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À la mort du général Harding, son fils Nigel entra en possession de Beechwood et, très-peu de temps après, sans respect pour son deuil et pour la mémoire de son père, il devint l’époux, mais non le maître, de Belle Mainwaring.
Personne ne songea à lui contester ses droits sur la propriété. Il était le fils aîné et, croyait-on, l’unique fils du vétéran. Le bruit de la mort du cadet, pendant le siége de Rome, se répandit dans le comté et fut généralement considéré comme authentique.
Eût-on même admis que Henry fût encore vivant, on supposait que les biens du général Harding se trouvaient substitués et que, par conséquent, Nigel en était le légitime propriétaire. Ceux qui désiraient en savoir davantage et qui prenaient la peine de s’enquérir auprès de M. Woolet, le nouvel agent d’affaires de la propriété, recevaient de cet honorable personnage l’assurance de la solidité des droits de son client. Il parlait avec emphase de certain document, revêtu d’une certaine date et précieusement enfermé dans une caisse d’étain ornée d’une majestueuse étiquette. Cette caisse elle-même occupait la place la plus apparente sur les rayons de son cabinet, de façon qu’aucun client ne pouvait venir consulter M. Woolet sans s’apercevoir qu’il avait l’honneur de parler à l’avoué chargé de la conservation des titres de propriété et autres actes de propriété et autres actes de notoriété de NIGEL HARDING, ESQ., DE BEECHWOOD-PARK, BUCKS. Telle était l’étiquette inscrite sur la fameuse caisse.
Quant à la propriété des terres composant le domaine de Beechwood, il ne s’élevait à cet égard, comme il a été dit, aucune contestation. Il avait autrefois été question de leur partage entre les deux frères ; mais on avait appris l’existence d’un testament attribuant le tout à l’aîné, et comme le fils cadet passait pour mort, le point ne semblait plus matière à discussion.
Par le fait, le souvenir de Henry Harding était presque éteint. Depuis plus d’un an le pauvre jeune homme avait disparu du pays et, pour la société qu’il avait l’habitude de fréquenter, loin des yeux signifie loin du cœur. Généreux, mais d’un caractère assez insouciant, on le considérait comme peu susceptible de faire son chemin dans le monde, soit au point de vue de la renommée, soit à celui de la fortune.
Il était mort maintenant ; on n’y pensait plus et son frère Nigel passait pour l’un des plus heureux jeunes hommes de l’Angleterre et l’un des plus riches squires du comté de Buckingham.
En tous cas, il paraissait en devoir être l’un des plus notoires, car le mari de Belle Mainwaring ne pouvait se dissimuler derrière un nuage. S’il lui avait plu par hasard de mener une existence retirée, Belle n’était pas femme à se faire la compagne de sa solitude ; il ne tarda pas à s’en apercevoir.
La tranquillité, qui régnait jadis à Beechwood-Park, disparut comme par enchantement du jour où miss Belle Mainwaring en devint la maîtresse. Le majestueux silence des futaies, autrefois troublé seulement par le cri de l’orfraie et le roucoulement de la tourterelle sauvage, retentissait actuellement et sans intermittence des sonores éclats de la voix humaine.
Sous le sceptre de cette nouvelle maîtresse… car elle l’était dans toute l’acception du mot… Beechwood devint le centre de tous les plaisirs. L’élite de la société du voisinage y accourut, trop heureuse d’accepter une hospitalité qui s’exerçait dans d’aussi larges et brillantes proportions. Ce n’était que promenades et cavalcades au printemps, fêtes de l’arc en été, chasses à courre en hiver, dîners et bals en toute saison de l’année.
Belle Mainwaring avait reçu le prix de son exquise beauté, et sa mère, la récompense de son habileté consommée. La veuve du colonel anglo-indien avait, en effet, trouvé, dans le château, une place qu’elle ne partageait pas avec la sœur de l’ancien propriétaire. La vieille fille avait disparu un peu avant le mariage de Nigel et s’était transportée avec son éternel tricot dans une humble demeure en rapport avec la modique fortune que lui avait léguée son frère. Son fauteuil, la veuve Mainwaring l’occupait aujourd’hui ; mais elle le retira, dès le principe, du coin où la tante de Nigel l’avait toujours si modestement laissé.
Ainsi s’écoulèrent quelques années en fêtes et réjouissances continuelles offertes à tout le voisinage. Invités et spectateurs y participèrent, tous avec admiration, beaucoup avec une secrète envie.
Pouvait-il en être autrement dans un séjour où deux jeunes gens à la physionomie attrayante se livraient sans réserve à l’enivrement que procurent la fortune et la position sociale, tout ce qui, en un mot, rend l’existence aussi belle que désirable ?
Avec un peu de perspicacité, cependant, on aurait pu remarquer que, sous cette joie apparente, se cachait un sentiment ressemblant à un chagrin.
Je m’en aperçus, moi, bien que, par suite de l’incident du bal, j’eusse cru devoir me dispenser de rendre visite aux nouveaux propriétaires de Beechwood-Park.
Mais d’autres maisons m’étaient encore ouvertes et grâce à elles je me trouvais assez souvent en contact avec les deux époux en même temps qu’avec l’intéressant individu à qui je devais d’avoir vu effacer mon nom du carnet de danse.
Plus je m’instruisais, plus je remerciais le ciel de m’avoir éclairé à temps.
Sans un hasard heureux, peut-être eût-il fallu me compter au nombre de ces papillons qui, l’aile brûlée et recroquevillée, rampaient encore autour de Belle Mainwaring longtemps après son mariage.
C’était sans doute la vue de tous ces martyrs de l’amour qui assombrissait le front de Nigel Harding et allumait dans ses yeux cette flamme sinistre, stigmate de son origine demi-orientale. Je ne m’en inquiétais guère, au reste, n’ayant jamais éprouvé beaucoup de considération pour le personnage.
Sa femme m’intéressait davantage ; je cherchais avec un peu plus d’attention les causes de préoccupations chagrines, évidentes pour moi. Au milieu de ses éclats de gaieté, elle avait des moments d’abstraction, même quand de galants propos lui étaient glissés dans l’oreille.
Selon toute apparence, elle ne ressentait pour son mari aucun sentiment de jalousie ; au contraire, elle semblait ne supporter sa présence qu’avec une sorte de répugnance, et, quand il s’éloignait, éprouver un immense soulagement.
Je saisissais d’autant plus facilement toutes ces nuances que j’en connaissais les causes.
La courte conversation que j’avais involontairement entendue sous le cèdre était suffisamment explicite. Nigel Harding avait épousé une jeune fille qui ne devait jamais être sa femme, dans la véritable acception du mot.
L’aimer, elle ne le pouvait certainement pas, et elle ne l’aimait pas non plus ; mais il n’était pas certain qu’elle n’en pût aimer et n’en aimât pas un autre. Cette dernière hypothèse était pour moi une certitude. Quel était cet autre ? Voilà ce que je ne savais pas, bien que j’avoue m’être livré à de nombreuses conjectures. Tantôt je m’imaginais que c’était l’homme qu’elle avait si cruellement joué. Tantôt je croyais que c’en était un autre qui, avec moins de cruauté, mais une égale fermeté, l’avait elle-même dédaignée.
Ma dernière rencontre avec miss Belle Mainwaring… je veux dire Mme Nigel Harding… eut lieu dans une assez étrange circonstance.
C’était après un dîner donné par un gentilhomme campagnard, sur les confins de Berks.
Enveloppé de mon manteau, j’attendais la modeste citadine qui devait me transporter à la gare du chemin de fer et que le sommelier de mon hôte avait envoyé chercher en s’écriant pompeusement : « La voiture du capitaine R*** »
En face de moi était un élégant équipage, attelé de deux chevaux splendides. Un majestueux cocher occupait le siège, le fouet sur la cuisse ; un non moins majestueux valet de pied se tenait au marchepied. L’or étincelait sur la livrée des laquais et un large écusson couvrait presque entièrement le panneau de la portière. Le tout formait un singulier contraste avec le pauvre fiacre qui venait justement de prendre la file.
– À qui appartient cet équipage ? me demandai-je mentalement.
La réponse m’arriva par la voix de stentor du sommelier. C’était la voiture de Nigel Harding.
Presque au même instant il sortit, accompagné par sa femme.
Je me rangeai de côté pour leur livrer passage.
Il s’élança le premier dans la voiture, comme s’il était entraîné malgré lui. La dame, resplendissante sous ses fourrures… c’était en hiver… se disposa à le suivre.
Elle avait le pied sur une des marches rabattues, lorsque les chevaux, piaffant déjà d’impatience, firent un faux départ, vigoureusement réprimé par le cocher. Mais la jeune femme perdit l’équilibre et serait tombée sur le sol si je ne m’étais avancé pour l’en empêcher. Par un sentiment de politesse tout machinal, j’étendis mes bras entre lesquels vint choir Mme Nigel Harding.
– Vous ! c’est vous ! murmura-t-elle d’un ton qui me frappa et qui témoignait de moins de reconnaissance que de contrariété.
Puis, se dégageant de mon étreinte, elle fit tomber son dépit sur le cocher et sauta dans la voiture qui s’éloigna rapidement.
Cette conduite avait lieu de me surprendre ; mais celle du mari m’étonna davantage encore. Quand l’équipage s’ébranla, je pus, avec la lumière de la lampe tenue par le sommelier, apercevoir son visage. La tête passée à travers la portière, il fixait son regard sombre, non pas sur son cocher, mais sur moi-même, comme si, lui aussi, se trouvait froissé de mon acte de politesse involontaire.
Je ne les revis l’un et l’autre que cinq ans après. Je les avais à peu près oubliés, lorsqu’un événement, survenu à bien des milliers de milles de l’Angleterre, rappela à mon souvenir le jeune squire de Beechwood-Park et, par suite, son intéressante épouse.
L’événement dont je parle était assez étrange par lui-même, il eut, en outre, de sérieuses conséquences pour plusieurs des personnages de cette histoire et, en particulier, pour Nigel Harding.
Peut-être eut-il mieux valu pour eux qu’il n’arrivât pas… Mais n’anticipons pas, racontons.