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Vive la République romaine !
Tel était le cri qui retentissait dans les rues de Rome, en l’année 1849. Parmi les voix qui les poussaient avec le plus d’enthousiasme se trouvaient celles de Luigi Torreani et de son ami Henry Harding.
Mais tandis que le jeune Anglais se dévouait, à l’étranger, à la cause de la liberté, dans sa patrie, des Anglais plus vieux en complotaient la destruction.
À cette même époque siégeait, à Londres, un congrès secret, composé des représentants de toutes les têtes couronnées du continent, et dont le but était de trouver les voies et moyens propres à éteindre, partout où elle brillerait, l’étincelle de liberté qui menaçait de se propager en Europe comme une traînée lumineuse.
En Hongrie où elle avait pris les proportions d’une éclatante flamme, elle avait été étouffée par la diplomatie anglaise et les baïonnettes russes.
Le résultat fut partout le même à l’aide de moyens peu sensiblement différents : partout s’exerça l’influence de la diplomatie anglaise, appuyée par l’or anglais, secrètement mais abondamment répandu.
En Prusse, le jeu fut aisé ; mais dans ce pays la liberté succomba sous la plus vile des trahisons, le plus infante des parjures dont l’histoire ait gardé le souvenir.
Dans le grand-duché de Bade et en Bavière, ce fut plus facile encore, bien que là le congrès secret eût décidé de trancher la question par le sabre. L’arme liberticide fut mise aux mains du roi de Prusse, dont les mercenaires légions eurent bientôt raison des patriotes du Schwarzwold.
Maintenant, à la onzième heure, une nouvelle étincelle, se détachant de l’éternel flambeau de la liberté, jaillissait sur un point inattendu… véritable serre chaude du despotisme politique et religieux… la vieille ville de Rome.
Aussitôt le congrès secret de se réunir de nouveau sous la présidence d’un noble lord, le plus influent de ses membres, parce que, de tous, c’était celui qui avait le mieux réussi toujours à cajoler les peuples, – celui dont la longue carrière n’a été qu’une suite non interrompue de trahisons et qui est mort sans en pouvoir constater le développement et les résultats. L’histoire les a enregistrées et l’avenir se souviendra.
La convention, donc, s’assembla de nouveau, et une fois encore il en émane l’ordre d’étouffer le spasme de liberté qui soulevait le sein de l’Italie agonisante.
La ruse était inutile ; la plus mince stratégie devait suffire contre un ennemi aussi insignifiant.
La restauration du pape ne fut qu’un prétexte, une concession gracieuse à la catholicité. Le Souverain Pontife eût-il disparu de ce monde, la République n’en aurait pas moins été combattue.
On fit au sabre un nouvel appel. Mais qui devait le brandir, cette fois ? Il ne pouvait être question de soldats anglais ; l’Angleterre étant un pays protestant, le fait eût semblé étrange. Mais la France n’avait pas les mêmes scrupules ; l’or anglais se convertit aisément en soldats français et ceux-ci reçurent la mission de relever le trône de saint Pierre14.
La restauration du Souverain Pontife fut ostensiblement leur œuvre ; mais l’acte appartient en commun à toutes les têtes couronnées et la direction spéciale au représentant de la Grande-Bretagne. L’histoire en fournit d’indiscutables preuves.
Mazzini, Laffi, Armelli ! Pauvres grands citoyens ! Aveugle triumvirat ! Vous n’auriez pu triompher, quand bien même aucune voix ne se fût élevée contre vous dans Rome, dans toute l’Italie !
Votre destruction avait été décrétée dans le conseil des Rois. L’arrêt, préparé d’avance, fut rendu à l’heure précise de votre victoire, au moment même où, dans les rues de Rome, débarrassées des vestiges pourris du despotisme, retentissait le cri régénérateur : Vive la République !
Pendant trois mois ce cri résonna dans toutes les stradas de la cité classique, de la ville des Césars et des Colonnas.
Il se fit entendre sur les bastions et sur les remparts, derrière les batteries et les barricades, au milieu des péripéties d’une lutte héroïque rappelant les jours des Horaces, dans les éloquents discours de Mazzini et dans les vigoureuses proclamations de Garibaldi !
Ce fut en vain. Au bout de ces trois mois si courts et cependant si remplis, on ne l’entendit plus. La République avait été renversée moins par la force que par la trahison ; mais le régime de la baïonnette lui succéda et, depuis ce jour néfaste, il fait bonne garde sur les ruines de la liberté romaine.
Pendant cette époque agitée, Luigi Torreani avait combattu pour la République ; son ami, le jeune Anglais, avait fait de même, de même aussi son père. Car peu après l’affaire des brigands, le syndic avait transporté ses pénates dans la Ville éternelle, qui alors, lui offrait le plus sûr abri contre des dangers semblables à ceux auxquels il se trouvait jadis exposé.
Mais après la chute de la République et le triomphe du despotisme, Rome elle-même ne pouvait servir d’asile qu’aux ennemis de la liberté et Francisco Torreani n’était pas du nombre.
Il dut s’éloigner de nouveau. Mais de quel côté diriger ses pas ?
Aucune partie de l’Italie ne le tentait. Les Autrichiens possédaient encore Venise. Charles-Albert avait été écrasé dans le Nord et le tyran napolitain tenait ses sujets courbés sous une verge de fer. De quelque côté qu’il se tournât, Francisco Torrent n’apercevait pas un point du sol italien où il voulut fixer sa résidence.
Comme tous les patriotes placés dans une situation semblable, ses pensées se portèrent vers le nouveau monde. Et, peu de temps après, un navire cinglant vers le détroit de Gibraltar emportait la famille Torreani vers les lointains rivages du continent occidental.