisés l’énergie si nécessaire dans une crise semblable.

 

Obéissant à l’instinct de la conservation, Corvino referma la porte et rentra dans la chambre qu’il venait de quitter, résolu à se défendre jusqu’à la mort.

 

Il eut d’abord l’idée d’éteindre la lumière. L’obscurité lui semblait une garantie de sécurité.

 

Mais ensuite ?…

 

Tôt ou tard, d’autres lumières seraient apportées, bougies ou torches… Les assaillants, d’ailleurs, ne pouvaient-ils pas attendre jusqu’au jour qui ne tarderait pas à paraître ?

 

Il ne ferait donc que reculer l’accomplissement de sa destinée. Ce répit de deux ou trois heures valait-il les angoisses morales auxquelles il serait en proie pendant le reste de la nuit ?

 

Sa seconde pensée se porta sur Lucetta. En elle résidait une chance, sinon de triomphe, au moins de salut.

 

Comment n’y avait-il pas songé plus tôt ?

 

Que la lampe brûle toujours ! Qu’elle jette dans la chambre ses plus vives lueurs, afin que les ennemis puissent examiner tout à leur aise le tableau que vient de lui suggérer sa fertile imagination !

 

Aussitôt conçu, le tableau fut composé, au centre même de l’appartement, en pleine lumière. Il comprenait deux personnagesLucetta Torreani, bien en face de la fenêtre, et lui-même, sur l’arrière-plan. De son bras gauche, il entourait la taille de la jeune fille, sur la poitrine de laquelle s’appuyait la pointe aiguë d’un stylet.

 

Son bras droit, impuissant, restait maintenu par une écharpe ; mais il avait trouvé le moyen de maintenir droite la pauvre enfant. Il serrait entre ses dents une boucle de cheveux.

 

Du dehors, les volontaires contemplaient cette scène étrange.

 

Deux d’entre eux semblaient fous de rage et de douleur : Luigi et Henry Harding.

 

Sans les barres de fer qui défendaient la fenêtre, ils auraient sauté dans la chambre. Ils étaient armés de carabines et de pistolets ; mais ils n’osaient s’en servir et durent assister, immobiles et frissonnants, au dialogue que Corvino entama sans tarder.

 

– Signori, dit-il en desserrant les dents, mais en gardant la bouche près de ses lèvres. Je ne veux pas vous faire un long discours… Je vois votre impatience… Vous ne m’écouteriez pas… C’est mon sang qu’il vous faut… Vous en êtes altérés… Je suis en votre puissanceVenez boire !… Mais si je dois tomber sous vos coups, Lucetta Torreani mourra aussi… Que l’un de vous mette la main à la gâchette de sa carabine ou essaye de forcer ma porte, et je lui perce le cœur de mon poignard.

 

Les spectateurs restaient silencieux, la respiration suspendue, les yeux brillants de rage concentrée fixés sur l’orateur.

 

– Ne prenez pas ce que je viens de dire pour une vaine menace, continua le bandit… Le temps des paroles inutiles est passé… Je sais que je suis hors-la-loi et que vous aurez pour moi aussi peu de pitié que pour un loup aux aboisSoit !… Mais en tuant le loup, vous voudriez sauver vos agneaux ! Non ! Sangue di Madonna ! Lucetta Torreani mourra avec moi… Si elle ne peut être ma compagne dans la vie, elle le sera dans la mort.

 

En prononçant ces mots, le bandit releva la tête et montra une physionomie empreinte à la fois de brutalité et d’implacable énergie.

 

Le doute était impossible

 

À un mouvement que fit Corvino, tous les assistants tressaillirent, croyant qu’il allait accomplir immédiatement son affreuse menace, et le sang se figea dans leurs veines.

 

Mais telle n’était pas l’intention du chef. Il se disposait seulement à reprendre la parole.

 

– Que voulez-vous de nous ? demanda Rossi, le chef des républicains vainqueurs. Vous savez probablement qui nous sommes et que vous ne vous trouvez pas en face de soldats du pape ?

 

– Cospetto ! répliqua le bandit avec un méprisant signe de tête. Un enfant l’aurait deviné… Je n’avais aucune crainte de voir venir jusqu’ici les vaillants carabiniers de Sa Sainteté… L’air de ces montagnes n’est pas favorable ! leur santé… Voilà pourquoi vous avez pu nous surprendre

 

– Basta signor ! Je sais qui vous êtesÉcoutez maintenant mes propositions.

 

– Dites vite ! s’écrièrent quelques-uns des assistants, qu’impatientaient ces longs pourparlers et que la vue de la jeune fille tremblante sous l’étreinte du brigand remplissait d' indignation. Quelles sont vos prétentions ?

 

– Immunité absolue pour moi et ceux de mes hommes que vous avez capturés… Vous pouvez garder les morts, mais j’ose espérer que vous leur donnerez une sépulture chrétienne. Je ne demande rien pour ceux qui ont eu la chance de s’échapper… Pour moi et mes camarades prisonniers, j’exige liberté pleine et entière, avec la promesse de ne pas être poursuivis. Y consentez-vous ?

 

Les chefs principaux des volontaires se réunirent pour discuter la question.

 

Il leur répugnait d’accéder à une semblable proposition et de relâcher ces criminels aux mains rouges de sang qui, depuis longtemps, désolaient le district et y avaient commis des atrocités de toute nature. Maintenant qu’ils les tenaient et pouvaient en purger le pays, ne serait-ce pas une honte… un crime même pour les régénérateurs, dont les bandits étaient les ennemis naturels, de les laisser libres, leur permettant de poursuivre le cours de leurs déprédations ?

 

Ainsi parlaient quelques-uns des républicains.

 

D’un autre côté, il y avait le danger dans lequel se trouvait la jeune fille et la conviction qu’en cas de refus, Lucetta serait impitoyablement sacrifiée.

 

Il est inutile de dire que Luigi Torreani, le jeune Anglais et quelques autres insistaient pour qu’on acceptât l’ultimatum du bandit. De ce nombre était le commandant Rossi.

 

– Et si nous acquiesçons à votre demande, dit ce dernier, que ferez-vous ?

 

– Quoi !… Je vous rendrai la giovinettaC’est tout ce que vous désirez, je suppose ?

 

– Consentez-vous à la remettre immédiatement entre nos mains ?

 

– Oh ! Non ! répondit le brigand avec un rire ironique. Ce serait livrer la marchandise avant d’en avoir reçu le prix. Nous ne concluons jamais de marchés semblables, nous autres bandits.

 

– Que prétendez-vous donc, alors ?

 

– Que vous conduisiez vos hommes à la cime de la montagne, du côté de la passe du nord. Les miens, mis en liberté, se dirigeront vers la passe du sud. Vous vous observerez ainsi les uns les autres. Vous, signor, vous resterez ici pour recevoir la captive. Vous n’avez rien à craindreVoyez ! Je n’ai qu’un bras de libre et c’est le gauche ! De votre côté, vous vous engagerez à agir loyalement.

 

– J’y consens, répondit Rossi, sachant qu’il ne faisait qu’exprimer l’opinion de ses compagnons.

 

– Ce n’est pas une promesse que je veux… c’est un serment solennel

 

– Volontiers ! Faut-il jurer ?

 

– Non, pas encore… Seulement quand il fera jour… Vous n’aurez pas longtemps à attendre.

 

La proposition était raisonnable ; les conventions ne pouvaient s’exécuter dans les ténèbres, sans risque de trahison d’une part ou de l’autre.

 

– Je vais, en attendant, éteindre la lumière, poursuivit Corvino… Vous n’auriez qu’à vouloir me surprendre par derrière… Je ne me soucie pas de me laisser entourer… Dans l’obscurité, je serai tranquille. Buona notte, signori !

 

Un nouveau frisson de crainte courut dans les veines des spectateurs, secouant plus particulièrement Luigi Torreani et le jeune Anglais.

 

La jeune fille restait seule, au milieu des ténèbres, avec le brutal bandit !…

 

Ils étaient près d’elle… mais impuissants à la protéger. Vainement se creusaient-ils la cervelle pour y trouver un plan propre à empêcher une aussi repoussante éventualité. Aucun ne se présentait à leur imagination qui ne compromit en même temps la sûreté de Lucetta.

 

Leurs carabines armées, ils étaient prêts à coucher bas le brigand. Mais celui-ci se gardait bien de leur en donner l’occasion. Se dissimulant avec le plus grand soin derrière la jeune fille, qu’il tenait toujours embrassée, Corvino se glissa vers la lampe dans le but de l’éteindre.

 

À ce moment, la porte s’ouvrit et un troisième personnage parut dans l’appartement.

 

C’était une femme à l’aspect sauvage. Dans sa main brillait un stylet.

 

D’un bond aussi rapide et aussi précis que celui d’une panthère, elle se trouva près du groupe. Son bras levé s’abaissa et la lame tout entière disparut dans la poitrine du brigand.

 

Le bras qui entourait la taille de Lucetta se détendit et Corvino s’affaissa lourdement sur le plancher.

 

La jeune fille, se sentant libre, se précipita vers la fenêtre.

 

La rage de la meurtrière n’était qu’à moitié assouvie. Le stylet sanglant à la main, elle marcha vers sa seconde victime.

 

Mais Lucetta se trouvait désormais sous la protection de ses défenseurs, dont les carabines, passées à travers les barreaux de la fenêtre, lui servaient pour ainsi dire d’écran.

 

Dix coups de feu retentirentUn silence de mort suivit l’explosion… Le nuage de fumée se dissipa peu à peu, laissant voir sur le parquet, dans la zone lumineuse projetée par la lampe, deux cadavres… ceux de Corvino et de son assassin.

 

Lucetta Torreani était sauvée !

 


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