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Le général Harding termina promptement l’affaire qui l’amenait à Londres. Elle était trop importante pour admettre le moindre délai ; le vieux légiste lui-même fut de cet avis, quand le vétéran lui eut mis sous les yeux l’horrible lettre du bandit et son contenu plus horrible encore.
Le voyage qu’il avait accompli en Italie disposait d’ailleurs M. Lawson à reconnaître la gravité de la crise ; il insista pour l’adoption de mesures immédiates.
Il aurait été imprudent de confier cinq mille livres sterling à la poste, encore plus de la charger de la solution d’une question où il ne s’agissait de rien moins que de vie ou de mort. Un clerc de confiance même n’était pas à la hauteur de cette mission délicate ; et, après une courte conférence entre le légiste et son client, il fut résolu que l’associé du premier, Lawson fils, se rendrait à Rome et se mettrait personnellement en rapport avec le signor Jacopi.
Qu’était ce signor Jacopi ? On ne pouvait échafauder que de vagues conjectures sur l’individualité de cet étrange spécimen de l’humanité qui s’était si audacieusement présenté à Beechwood-Park et qui, devant l’imminence d’un châtiment sommaire et la menace de la prison, avait fait preuve d’une aussi superbe indifférence.
Le premier train de Douvres emporta le jeune Lawson, en route pour l’Italie, avec une sacoche renfermant cinq mille livres en monnaies d’or frappées à la gracieuse effigie de la reine d’Angleterre.
Il était armé de toutes pièces pour son entrevue avec signor Jacopi.
Avant l’expiration du délai de dix jours stipulé dans la lettre du brigand, le légiste de Lincoln’s Inn entrait à Rome et, le jour même, sa lourde sacoche à la main, il parcourait les rues de la ville, cherchant la strada Volturno.
Il trouva ces rues dans un désordre anormal. Au lieu des moines encapuchonnés et des cardinaux en robe de soie, des galantuomos et des femmes aux éclatantes toilettes, des sbires et des gendarmes qui les encombraient autrefois, il n’apercevait que des hommes à la physionomie ouverte, à la démarche ferme et assurée, portant de longues barbes, revêtus d’un costume mi-parti civil et militaire, armés jusqu’aux dents et évidemment maîtres de la situation.
M. Lawson junior ne s’étonna pas d’entendre de temps en temps sortir de la bouche de ces hommes le cri de « Vive la République romaine ! » Il y avait été préparé avant de quitter l’Angleterre ; et ce ne fut qu’au moyen d’un passeport bien en règle qu’il put traverser les lignes des révolutionnaires et mettre le pied dans la Ville éternelle, alors menacée d’un siège.
Une fois dans les rues, cependant, il ne rencontra plus d’obstacle et, sans perdre de temps, il se mit en quête du signor Jacopi.
Il trouva sans difficulté la strada Volturno et la maison portant le n° 9. Les hommes à longue barbe et à ceinture bourrée de pistolets répondaient sans brusquerie à toutes ses questions. Ils lui indiquaient même son chemin avec cette bonne humeur et cet empressement qui distinguent les allures de citoyens ayant accompli une heureuse révolution.
Il ne parlait pas de signor Jacopi, se contentant de demander la rue et le numéro. Il lui semblait qu’arrivé à la porte, il serait assez temps de prononcer le nom du mystérieux individu auquel il allait remettre une charge de pièces d’or qu’il n’avait cessé de passer d’une main à l’autre, pendant sa pérégrination, et dont le poids lui avait presque désarticulé les épaules.
Il parvint donc sans encombre au domicile cherché. Il ne pouvait exister aucun doute sur le propriétaire, l’inscription suivante se trouvant inscrite sur la porte : « Signor Jacopi, solicitario. »
Le solicitario londonien frappa et attendit qu’on vint lui ouvrir.
Il n’était pas sans éprouver quelque curiosité de faire la connaissance d’un membre de la confraternité qui instrumentait d’une façon si particulière, qui pouvait exiger le payement de cinq mille livres et l’obtenir sans l’intervention d’une cour de justice quelconque, tribunal ou jury, enfin dont la pratique s’éloignait autant des us traditionnels de Lincoln’s Inn.
La porte s’ouvrit, mais pas avant qu’un second coup de marteau eût été donné et après un délai considérable. Le concierge retardataire était une horrible vieille âgée de soixante-dix ans au moins. Mais une semblable apparition n’était pas faite pour intimider un avoué de Lincoln’s Inn Fields. C’était probablement la femme de charge du solicitario.
– Est-ce ici que demeure signor Jacopi ? demanda M. Lawson junior qui, ayant accompagné son père en Italie, savait suffisamment se faire comprendre.
– Non !
– Non ! mais son nom est sur la porte.
– Ah ! c’est vrai ! répliqua la septuagénaire. Ils ne l’ont pas encore enlevé… Ce n’est pas mon affaire… Je ne suis ici que pour garder la maison.
– Voulez-vous dire que signor Jacopi n’habite plus ici ?
– Ecori !… Quelle question !… Vous plaisantez, signor !
– Plaisanter !… Je n’en ai pas envie, je vous assure… J’ai une affaire importante à traiter avec lui… et très-pressée.
– Une affaire avec signor Jacopi ! Madonna Virgine ! ajouta la vieille avec un air de consternation et on se signant d’une main tremblante.
– Mais certainement. Que voyez-vous d’étrange à cela ?
– Affaire avec un homme mort ! Dio mi amiti !
– Mort ! Vous ne parlez pas, sans doute, de signor Jacopi ?
– Et de qui donc, signor ? Chacun sait qu’il a été tué pendant l’émeute…, le premier jour… abattu d’un seul coup, puis relevé et pendu à une lanterne, parce qu’on assurait qu’il faisait partie des… Oh ! signor ! je ne puis vous dire ce dont on l’accusait. Tout ce que je sais, c’est qu’on l’a tué, qu’il est bien mort et qu’on m’a mise ici pour garder la maison.
Dans son saisissement, le jeune légiste de Lincoln’s Inn laissa lourdement choir sur le seuil son sac d’or. Il commençait à craindre d’avoir fait inutilement le voyage de Rome.
Et cette crainte se réalisa. Tout ce qu’il put apprendre de signor Jacopi fut que, juif algérien d’origine, il s’était établi dans la sainte cité et avait embrassé le catholicisme ; qu’il pratiquait la loi… c’est-à-dire cette partie de la loi qui, à Londres, lui aurait valu le nom de légiste des voleurs… ; qu’il avait l’habitude de faire de longues et mystérieuses absences, sans qu’on pût dire où il se rendait, personne ne reconnaissant avoir entretenu avec lui d’intimes relations.
En conséquence de quelque fait non expliqué, il avait attiré sur sa personne la fureur de la populace, pendant les premières heures de l’explosion révolutionnaire, et il en était tombé victime.
Ces détails et quelques autres d’une nature aussi vague furent tout ce que le légiste londonien put apprendre touchant son confrère de Rome ; mais il n’obtint aucun renseignement relativement au but de sa mission en Italie.