Thomas Mayne Reid (alias Captain Mayne Reid)
Le doigt du destin
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CHAPITRE LVII Inutiles recherches

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CHAPITRE LVII

Inutiles recherches


À quoi fallait-il se résoudre ?

 

Telle fut la question que se posa Lawson junior quand il fut de retour dans sa locanda.

 

Devait-il retourner ! Londres, remportant intact son sac de guinées en même temps que la nouvelle de l’inutilité de sa mission.

 

Ce parti pouvait avoir des conséquences terribles ; la lettre du chef des brigands, qu’il ne cessait de parcourir, était parfaitement explicite. À dix jours de date, la main de Henry Harding devait être expédiée à son père de la même façon que l’avait été son doigt.

 

Neuf de ces jours s’étaient écoulés déjà. Il n’en restait plus qu’un, et maintenant que l’intermédiaire Jacopi avait passé de vie à trépas, comment se mettre en communication avec les misérables qui tenaient entre leurs mains le fils du général ?

 

« Une bande de brigands sur la frontière napolitaine, à cinquante milles environ de Rome. » Cet extrait de la première lettre de Henry constituait le seul indice que possédât le légiste pour arriver jusqu’aux bandits. Mais ce renseignement pouvait s’appliquer à toute la frontière, depuis Terracine jusqu’à l’angle nord-ouest des Abruzzes, ligne qui, de notoriété publique, contenait autant de bandes de brigands qu’elle comptait de lieues.

 

Parcourir cette ligne dans tout son développement, reconnaître la localisation de chacune des bandes et découvrir celle qui retenait Henry Harding prisonnier, c’était un exploit qu’aurait certainement pu accomplir le légiste de Lincoln’s Inn, mais au risque perpétuel de sa propre liberté.

 

En supposant même qu’il réussit dans ses recherches, arriverait-il à terme ? Non, évidemment.

 

L’exécution de ce plan était donc impossible. Lawson junior se trouvait pris entre les cornes d’un dilemme.

 

Jamais, dans sa longue pratique, la respectable maison dont il était l’associé n’avait eu à débrouiller une affaire aussi hérissée de difficultés, ou, pour parler plus vrai, d’impossibilités.

 

Que faire ? que décider ?

 

Il pensa à la requête adressée au ministère des affaires étrangères et à la promesse qu’on y avait faite de s’entendre avec le gouvernement pontifical. Cette promesse avait-elle été remplie ? Des négociations avaient-elles été entamées ?

 

Il courut au Vatican. Mais le Vatican appartenait au passéRome était en république, et, à toutes ses questions, on ne put répondre qu’une chose, c’est qu’on ne savait rien.

 

D’ailleurs les nouveaux gouvernants étaient trop inquiets de leurs propres affaires pour s’intéresser à celles du légiste anglais. Qu’était la liberté d’un seul individu comparée à celle de toute une nation, menacée alors par deux armées ? Napolitains et Français ne s’avançaient-ils pas alors vers Rome à marches forcées, pour renverser la République ?

 

La construction des barricades occupait tous les bras. On ne pouvait penser à distraire une minute d’un temps si précieux pour l’employer à châtier une quarantaine de bandits.

 

Cette démarche mit le comble aux perplexités du représentant de la maison Lawson et fils. Inutile d’écrire à Londres pour demander des instructions. Ma lettre n’arriverait pas à temps.

 

Peut-être par le steamer même qui l’emporterait une autre dépêche partirait accompagnée d’un paquet renfermant la main sanglante du fils de son client ! C’était horrible ! Mais comment empêcher la consommation du crime.

 

Aucun moyen ne se présentait à l’imagination du légiste. Attendre la réponse à sa lettre lui semblait équivalant à abandonner le captif à son sort.

 

Malheureusement il n’y pouvait rien ; et il commença à écrire avec la conviction bien arrêtée qu’il recevrait, par le retour du courrier, la triste nouvelle de la réalisation de la menace des brigands. Il regardait la main comme sacrifiée, mais espérait pouvoir prévenir l’exécution d’un crime plus horrible encore.

 

Avant qu’il eût terminé sa lettre, une nouvelle idée lui vint, et il s’arrêta tout à coup. Si sa dépêche s’égarait ? En ces temps de troubles, on ne pouvait raisonnablement compter sur la poste ? Au reste, pourquoi écrire ? Pourquoi ne pas partir lui-même ? Il arriverait à Londres aussi rapidement qu’une lettre ; une affaire de cette importance ne devait pas, d’ailleurs, être confiée au hasard.

 

La réflexion le confirma dans cette résolution et, déchirant l’épître commencée, il s’occupa aussitôt de son départ.

 

Il éprouva à traverser les lignes alors soigneusement gardées, vu l’arrivée imminente des forces ennemies, certaines difficultés qu’aplanirent ses guinées et un bon passeport anglais. Il parvint à gagner Civita-Vecchia, d’où le steamer le transporta à Marseille.

 

Le retour à Londres de l’émissaire ne profita aucunement à la solution du problème.

 

À la suite de renseignements négatifs pris, pour la forme, au logement jadis occupé par l’artiste, il fut décidé qu’un nouveau voyage en Italie était nécessaire.

 

L’associé junior repartit donc pour Rome. Mais il n’y put entrer.

 

La Ville sainte était alors assiégée par l’armée française, sous le général Oudinot, et le légiste, retenu en-deçà des portes, ne put poursuivre le cours de ses investigations.

 

Deux fois les assaillants furent repoussés. Les rues de Rome ruisselaient de sang… le sang des valeureux défenseurs de la République, alors commandés par Garibaldi, le grand citoyen que cette lutte grandiose mit, pour la première fois, en lumière et à laquelle il doit la place remarquable qu’il occupe si justement dans les annales de l’histoire.

 

Mais ce conflit inégal ne pouvait durer longtemps ; les républicains succombèrent sous une honteuse trahison ; et quand, enfin, les Français eurent pris possession de la ville, le légiste londonien put recommencer ses recherches.

 

Il réussit à découvrir qu’un jeune Anglais avait été capturé par une bande de brigands commandée par un chef bien commandé Corvino ; qu’il était ensuite parvenu à se tirer des mains des bandits ; que la bande avait été presque entièrement détruite et son capitaine tué par un détachement de volontaires républicains ; que l’ancien prisonnier, qui avait pris part à l’expédition des volontaires, était revenu avec eux à Val-dOrno et de là à Rome, à la défense de laquelle il passait pour avoir pris part.

 

Avait-il partagé le sort de tant de braves républicains tués pendant ce siège homérique ? On l’ignorait ! Mais le fait était probable, puisque, depuis sa rentrée à Rome avec les volontaires, sa trace était totalement perdue.

 

Tels furent les seuls renseignements que rapporta M. Lawson junior de son second voyage en Italie. Le général Harding ne sut jamais rien de plus touchant la destinée de son fils.

 

Depuis le jour où il avait reçu la lettre fatale contenant le doigt de Henry, le vétéran était rongé par un noir chagrin dont l’échec de son messager redoubla l’intensité.

 

À partir de ce moment, le général vécut dans un état de surexcitation voisin de la folie. Chaque nouveau courrier lui occasionnait des transes nouvelles ; il en attendait une épître renfermant d’affreux détails et un envoi plus affreux encore. Il s’imaginait même que le second paquet avait pu s’égarer et que celui qui devait lui parvenir contiendrait la tête de son fils.

 

Ces appréhensions perpétuelles, agissant sur une imagination exaltée, eurent pour conséquence une attaque hémiplégique dont il ne se releva que pour languir quelques jours dans un état de prostration physique absolue, et il mourut en s’accusant d’être l’assassin de son fils.

 

Le meurtre de Henry n’était cependant qu’une hypothèse, même dans l’esprit du mourant. Dans une conférence suprême, il recommanda à son avoué, M. Lawson, de continuer les recherches, à quelque prix que ce fût, jusqu’à ce qu’il eût obtenu une certitude relativement à la destinée de son fils ; si ce dernier était mort, le cadavre devait être ramené en Angleterre et enterré auprès du sien propre.

 

Quant aux dispositions du général, dans la suppositionHenry serait encore vivant, personne ne les connaissait, sauf peut-être M. Lawson.

 

L’avoué obéit fidèlement aux dernières volontés du vétéran et consacra la somme considérable qui lui avait été laissée en perquisitions sur le théâtre de l’événement et en avertissements par la voie de la presse.

 

Tout fut inutile. À l’exception de ce qu’il avait déjà appris à Rome même, il n’entendit plus parler de Henry, vivant ou mort, et à l’expiration d’un temps normal, il donna congé à ses émissaires et cessa d’adresser ses réclames aux journaux.

 


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